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/
QUESTIONS
CONTEMPORAINES
CHEZ LES MÊMES EDITEURS
OEUVRES COMPLÈTES
D'ERNEST RENAN
FORMAT IN-8»
• »
HisTOiBB oÉnéRALB DBS LANOUBS séuiTiQUBS. — 4« édUlion, revue et
augmerUée. — Imprimerie impériale 1 volume.
ViB DB JÉSUS. 13« édition, revue et augmentée 1 volume;
Lbs Apôtrbs. * 1 volume.
Btudbs d'histoirb eblioibusb. — >6« édition 1 volume.
Essais db moralb bt db critique. — 3« édition 1 volume.
Questions coNTBMPORAiifEs. 1 volume.
Le Livre de Job, traduit de l'hébreu, avec une étude sur l'âge et le
caractère du poôme. — 3« édition l volume.
Le Cantique des cantiques, traduit de l'hébreu, avec une étude sur
le plan, l'âge et le caractère du poôme. — 2« éditicn l volume.
De l'origine du langage. — 4« édition 1 volume.
ÂVERRoès ET l'avbrroIsub, essai historique. — 2« édition, revue et
corrigée l volume.
Db la part des peuples sémitiques dans l'histoire de la civi-
lisation, 5e ediïtoiï. ; Brochure.
i. paris. —J. CLATB, imprimeur. 7, RUE S AINT-B EN OiT.
QUESTIONS
CONTEMPORAINES
PAR
ERNEST RENAN
MEMBKE DE L*INSTITUT
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1868
Droits de reproduction et de traduction réservés
î)U^ a-, /â.
/
PRÉFACE
L'faomme sérieux ne se mêle d'une manière active
aux affaires de son temps que s'il y est appelé par
sa naissance ou par le vœu spontané de ses con-
citoyens. Il faut une grande présomption ou beaucoup
de légèreté de conscience pour prendre, de gaieté de
cœur, la responsabiUté des choses humaines quand
on n'y est pas obligé. Mais la réflexion spéculative
n'implique pas la même témérité. Chacun, dails sa
mesure, a pour devoir de songer au bien public et
d'y pousser de toute sa force. Celui qui s'occupe des
sciences historiques est particulièrement tenu à ce
genre d'application. Car, bien que la connaissance
du présent soit moins instructive que celle du passé,
le présent est aussi une des faces de la réalité; il
mérite d'être étudié. Laisser un pareil soin à ceux
qu'on appelle « les hommes politiques » serait chose
II PRÉFACE. ,
fâcheuse. L'homme politique estd'ordinaire un homme
de parti et de passion. \l est très-mal placé pour juger
les ensembles, comparer les temps et les pays divers,
saisir les mouvements à longue portée et prévoir
l'avenir.
J'ai réuni en ce volume, pour le petit nombre de
ceux qui portent quelque philosophie dans l'étude
des affaires de leur temps, une série d'articles qui
n'ont les uns avec les autres d'autre lien que d'avoir
trait, d'une façon plus ou moins directe, aux ques-
tions et aux intérêts de notre siècle. La politique
générale, les questions relatives à l'instruction pu-
blique, l'organisation* civile des cultes, l'état moral
et religieux de notre pays y sont brièvement tou-
chés.
Dans l'article qui est consacré à la politique gé-
nérâle, j'ai cherché à montrer ce qu'a de superficiel
et d'insuffisant la' constitution sociale sortie de la,
Révolution, les dangers auxquels elle expose la
France, les malheurs qu'il est permis de craindre, la
nécessité qu'il y a d'élargir l'esprit français, de lui
ouvrir de nouveaux horizons, de le soustraire à des
erreurs invétérées. Toujours grande, sublimç parfois.
PRÉFACE. III
la Révolution est une expérience infiniment hono-
rable pour le peuple qui osa la tenter; mais c'est une
expérience manquée. En ne conservant qu'une seule
inégalité, celle de la fortune ; en ne laissant debout
qu'un géant, l'État, et des milliers de nains; en
créant un centre puissant, Paris, au milieu d'un dé-
sert intellectuel, la province ; en transformant tous
les services sociaux en administrations, en arrêtant le
développement des colonies et fermant ainsi la seule
issue par laquelle les États modernes peuvent échap-
per aux problèmes du socialisme, la Révolution a
créé une nation dont l'avenir est peu assuré, une na-
tion où^la richesse seule a du prix, où la noblesse ne
peut que déchoir. Un code de lois qui semble avoir
été fait pour un citoyen idéal, naissant enfant trouvé
et niourant célibataire; un code qui rend tout viager,
où les enfants sont un inconvénient pour le père , où
toute œuvre collective et perpétuelle est interdite, où
les unités morales, qui sont les vraies, sont dissoutes
à chaque décès, où l'homme avisé est l'égoïste qui
s'arrange pour avoir le moins de devoirs possible, où
l'homme et la femme sont jetés dans l'arène de la
vie aux mêmes conditions, où la propriété est conçue
I
IV PRÉFACE.
non comme une cbose morale, mais comme l'équi-
valent d'une jouissance toujours appréciable en ar-
gent, un tel code, dis-je, ne peut engendrer que
faiblesse et petitesse. On s'étonne souvent de la force
que possèdent en province le clergé, l'épiscopat. Gela
est bien simple ; la Révolution a tout désagrégé ; elle
a brisé tous les corps excepté l'Église; le clergé seul
est resté organisé en dehors de l'État. Gomme les
villes, lors de la ruine de l'empire romain, choisirent
pour représentant leur évoque, l' évoque sera bientôt,
en province, seul debout au milieu d'une société dé-
mantelée. Avec leur mesquine conception de la
famille et de la propriété, ceux qui liquidèrent si
tristement la banqueroute de la Révolution, dans
les dernières années du xviii* siècle, préparèrent un
monde de pygmées et de révoltés. Ge n'est jamais
impunément qu'on manque de philosophie, de
science, de religion. Gomment des juristes, quelque
habiles qu'on les suppose , comment de médiocres
hommes politiques, échappés par leur lâcheté aux
massacres de la .Terreur, comment des esprits sans
haute culture comme la plupart de ceux qui com-
posaient la tête de la France en ces années déci-
PRÉFACE. ' V
sives, eussent-ils résolu le problème qu'aucun génie
n'a pu résoudre : créer artificiellement et par la ré-
flexion l'atmosphère où une société peut vivre et
porter tous ses fruits ?
Les articles consacrés à l'instruction publique for-
ment la plus grande partie de ce recueil. De tous les
problèmes de notre temps, c'est là le plus important,
celui où les comparaisons sont le plus nécessaires.
J'ai pensé qu'on lirait avec intérêt l'analyse des
jugements que les Allemands portent sur nos institu-
tions et nos méthodes. Ce jugement est trop sévère,
sans doute, mais oh en peut tirer du profit. L'Uni-
versité de France. a trop imité les jésuites, leurs
fades harangues, leurs vers latins ; elle rappelle trop
les rhéteurs anciens de la décadence. Le mal fran-
çais, qui est le besoin de pérorer, la tendance à tout
faire dégénérer en déclamation, une partie de l'Uni-
versité l'entretient par son obstination à mépriser le ,
fond des connaissances et à n'estimer que le style'
et le talent. Ai-je besoin de dire qu'aucune critique
des méthodes universitaires ne diminue mon estime
ni mon respect pour un corps qui renferme dans
son sein tant de savoir et de dévouement?
VI PRÉFACE.
L'instruction supérieure m'a paiiiculièrement
préoccupé. L'enseignement supérieur est la source
de l'enseignement primaire. Sacrifier le premier au
second, c'est commettre une faute, c'est aller contre
le but qu'on se propose. Un million économisé sur la
haute culture peut arrêter net le mouvement intel-
lectuel d'un pays ; donné à l'instruction primaire,
ce million sera de peu d'effet. Il faut, pour innover
en fsdt d'instruction populaire, de bien autres sacri-
fices. L'instruction primaire n'est solide dans un
pays que quand la partie éclairée delà nation la veut,
la comprend, en voit l'utilité et la justice. Travaillez
à produire des classes supérieures, qui soient animées
d'un esprit libéral ; sans cela, vous bâtissez sur le
sable; le caprice d'une Chambre malveillante ou peu
éclairée emportera vos fondations. Pour créer une
forêt, il ne suflit pas de planter ; il faut garantir que
les plants ne seront pas arrachés. Tant qu'on
n'aura pas détruit en France cette fausse idée que
l'éducation be sert qu'en vue de la position sociale,
que cultiver et instruire le pauvre, c'est faire naître
m lui des besoins et une ambition impossibles à
satisfaire, rien ne sera définitivement conquis. La
PRÉFACE. VII
force de rinstruclion populaire en l'Allemagne vient
de la force de l'enseignement supérieur en ce pays.
C'est l'université qui fait l'école. On a dit que ce qui
a vaincu à Sadowa, c'est l'instituteur primaire. Non;
ce qui a vaincu à Sadowa, c'est la science germa-
nique, c'est la vertu germanique, c'est le protestan-
tisme, c'est la philosophie, c'est Luther, c'est Kant,
c'est Fichte, c'est Hegel. L'instruction du peuple est
un effet de la haute culture de certaines classes. Les
pays qui, comme les États-Unis, ont créé un ensei-
gnement populaire considérable sans instruction su-
périeure sérieuse expieront longtemps encore cette
faute parleur médiocrité intellectuelle, leur gros-
sièreté de mœurs, leur esprit superficiel, leur manque
d'intelligence générale.
Il est traité longuement'', en ce volume, du Collège
de France, de sa nature, de son excellence. C'est là,
pour moi, un sujet favori. J'y réfléchis beaucoup
vers 1860 , quand différents indices purent faire
croire qu'il était permis d'espérer, pour les choses
libérales, des jours meilleurs. Dés cours oi:atoires
comme ceux du temps de la Restauration ne me
parurent ni possibles ni désirables. Ces sortes de
Tiii PRÉFACE.
cours , plus propres à montrer le talent du profes-
seur qu'à former le jugement et le caractère de
l'auditeur, ont fait tort à l'esprit scientifique parmi
nous. Continués 'timidepent , ils ne peuvent aboutir
qu'à une grande médiocrité. En outre , de pareilles
leçons solennelles supposent la liberté politique et
un état de l'esprit public qui (je le dis à regret)
n'est pas de notre temps. On ne se concilie pas
vite une jeunesse qu'on a froissée et à laquelle on
n'a pas su inspirer le goût des choses sérieuses et
des fortes études. La compression et l'hypocrisie offi-
cielle engendrent la turbulence : les universités alle-
mandes , où la liberté de penser est absolue , ne
connaissent pas les scènes de trouble. Je crus donc
qu'à défaut des brillants exercices du temps de
la Restauration , on pouvait songer à un enseigne-
ment plus scientifique que littéraire, plus spécial
qu'oratoire, à un enseignement tirant sa force de
sa sincérité absolue, éloigné de toute politique
non par timidité, mais par respect de la vérité,
ne cherchant pas le succès dans des allusions , ne
faisant de concessions d'aucune sorte. Rêver de nos
jours la Sorbonne du temps de MM. Guizot, Cousin,
r'
PRÉFACK. IX
Yillemàin, serait une chimère ; mais nous pourrions
avoir demain, autour du Collège de France, un mou-
vement scientifique que Berlin nous envierait. Je mis
mon ambition à obtenir par les voies régulières,
c'est-à-dire par le suffrage de mes confrères , une
place dans ce grand chapitre de la science libre.
Dans un discours préliminaire , j'indiquai la ligne
que je comptais suivre, avec un succès qui jusque-
là n'avait pas eu coutuipe d'accueillir les nomi-
nations ministérielles^ et avec une mesure qu'on
voulut bien, pendant deux jours, reconnaître. Le
troisième jour,* des personnes qui devraient être as-
sez satisfaites de leur privilège pour ne pas être
jalouses de la liberté des autres me firent interdire
la parole. Trois ans et demi plus tard , sans qu'on
articulât contre nu)i de nouveaux griefs, je fus des-
titué. On trouvera dans le présent volume, les pièces
de cette affaire. Je persiste à croire qu'en tout cela
je n'ai pas eu de tort. Je n'ai pas fait, comme on le ré-
pète, une leçon sur Jésus-Christ au lieu d'une leçon
d'hébreu. Pour me conformer à l'usage, j'ai fait une
première leçon sur le rôle historique des peuples
dont je devais enseigner les langues. Consacrer une
\
X PRÉFACE.
phrase profondément respectueuse à Jésus dans une
telle leçon n'était pas sortir du sujet. Niera-t-on que
^Jésus n'ait eu dans l'histoire des peuples sémiti-
ques assez d'importance pour mériter une brève
mention ? Si un professeur d'arabe , dans sa leçon
d'ouverture, consacrait une phrase à Mahomet, l'ac-
cuserait-on de sortir de son sujet? Qu'on dise que
j'ai manqué d'habileté, à la bonne heure. La science,
selon moi, ne doit pas être habile, elle doit être sin-
cère. En tout cas, si, dans cette circonstance, j'ai
fait preuve de peu de politique, j'ai montré un véri-
table amour de mon pays, un vrai dévouement à la
solide culture de l'esprit, un vrai désir de tirer la
jeunesse de l'état mauvais où elle est, un sentiment
juste de la dignité du Collège de France.
Puisse-t-on comprendre, enfin, la nature du rôle
que l'État doit jouer dans l'enseignement supérieur!
Quand l'État a choisi le sujet que les corps compé-
tents lui désignent comme un homme de mérite, sa
responsabilité est à couvert. Ce que le professeur dit
ensuite ne regarde que le professeur. Les protestants,
les Israélites, les libres penseurs se sont-ils plaints
qu'Ozanam prêchât à la Faculté des lettres de Paris
PREFACE. XI
le plus pur catholicisme? Non certes; car le mérite
d'OzaDam était reconnu. On avait eu raison de le
nommer ; une fois nommé, il était parfaitement libre
de traiter son sujet comme il l'entendait. Mais, quand
un protestant, un Israélite, un libre penseur arrive,
par le choix des corps compétents, à une chaire, il
doit être libre aussi de professer ses opinions. Prenez
garde ! vous mettez le non-catholique en dehors du
droit commun, vous arrivez à classer les personnes
par religion en ce qui concerne l'admissibilité aux
fonctions publiques. Quand le prédicateur catholique
nous outrage, nous ne nous plaignons nullement de
n'avoir pas le droit de lui répondre; nous ne
tenons pas à la liberté de l'injure : aurions-nous
ce droit (comme l'égalité le voudrait), nous n'en
userions pas. Mais que le catholique puisse ensei-
gner hautement son opinion daiîs les chaires
laïques de l'État et que nous ne puissions ensei-
gner la nôtre dans ces mêmes chaires, cela n'est pas
juste. La loi n'a pas dit que, pour être membre de
l'enseignement supérieur, il faut être catholique.
Ceux qui ne le sont pas seront donc réduits ou à dis-
simuler leur sentiment ou à se voir exclus d'une
XII PRÉFACE.
profession ouverte à tous? Voilà les conséquences où
Ton est amené , si l'on admet que l'État est respon-
sable directement de tout ce qui s'enseigne dans les
chaires qu'il subventionne. Ne voit-on pas que faire
peser sur J'État une telle responsabilité, c'est frapper
de nullité tous les établissements publics? On trou-
vera peu d'hommes supérieurs qui s'engageront ainsi
à ne déplaire à personne. Un tel miracle ne pourrait
être accompli que si le professeur consentait à gar-
der un silence prudent sur tout ce qui est délicat,
c'est-à-dire justement sur ce qui vaut la peine qu'on
s'en occupe. La médiocrité seule accepterait un tel
programme. Si l'enseignement supérieur devait être
réduit de la sorte à l'art de tout émousser, de tout
fausser, mieux vaudrait l'abolir.
On invoque, pour justifier ces exigences, les égards
qui sont dus S la religion de la majorité. Que ce mot
est trompeur ! quelles déceptions il prépare, et qu'on
sera surpris un jour de voir que cette majorité n'é-
tait qu'une apparence ! Hais supposons qu'elle soit
réelle; admettons que, si l'ange du Seigneur sondait
la foi <le tous les Français, il trouvât la plus
grande moitié de nos concitoyens composée de ca-
PRÉFACE. * XIII
tboliques croyants et orthodoxes ; est-ce une raison
pour que la minorité soit mise hors la loi? Ne serait-
il pas à craindre que cet esprit d'exclusion ne portât
ses fruits ordinaires, qui sont une incurable igno-
rance, des superstitions énervantes , un dédain fu-
«
neste de l'étranger, une certaine débilité d'esprit?
En réalité, sous le nom de « religion de la majo-
rité » , on reconstitue une religion d'État ou du
moins une religion particulièrement privilégiée.
Dans l'article intitulé De Vavenir religieux des
sociétés modernes y j'ai cherché à montrer les con-
séquences d'un tel système et à prouver qu'une
religion protégée par l'État est aussi peu libre
qu'une religion gênée par l'État. Cet article parut
en 1860. La* singulière situation où s'est placé le
catholicisme venait d'être mise en relief par la con-
stitution du royaume d'Italie. Je hasardai dès lors
sous toutes réserves une supposition, savoir que le
catholicisme pouvait être à la veille d'un grand
schisme, dont le signal serait l'élection simultanée et
indécise de deux papes. Je ne veux pas insister sur
cette prédiction plus qu'il ne convient. Ce qui s'est
passé depuis m'a cependant bien des fois suggéré la
xit ' PRÉFACE.
même peasée. La papauté a suivi les errements de
la royauté française : elle a posé la pyramide sur
son sommst, au lieu de la laisser sur sa base ; elle
sera pijinie comme la royauté par un subit écroule-
ment. Les deux fonctions contradictoires de prince
électif d'un petit territoire italien et de chef spirituel
universel pourront bien amener, à l'un des prochains
conclaves, ce qu'ils amenèrent au xiv® siècle, je veux
dire une double élection, l'une répondant aux in-
térêts romains et italiens , l'autre aux intérêts ca-
tholiques. Les deux partis , naturellement , préten-
dront être dans le droit canonique, et les règles d'un
conclave sont chose si compliquée, que l'on trouvera
de part et d'autre de bonnes raisons à faire valoir.
Or, les deux papes étant nommés,* le schisme
sera incurable. Il aura commencé par être une
simple question de personnes et de politique, il
deviendra très-\âte une scission sur les principes. Les
deux papes agiront à la manière des deux pôles d'une
pile électrique, attirant à eu?^ les éléments qui leur
seront analogues. Le catholicisme peut être com-
paré à l'eau. C'est un corps très-homogène, non un
corps simple. Mettez-y un agent de séparation, l'oxy-
PRÉFACE. XV
gène fuira à un pôle, Thydrogène à l'autre. Le catho-
licisme ne peut désormais avoir d'hérésies ; mais il
n'en est que plus exposé aux schismes. La centrali-
sation du catholicisme est devenue telle, qu'un
schisme s'opérant du vivant d'un pape est chose im-
possible. L'angoisse des consciences séparées serait
trop grande. Mais que le vrai pape devienne douteux,
. que les consciences de part et d'autre aient des rai-
sons pour croire à des papes diOTérents, et on se
précipitera dans la séparation en parfaite sûreté de
conscience. Le conclave est ainsi une porte ouverte
à tous les hasards; la grande faiblesse de la papauté
est là. Un pape assis sur la chaire de saint Pierre
(tout apocryphe qu'elle est) peut défier les attaques;
mais dans les interrègnes rien n'est impossible. On
a vu un conclave nommer pape le complaisant du
roi qui venait de souffleter la papauté; on a vu
le pape ainsi nomn^é (Clément V) biffer sur les re-
gistres du Vatican les actes du pape inflexible et
souffleté (Boniface VIII).
Deux des articles reproduits en ce volume appar-
tiennent aux premiers essais que j'imprimai dans
la Liberté de penser, et que je ne renie pas, bien
XVI
PRÉFACE.
que j'aie adopté depuis une autre manière d'écrire.
L'un de ces articles m'a semblé rendre assez bien
les sentiments qu'un jeune homme put éprouver du-
rant les funestes années qui suivirent 1848, années
où une réaction inintelligente parut adopter pour
devise : « Laissez toute espérance. » Au moment où
nous voyons se reconstituer sous nos yeux, par la
coalition de tous les préjugés français, la majorité
que nous avons connue alors, de telles pages peuvent
être utiles. Cette honnête, irréprochable, mais im-
prévoyante et superficielle révolution de 18&8 eut
pour conséquence, au bout de moins d'un an, de
donner le pouvoir à l'élément le plus pesant, le moins
clairvoyant, le plus obstinément conservateur de
notre pays. Une échappée se fit vers 1859 dans cette
atmosphère comprimée, par les vues personnelles
de l'empereur Napoléon III, lesquelles étaient loin
d'être simplement négatives comme celles de ia ma-
jorité conservatrice. La majorité conservatrice avait
cru rencontrer dans le prince Louis -Napoléon l'in-
strument le plus énergique de réaction ; mais, peu
pénétrante , elle s'était trompée ; il se trouva que
celui qu'on avait choisi pour comprimer toute idée
PRÉFACE. XVII
avait des idées propres et des plans très-critiquables
sans doute en plusieurs parties, mais fort dififérents de
ceux des purs conservateurs. Après avoir servi d'a-
bord la réaction, l'empereur Napoléon III obéit à ses
instincts, lesquels n'étaient pas toujours à l'unisson
du vieil esprit français, dans ce qu'il a de borné et
d'exclusif. Détruire l'opinion exagérée qu'on s'était
faite de la puissance de l'empereur Nicolas ; tendre
la main à l'Italie renaissante; laisser se développer
sans opposition et en un sens favoriser le mouvement
inévitable qui fonde sous le nom de Prusse une grande
Allemagne savamment libérale, destinée à compter
pour beaucoup dans la direction des choses humaines;
préparer doucement la modification du^ pouvoir tem-
porel des papes ; atténuer les funestes effets de la loi
sur l'instruction publique imposée en 1850 par le
parti clérical ; essayer, en fait de commerce et d'in-
dustrie, des systèmes qui renferment peut-être quel-
que chose de bon ; ouvrir la voie à ces associations
ouvrières qui sont appelées à un grand avenir, ce
sont là autant d'actes contrsdres à l'esprit des con-
servateurs français, et dont peu de gouvernements
chez nous auraient voulu prendre la responsabilité.
h
xviii PRÉFACE.
Gèux qui, n'étant pas engagés dans la politique ac-
tive> ont le droit d'être impartiaux et indulgents;
ceux qui, traitant Thumanité en malade, évitent de
se^ montrer difficiles et savent pour un peu de bien
owblier beaucoup de mal, purent éprouver quelque
satisfaction de ces victoires remportées sur la rou-
tine. Des fautes , dont la principale est de n'avoir
pas proclamé tout d'abord par des actes irrévocables
qw la France ne désire pas d'agrandissement terri-
torial (un pays comme la France, loin de forcer les
gens^à s'unir à lui, devrait se faire prier pour ad-
mettre de nouveaux membres dans sa communauté),
deSïfantes graves, dis-je, ont changé Fétat des choses.
L'empereur Napoléon III ayant eu pour maxime de
réaliser ses idées au moyen de personnes qui ne les
partagent pas, et avec l'appui de la majorité conser-
vatrice, laquelle y est hostile, on devait bien pré-
voir: qu'un jour la majorité conservatrice et le^s
meiidares du gouvernement de l'empereur, apparte-
nant presque tous au parti de 1849 , se retrouve-
raient les maîtres. C'est 6e parti qui a fait prononcer
dansi la question romaine le mot « Jamais » ; c'est
lui qui. cherche à détruire le royaume d'Italie, et qui
^
PRÉFACE. xii
par ses provocations excite ce qu'il y a de dange-
reux dans le patriotisme allemancji. On se trompe, si
l'on croit que Ton fondera le gouvernement libéral en
France par la présomption et l'ignorance, par l'aveu-
glement sénile et la folle négation des plus évidentes
nécessités.
L'article sur le Libéralisme clérical parut le 15 mai
1848. Je n'avais pas voulu jusqu'ici le reproduire,
d'abord parce qu'il est écrit avec une verdeur qui
ne m'est plus habituelle, et aussi parce que je crai-
gnais qu'on n'y vît un jugemsnt malveillant sur le
catholicisme, auquel je dois tant de reconnaissance.
Les catholiques, depuis quelques années, ont beau-
coup parlé de libéralisme; je n'ai jamais cessé de
penser qu'un catholique quelque peu conséquent ne
peut être libéral ; mais il ne faut jamais reprocher
à ses adversaires leurs inconséquences, quand c'est
pour le bien qu'ils sont inconséquents. J'étais donc
ravi de voir démenti mon article de 1848, lorsque
le Syllabus m'a montré que cet article renfermait
des vues assez justes, et que, du moins, je m'y étais
montré bon théologien. Le Syllabus, en effet, a été
l'éclatante proclamation de la thèse que je soutenais,
I
I
\\ PRÉFACE.
savoir que le catholicisme et le libéralisme sont in-
compatibles. Or, apparemment , le pape sait mieux
que nos politiques cléricaux l'essence du catho-
licisme. On n'est pas catholique malgré le pape,
et, quand, dans une discussion récente, les plus
chauds défenseurs de la papauté ont tous commencé
par déclarer qu'ils rejetaient le Syllabusy les théolo-
giens ont dû sourire. Pour se représenter les dogmes
de l'Église, il faut étudier les décisions des papes et
des conciles, et ne pas s'en tenir aux commodes inter-
prétations de laïques qui, n'ayant pas fait de théolo-
gie, sont mille fois hérétiques sans le savoir et quel-
quefois le sachant. Le pape est bon juge en matière
de foi catholique. Le Syllabus^ qui a surpris tant
de personnes, ne renferme rien de nouveau : Pie VII,
Pie VIII et Grégoire XVI avaient fait exactement les
mêmes déclarations.
On se tromperait sur les intentions qui m'ont
dirigé dans la composition et la réimpression de ces
études, si on y voyait le moindre effort pour aug-
menter des divisions déjà trop profondes et aggraver
une situation' déjà grave. Le moyen de travailler à la
concorde est non de dissimuler- ses opinions, ce qui
PRÉFACE. XXI
est une injure à la vérité, mais de les exposer avec
modération. En prêchant à son pays la haute éduca-
tion morale et intellectuelle, le culte pur, non
séparé violemment de la religion, mais indépen-
dant de la religion, on travaille au bien public.
L'apparition subite et triomphante de l'Allemagne
dans le champ de la grande bataille européenne
a inspiré l'idée d'imiter les armes et les institutions
militaires qui ont produit une si grande supério-
rité. Pour les armes, rien de plus simple. Pour les
institutions militaires, la difficulté est déjà grande.
Qu'on prenne garde de vouloir en tout ceci les effets
sans la« cause, les fmits sans l'arbre et les racines.
L'organisation prussienne est le fruit d'un esprit
national enté sur une solide philosophie. Imiter
l'organisation, sans imiter l'esprit qui l'a produite,
serait peu sage. On pourrait être surpris de recueillir
d'institutions analogues imposées à des esprits diffé-
rents des résultats tout divers. Que faut-il donc imi-
ter? Les écoles allemandes, les universités allemandes,
l'éducation morale.de l'Allemagne, la façon alle-
mande de traiter les questions religieuses. Quand le
baron de Stein entreprit à partir de 1808 la régé-
XXII PRÉFACE.
nération de la Prusse, il commença par faire de
Berlin la capitale intellectuelle de TAllemagne du
Nord ; il nomma Fichte recteur de l'université ; il y
attira des hommes comme Wolf, Schleiermacher,
puis Niebuhr, de Savigny. La force d'une société
réside en deux choses : d'abord, la vertu populaire,
ce grand réservoir de dévouement, de sacrifice,
de force morale instinctive, que les races nobles
portent en elles, comme un héritage de leurs an-
cêtres; en second lieu, l'instruction et le sérieux des
classes supérieures. La guerre, dans les temps mo-
dernes, étant devenue un problème scientifique et
moral, une affaire de dévouement et d'industrie
savante, est en somme un bon critérium de ce que
•vaut une race. Les armées ne pouvant plus guère
être que la levée en masse des nations, l^s frais
qu'elles entraînent étant énormes, le principe des
grandes nationalités fondées sur im réel patriotisme
sera de plus en plus la loi du monde. Une nation
sans élan, sans mobile élevé, sans affection pour
son gouvernement, sera bien yite lassée de ce jeu
terrible. Le perfectionnement des armes, d'un autre
côté, étant devenu une des mille applications de la
PRÉFACE. xiiii
science, mettra de plus en plus la force entre les
mains de la raison, qui maîtrise la matière et crée
par l'instruction un peuple digne de servir l'esprit, ta
nation la plus scientifique, celle qui aura les meil-
leurs mécaniciens, les meilleurs chimistes, les corps
officiels les moins routiniers et les moins jaloux, sera
la mieux armée. La barbarie, c'est-à-dire la force
brute, sans intelligence, est vaincue pour toujoucs.
La victoire définitive sera au peuple le plus instruit jet
le plus moral, en entendant par moralité la capadié
de sacrifice, l'amour du devoir. Le pays qui peut
fournir le plus promptement le plus de citoyens ar-
més pour la cause commune, le pays qui peut suffire
au budget le plus considérable, le pays qui obtient
le plus de résultats au meilleur marché possible, )le
pays qui supporte le droit divin sans honte et l'iné-
galité des classes sans envie, le pays qui ne songe pas
à se soulever contre sa dynastie nationale est le plus
vertueux, le plus éclairé, et finira par devenir le
plus libre. La vanité, qu'on décore du nom d'hon-
neur, la jalousie, principe de l'amour exagéré de
l'égalité, sont impuissantes pour faire de grandes
choses, même chez une nation spirituelle et pleine
XXIV PRÉFACE.
de ressources. On ne fait de grandes choses qu'avec
la science et la vertu. Croyez que le bon patriote
est celui qui vous prêche le sérieux, l'amendement
' intellectuel et moral, et non celui qui joue le sort de
sa patrie pour montrer son éloquence ou son ha-
bileté.
Relever l'amour du vrai et du solide en toute chose;
ne rien négliger pour former une nation raisonnable,
éclairée, pratiquant la première des abnégations, la
plus difficile , la plus méritoire, qui est de ne pas
trop tenir à une fausse idée de l'égalité; fonder une
éducation virile et sérieuse, ayant pour base de fortes
études spéciales ; inspirer au peuple la croyance à la
vertu, le respect des hommes savants et graves ; le
détourner des révolutions, remèdes souvent plus fu-
nestes que le mal qu'il s'agit d'extirper; fdre que
chacun aime à rester à son rang, par résignation,
. par fierté, par goût de l'honnête ; montrer le beau où
il est, c'est-à-dire chez tant d'admirables soldats,
d'admirables marins, d'ouvriers courageux, d'pu-
vrières résignées, qui continuent la tradition de la
vertu ; ne pas dire au pauvre : « Enrichis-toi, » mais
lui dire : « Console- toi ; tu travailles pour l'humanité
PRÉFACE. XXV
et la patrie ; » lui prêcher le bonheur par la simpli-
cité du cœur et la poésie du sentiment; persuader
à l'homme dû peuple que ce qui le rend intéressant,
c'est d'être respectueux pour les grandes choses
morales auxquelles il coopère sans pouvoir toujours
les comprendre; à la femme que ce qui fait son
charme, c'est d'être dévouée et de servir; mais se
comporter en même temps de telle sorte que l'infé-
rieur sente bien que celui qui commande remplit
un devoir et est animé d'jun haut sentiment phi-
losophique; présenter comme des choses funestes
l'acrimonie, l'envie, la déf^ance systématique, qui
rendent tout gouvernement impossible; faire com-
prendre que l'on devient un aristocrate par le mépris
de ce qui est bas et vil; décourager de toutes les
manières le mauvais goût public, ce fade genre
d'esprit, cette basse littérature de turlupins qui est
dévenue à la mode ; opposer une digue au char-
latanisme qui nous envahit de toutes parts; res-
pecter hautement le sentiment religieux, mais ne
pas attacher la destinée morale de l'humanité à des
formes confessionnelles qui peuvent périr, tandis que
la foi vraie ne périra pas ; par-dessus tout, respecter
XXVI PRÉFACE.
la liberté, condition essentielle de tout bien; voilà
ce qui serait la bonne politique. Le reste ne sera
qu'expédient d'une médecine aux abois. La maladie
de ce pays est profonde; il faut toucher à l'essence
même de son tempérament.
Les forces de la France sont infinies , mais elles
s'étouffent faute d'air libre et d'espace. Redoutons
un de ces accès périodiques où notre nation comme
en délire semble vouloir se décapiter elle-même, et
rejeter hors d'elle la partie la plus noble de ses en-
fants. Réprimons ces accès malsains d'amour-propre
national qui nous font croire que la puissance d'une
nation repose sur la division et l'affaiblissement de
ses voisins. 11 ne faut pas pousser le principe des
nationalités jusqu'à la subtilité ni jusqu'au fana-
tisme. Mais, du moment qu'on a rejeté le principe
du droit divin des dynasties, il n'y a plus de solide
que le principe du droit des peuples ; or, les peuples
n'ont d'existence qu'en tant qu'ils sont des groupes
naturels formés par la communauté approximative
de race et de langue, la communauté de l'his-
toire, la communauté des intérêts. Au lieu de se
haïr et de se contrarier, que les nations s'étudient
PRÉFACE. XXVII
les unes les autres, profitent tour à tour de leurs
expériences. Les deux conditions essentielles du salut
du monde moderne, les deux conditions qui feront
(telle est ma ferme confiance) que la destinée de notre
civilisation ne sera pas de disparaître, comme les
civilisations de l'antiquité, après un éclat passager,
sont, d'une part, la division de l'Europe en plusieurs
États, garantie de sa literté, et, d'autre part, cette
profonde fraternité qui fait- que les esprits des races
les plus diverses s'entendent dans la grande unité
de la science, de l'art, de la poésie, de la reli-
gion. C'est la Grèce, à la fois si puissante par la
solidarité du génie et si divisée en politique, qui doit
être notre modèle, et non cet empire romain qui fit
périr la civilisation antique sous l'étreinte de son
effrayante unité.
Dieu me garde de méconnaître ce qu'a de grand
et d'extraordinaire le rôle de la France. Faite pour
étonner le monde par ses coups de génie et ses ca-
prices, la France ne sait pas être médiocre et bour-
geoise. Si on veut travailler à la rendre telle, on n'y
réussira pas : c'est basse et méchante qu'on la ren-
dra; elle tombera au dernier rang, si elle ne travaille
xxviii PRÉFACE.
à quelque œuvre de première noblesse. Ses chi-
mères sont sa gloire et sa vie. La Révolution a jeté
la France dans un état de crise héroïque, qui parfois
la met au-dessous de tous et lui enlève les avan-
tages des gens sensés, mais qui la marque au front
pour une destinée mystérieuse. Je ne voudrais pas
que Ton coupât cette fièvre divine qui fait notre
grandeur. Mais il faut prendre garde qu'un accès
n'emporte le malade. Que tous mettent en commun
leurs réflexions, amassées en des champs divers,
pour conjurer ce danger. On lit dans les vieilles
légendes hébraïques que Rébecca, sentant les deux
enfants qu[elle portait lutter dans ses entrailles, con-
sulta le Seigneur. « Deux nations sont dans ton sein, »
lui fut-il répondu. Dans le sein de notre pays, comme
dans celui de Rébecca, se battent deux peuples dont
l'un veut étouffer Tautre. Faut-il que l'un abdique,
cède à l'autre? Non, il faut que tous deux se sup-
portent, et, malgré leurs divisions,, aient un culte
commun, celui de la justice et du bien, inséparable
de celui de la patrie. Divisée en quatre factions, dont
trois sont toujours hostiles à celle qui règne, la France
ne dispose jamais, en réalité, que du quart de ses
PRÉFACE. XXIX
forces; et pourtant il est des intérêts permanents,
supérieurs aux changements de dynastie, qui ne
doivent jamais souffrir. Le galant homme qui ne vou-
drait servir qu'un gouvernement indiscuté et à la
formation duquel il n'aurait pas contribué est réduit
»
à se tenir à l'écart. Un gouvernement ne peut guère
être bienfaisant qu'au bout de dix ou quinzç ans.
Jusque-là, il appartient non aux citoyens honnêtes et
utiles, mais à ceux qui l'ont fondé ou vite accueilli.
Les révolutions avilissent ceux qui en profitent et qui
sont toujours suspects de les avoir provoquées; elles
isolent, annulent, égarent ceux qui leur résistent.
Funeste cercle vicieux , qui ne laisse pas de choix
entre des variations pénibles, entraînant à la longue
un complet avilissement des caractères, et une raideur
qui vous rend malgré vous hostile à l'œuvre publique!
Leçon terrible pour les peuples qui , incapables du
gouvernement républicain, détruisent la dynastie que
les siècles leur ont donnée I Si l'on n'y prend garde,
le temps n'est pas loin où la mort de chaque souve-
rain donnera le signal d'une guerre civile, où le pou-
voir sera le prix du plus audacieux, où la nation sera
divisée en deux parts, l'une composée,d'intrigantsde
XXX PRÉFACE.
toute sorte, vivant de révolutions et de restaurations;
l'autre composée d'hannêtes gens ayant pour règle
absolue de ne pas se mêler des changements de gou-
vernement, attendant, mornes chez eux, l'arrêt du
destin. Mais cet état de choses lui-même sera un
paradis auprès de ce qui suivra. Noble? d'abord, puis
faibles, puis méprisés, les honnêtes gens s'éteindront
de jour en jour, et, au bout de cent ans, il ne restera
plus que de hardis aventuriers jouant entre eux le jeu
sanglant des guerres civiles et une populace pour ap-
plaudir le vainqueur du jour. Les scènes qui accom-
pagnaient les changements de règne dans l'empire
romain au i" et au m® siècle se reverront alors. Le
matin où l'on apprendra qu'au prix de la mort et de
l'exil de quelques centaines d'hommes importants,
un coup hardi a pacifié l'avenir , les gens paisibles
applaudiront. L'homme couvert de sang, de perfi-
dies et de crimes qui arrivera vainqueur de ses
rivaux sera proclamé sauveur de la patrie. Deux
causes, la pression de l'étranger, qui ne souffrira pas
qu'une nation s'écarte trop de Tordre commun de
l'Europe, et l'autorité morale des évêques, appuyés
sur le parti catholique , seront seules capables de
PRÉFACE.
SXXl
créer un lest dans ce navire ballotté. Apparemment,
ces deux interventions ne seront pas désintéressées.
Dans le cercle fatal des révolutions, l'abîme appelle
l'abime. 11 y a des exemples de nations qui, entrées
dans cet enfer de Dante, en sont revenues. Mais que
dire de la nation qui, après en être sortie, s'y re-
plonge deux fois, trois fois?
QUESTIONS
CONTEMPORAINES
PHILOSOPHIE
DE L HISTOIRE CONTEMPORAINE.
C'est presque une obligation pour rbomme qui a
tenu dans sa main les grandes affaires de son pays,
de rendre compte à la postérité des principes qui
ont dirigé ses actes et de l'ensemble de vues qu'il a
porté dans le gouvernement. Peu d'bommes d'État y
ont manqué, et il n'est pas de plus précieux docu-
ments pour l'histoire que ces espèces de confessions
où les acteurs eux-mêmes viennent raconter devant
un public plus calme et plus désintéressé les faits
dont le vrai caractère a pu échapper d'abord dans le
feu de la passion. L'éminent historien qui a montré '
de nos jours avec tant d'éclat ce que peuvent et
ce que ne peuvent pas l'instruction et le talent appli-
«
1
2 PHILOSOPHIE
qaés à la direction des choses humaines pouvait
moins qu'un autre se soustraire à ce devoir; mais,
en l'acceptant, M. Guizot a dérogé sur un point
essentiel à l'exemple de ses illustres devanciers ^.
D'ordinaire, c'est après la mort de l'auteur, ou du
moins quand il a clsdrement avoué que sa carrière
publique est finie , que de tels écrits se produisent.
On croit écarter ainsi la plupart des motifs .qui
faussent le jugement sur l'histoire contemporaine,
et, en rendant l'impartialité au lecteur plus £sicile,
rendre la franchise au narrateur plus aisée. Cette
fois, au contraire, c'est au milieu d'une activité
toute virile que l'homme d'État dont le tour d'esprit
et le caractère ont eu l'influence la plus décisive
sur son pays vient exposer ses opinions sur les luttes
auxqpielles il a pris part. Ce n'est pas, comme d'or-
dinaire, du tombeau, c'est d'une retraite d'où n'est
bannie aucune espérance, que sort la voix qui doit
nous apprendre les pensées et les doctrines dont
les conséquences ont pesé si gravement sur la vie de
chacun de nous.
On aperçoit tout d'abord combien cette circon-
stance, en apparence insignifiante, doit mettre de
différence entre les Mémoires de M. Guizot et ceux
1. Mémoires pour servir à Vhistoire de mon temps, par M. Guizot;
1. 1 et n, 1858-1859. Paris, Michel Lé^y frères.
DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 3
que nous ont laissés la plupart des hommes d'État.
Toute confession faite ayant le temps où l'on peut
avouer sans crainte qu'on a péché ne peut que res-
sembler à une apologie. Quelque éloigné qu'il soit
de ces empressements vulgaires auxquels sont livrés
sans défense les hommes qui tirent leur dignité du
dehors, M. Guizot, comme tous les grands ambitieux
(ce mot est un éloge quand l'ambition est justifiée),
ne reconnaît pas à la fortune le droit de prononcer
des exils sans retour. Pour lui, les affaires publiques
ne sauraient plus être un ornement; mais elles peu-
vent toujours être un objet de haute préoccui)ation.
Les causes qu'il a défendues, attaquées, compro-
mises, se disputent la victoire, et de cette victoire
dépendra le jugement définitif qu'il conviendra de
porter sur son rôle et sur son influence. C'est dire
assez que plus d'une fois dans ses Mémoires le souci
de l'avenir a dû peser sur l'explication du passé.
La politique ne comporte guère la haute impar-
tialité de rhistoire ; la prétention à l'infaillibilité, si
blessante aux yeux de la critique, est comme une
réponse obligée à la morgue hypocrite des partis.
L'aveu candide d'une erreur n'exciterait qu'une
snperbe pitié chez la vanité jalouse ou la médiocrité
présomptueuse, et, si quelqu'un osait dire à ces
aveugles détracteurs : a Que celui d'entre vous qui
4 PHILOSOPHIE
est sans péché me jette la première pierre, »» une
troupe de fous s'avanceraient hardiment pour le
lapider.
Le succè3 du livre de M. Guizot l'excuserait d'ail-
leurs, s'il avait besoin d'excuse pour le dessein hardi
qu'il a conçu de fournir lui-même à l'histoire les
pièces sur lesquelles il veut être jugé. Nulle part,
l'enchaînement des principes politiques qui l'ont
guidé durant vingt-cinq années ne s'est montré avec
tant de suite et de clarté. L'esprit libéral, la modéra-
tion, le respect pour les opinions diverses, l'altière
et haute sérénité qui respirent dans tout le livre, sont
la meilleure réponse à tant de regrettables malen-
tendus que la légèreté de la foule a accrédités, et
que la fierté de M. Guizot a dédaigné de rectifier. Le
style des Mémoires a ses défauts; comme écrivain,
M. Guizot ne s'est jamais soucié de la perfection. Il
n'a reçu du ciel en partage ni l'expression vive, pro-
fonde, animée de M. Sainte-Beuve, ni la richesse, la
vigueur, la saillie de M. Michelet. Ce n'est point ce
style ailé, cet adorable abandon n'admettant d'autres
négligences que celles mêmes qui sont voulues, cette
trame charmante d'un tissu filé d'or et de soie dont
une muse savante et légère semble avoir révélé le
secret à M. Cousin. Ce n'est pas cette correction aus-
tère, cette haute idée de la rigueur du langage fran-
DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 5
çais, cette étude assidue des vieux modèles, qui font
la solidité du style de M. de Sacy. On peut être un
éminent écrivain et ne point avoir ces qualités-là. Sans
parler des auteurs tels que Chateaubriand, de Mais-
tre, qui ont brillé par la passion et F imagination,
mais qui ne sont jamais arrivés à une notion complète
de la prose française, de son timbre, de son ampleur
harmonieuse et mâle, parmi nos prosateurs de pre-
mier ordre, tels que Lamennais, Augustin Thierry,
combien en est-il qui se soient toujours astreints à
cette inflexible teneur de style, fruit d'une perpé-
tuelle attention et du saint tremblement qui fait gar-
der des heures et des jours la feuille destinée à de-
venir irrévocable? J'ose dire qu'un tel effort blesserait
dans certains ouvrages, où toute arrière-pensée litté-
raire est déplacée. La diction de M. Guizot, quoique
peu châtiée, a ce quelque chose de sobre, de fort et
de mesuré qui convient aux grandes affaires. Un ton
général de réserve et de discrétion donne au livre
beaucoup de noblesse. De tous les écrivains de notre
temps, M. Guizot est peut-être le plus exempt d'une
certaine coquetterie de mauvais goût, devenue fort
commune depuis que les idées de dignité person-
nelle et de convenance se sont affaiblies ; nul moins
que lui ne s'est familiarisé avec le public, et n'a
encouragé le public à se familiariser avec lui. Ce
6 PHILOSOPHIE
mérite, je le sais, est peu apprécié en France. La
réserve, la timidité, le respect de soi et des autres,
signes ordinaires des natures sérieuses et distin-
guées, paraissent chez nous de la fierté. J'ai entendu
des personnes traiter comme un défaut cette froideur
digne et sévère de M. Guizot, et regretter qu'il ne
cherche pas davantage à se faire aimer. Pour moi, je
l'en félicite : d'ordinaire, on ne se fait aimer de la
foule que par ses petits côtés ou ses travers. L'homme
d'État a des confessions, non des confidences à
faire; ceux que leurs devoirs mettent en rapport
avec lejpublic ne doivent se montrer à lui que comme
des abstractions.
I.
Laissons de côté ces précautions vulgaires aux-
quelles il faut avoir recours quand on veut parler,
sans le blesser, de l'esprit faux qui se croit im-
peccable. A la hauteur où s'est placé M. Guizot,
l'éloge et le blâme perdent toute signification per-
sonnelle, puisque l'homme arrivé à représenter une
des grandes causes qui se partagent le monde n'est
t^
s
DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 7
coupable que de la loi fatale qui condamne chaque
théorie à n'être qu'à moitié légitime. La critique n'est
jamais plus à l'aise qu'avec ceux tjue la gloire a ainsi
consacrés, et dont la seule faute est de n'avoir pas
résolu le problème insoluble que l'humanité offrira
éternellement à ceux qui voudront la comprendre ou
la gouverner. Il est aussi superficiel de reprocher aux
hommes d'Ëtat les défauts ou la caducité de leur
œuvre , qu'il le serait de reprocher à Leibnitz ou à
Hegel de n'avoir pas dit le dernier mot sur l'homme,
le monde et Dieu. Chaque système philosophique et
politique est un grand parti pris, qu'il faut juger,
non comme représentant la vérité et le droit absolus,
mais comme tenant une place plus ou moins élevée
dans l'ordre moral. Tout ce qui est grand est légitime
à sa manière ; la médiocrité seule n'a pas de place
dans le royaume de Dieu. 11 est temps de renoncera
cette critique presque toujours mesquine qui, croyant
posséder la règle du vrai, reproche aux hommes de
talent ou de génie de n'avoir pas réalisé ce que,
depuis l'origine de la pensée humaine, des milliers
de présomptueux ont cru tenir sans que jamais leur
prétention se soit trouvée justifiée.
Les deux premiers volumes de Mémoires publiés
par M. Guizot vont de 1814 à la fin de 1832. Il est de
notre devoir de nous borner strictement aux années
8 PHILOSOPHIE
jusqu'ici parcourues par Tillustre historien, et d'at-
tendre les explications qu'il fournira sur l'époque où
son rôle devient principal. Je n'ai pas d'opinion arrê-
tée sur les débats compliqués qui ont rempli les dix
dernières années du régime parlementaire en France ;
d'autres bien mieux que moi sauraient juger entre
les rivaux de ces luttes ardentes et apprécier la jus-
tice ou l'injustice de tant d'accusations contradic-
toires. Je ne le cache pas d'ailleurs, tout en recon-
naissant l'utilité des guerres intérieures du gouver-
nement parlementaire, j'ai peu de goût pour le
détail de ces combats. En fait de stratégie, le résultat
seul me touche. L'histoire politique n'est pas l'his-
toire des partis, de même que l'histoire de l'esprit
humain n'est pas l'histoire des coteries littéraires.
Au-dessus des partis, il y a ces grands mouvements
dont l'histoire de tous les temps est remplie, mais
qui depuis soixante et dix ans ont pris un nom et une
forme particulière, le nom et la forme de révolutions.
C'est là l'objet qui doit, dans l'histoire contempo-
raine, fixer l'attention du philosophe et de l'obser-
vateur.
Des deux grandes révolutions que M. Guizot em-
brasse dans son récit, la première est, de tous les
événements de notre histoire, le plus propre à faire
réfléchir sur la nature des sociétés modernes et sur
-\'
DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 0
leurs lois constitutives. Négation absolue de la révolu-
tion française, la Restauration en applique cependant
les meilleures maximes; illibérale en appai'ence, elle
inaugure parmi nous la liberté ; œuvre de l'étranger,
elle ouvre une période d'éveil politique et d'esprit
public ; représentée souvent par des hommes d'une
médiocre portée d'esprit, elle fonde le vrai dévelop-
pement intellectuel de la France au xix^ siècle, et
reste une époque chère à tous ceux qui pensent. 11
faut, pour comprendre un aussi étrange phénomène,
se bien rendre compte des nécessités historiques qui
amenèrent le retour de la maison de Bourbon. Il faut
surtout s'élever à une vue générale des faits qui éta-
blissent une si profonde différence entre la civilisa-
tion moderne et les développements brillants, mais
toujours éphémères, de l'antiquité.
Cette différence consiste, selon moi, dans un point
fondamental, dont les conséquences s'étendent à
l'ordre social tout entier, je veux dire dans une ma-
nière tout opposée de concevoir le gouvernement.
L'État ancien, qu'il revêtît la forme de monarchie
comme en Orient, ou celle de république comme
en Grèce, ou celle de principat militaire comme à
l'époque de l'empire romain, est toujours absolu.
On partait de cette idée, que la communauté peut
tout sur ceux qui la composent, qu'il n'y a pas de
10 PBILOSOPHIE
résistance légitime contre l'État, que l'individu n'a le
droit de se développer que selon la loi de l'État. La
liberté pour l'antiquité ne fut guère que l'Indépen-
dance nationale ; en réalité, on n'était pas plus libre
à Sparte qu'à Persépolis. La « loi n valait mieux sans
doute que H volonté du « grand roi «; mais elle
n'était pas moins tyrannique, en ce sens qu'elle se
mêlait d'une foule de choses qui, selon nos idées,
ne regardent que l'individu. Chaque État de l'anti-
quité, ayant de la sorte un principe organique très-
étroit et très-exclusif, traversait avec rapidité les
diverses phases de la vie : la décadence venait fata-
lement après la splendeur; les hégémonies et les
dynasties se succédaient selon des règles en quelque
sorte calculables, et le monde ancien lui-même,
dans son ensemble, unit par s'abîmer. Un phéno-
mène comme celui de la civilisation moderne, por-
tant en elle-même un germe de progrès indéfini, ou
bien comme celui de la France, conservant durant
huit cents ans une même dynastie, toujours très-
puissante malgré des périodes de revers, est sans
exemple parmi les États de l'antiquité.
La race germanique, en brisant les cadres de
pire romûn, fit la plus grande révolution poli-
i de l'histoire du monde. Ce fut la victoire de
ividu sur l'État. L'Empire, par son despotisme
-^
DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 1!
administratif, avait tellement affaibli le monde civi-
lisé, qu'il suffit d'une imperceptible minorité pour
l'abattre : une poignée de braves aventuriers lui
rendit le service de le conquérir. L'esprit des
peuples germaniques était l'individualisnje le plus
absolu : l'idée de 1' « État » leur était complète-
ment étrangère ; tout reposait chez eux sur les libres
engagements, sur la « fidélité », sur la ligue pas-
sagère des individus associés pour une œuvre com-
mune. Le dernier terme de ce principe social fut la
féodalité. Quand nous aurons une bonne histoire des
origines de la noblesse française, on verra que
chaque centre de familles féodales correspond à un
centre de colonisation germanique, et que la plupart
des familles vraiment anciennes de France remon-
tent à un établissement de l'époque carlovingienne.
En effet, l'esprit de la féodalité est l'esprit germa-
nique par excellence. L'homme libre ne doit au roi
que ce à quoi il s'est obligé; il est dégagé de ses
devoirs, si le roi n'observe pas les siens; lui seul est
juge de ce dernier point, et, s'il n'est pas satisfait de
son suzerain, il peut lui faire la guerre en tout hon-
neur. Joinville est sans contredit le type de la loyauté
chevaleresque; on sait, de plus, quelle affection per-
sonnelle il avait pour saint Louis; écoutons-le cepen-
dant : « Il arriva qu'un jour un sergent du roi mit
iâ PHILOSOPHIE
la main sur un chevalier de ma bataille. Je m'en allai
plaindre au roi et lui dis que, s'il ne m'en fiEÛsait
droit, je laisserais son service, puisque ses sergents
battaient les chevaliers. 11 me fit faire droit, et le
droit fut tel, selon les usages du pays, que le sergent
vint en ma herberge deschaux et en braies, une épée
toute nue en sa main, et s'agenouilla devant le che-
valier, et lui dit : « Sire, je vous amende de ce que
« j'^ai mis la main sur vous, et vous ai apporté cette
« épèe pour que vous me coupîei le poing, s'il vous
« plaît* "» Et je priai le chevalier qu'il lui pardonnât
soa mal talent^ et ainsi fit-3. i> Conçoit-oa un des
gêcéf^ux de Constantci ou de Tbéodose écrivant à
rempereur que, poor quelques mécontenteBcats por-
soane^ il avait réscia d^abondooner le sertice de
rjEUt?
Je ae veox pas axécoanaltre la part que lechristBk-
nÀsOie a eue iias ceue révolu^ca par les progrès
qa'l a ùh ilr^ i La morall j? jéaerale et par le se»-
tûnent tfc respect pour îa *f:gnrtê Je Ekomme que
ttîus ses ijgmes cespirçuc Ou ne saurait dire pour-
feutc jwi lalibene aau:iqtie soit son. oeuvre; îl âenble
' placOc '£ua ^or mumencs il 5 a nuL Ijont gramSi en
appoiâcoa avec riiiuuliriiî & TEtac:^ qui était Te^^zit
méam as TEîDgir^^ Itî corù^ùamâote âttàûsou (imcant
truiâ âèdesv la rrrjieKaùuu ie la o
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DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 13
le joug officiel; mais pas un moment, dans là lutte
héroïque qu'il soutint, on ne voit poindre une idée
politique. A partir du iv® siècle, époque de son in-
time alliance avec le despotisme romain, il montre
une préférence marquée pour les pouvoirs absolus,
quand ceux-ci consentent à se faire persécuteurs à
son profit. Durant la première époque de l'invasion
germanique, et même sous Charlemagne, l'action
du clergé» civilisatrice en un sens, corruptrice en
un autre, s'exerce tout entière en faveur des idées
romaines : ce sont les évêques qui donnent aux chefs
germains des idées de souveraineté auxquelles ceux-
ci ne songeaient pas. La papauté, à partir de Gré-
goire Vil, rendit, il est vrai, des services à la liberté
en empêchant la formation de souverainetés laïques
trop puissantes; mais elle agissait elle-même au
nom d'un principe de centralisation universelle qui,
dans son ordre, était fort tyrannique, et qui le fût
devenu bien plus encore, s'il eût été donné aux pon-
tifes romains de se faire les vrais chefs de la chré-
tienté et de réaliser l'espèce de khalifat chrétien
auquel ils aspiraient.
On aperçoit sans peine la nature particulière de
la royauté qui devait sortir de ce chaos fécond. Elle
devait être, elle fut en effet, en premier lieu, stric-
tement héréditaire. La loi de succession en Orient et
12 PHILOSOPHIE
la main sur un chevalier de ma bataille. Je m'en allai
plaindre au roi et lui dis que, s'il ne m'en faisait
droit, je laisserais son service, puisque ses sergents
battaient les chevaliers. 11 me fit faire droit, et le
dpit fut tel, selon les usages du pays, que le sergent
vint en ma herberge deschaux et en braies, une épée
toute nue en sa main, et s'agenouilla devant le che-
valier, et lui dit : « Sire, je vous amende de ce que
« j'ai mis la main sur vous, et vous ai apporté cette
a épée pour que vous me coupiez le poing, s'il vous
« plaît. » Et je priai le chevalier qu'il lui pardonnât
son mal talent, et ainsi fit-il. » Conçoit-on un des
généraux de Constantin ou de Théodose écrivant à
l'empereur que, pour quelques mécontentements per-
sonnels, il avait résolu d'abandonner le service de
l'État?
Je ne veux pas méconnaître la part que le christia-
nisme a eue dans cette révolution par les progrès
qu'il a fait faire à la moralité générale et par le sen-
timent de respect pour la dignité de l'homme que
tous ses dogmes respirent. On ne saurait dire pour-
tant que la liberté politique soit son œuvre ; il semble
' plutôt que par moments il y a nui. Ayant grandi en
opposition avec l'idolâtrie de l'État, qui était l'esprit
même de l'Empire, le christianisme fut bien, durant
trois siècles, la protestation de la conscience contre
N
DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 13
le joug officiel; mais pas un moment, dans la lutte
héroïque qu'il soutint, on ne voit poindre une idée
politique. A partir du iv® siècle, époque de son in-
time alliance avec le despotisme romain, il montre
une préférence marquée pour les pouvoirs absolus,
quand ceux-ci consentent à se faire persécuteurs à
son profit. Durant la première époque de l'invasion
germanique, et même sous Charlemagne, l'action
du clergé ,^ civilisatrice en un sens, corruptrice en
un autre, s'exerce tout entière en faveur des idées
romaines : ce sont les évêques qui donnent aux chefs
germains des idées de souveraineté auxquelles ceux-
ci ne songeaient pas. La papauté, à partir de Gré-
goire Vil, rendit, il est vrai, des services à la liberté
en empêchant la formation de souverainetés laïques
trop puissantes; mais elle agissait elle-même au
nom d'un principe de centralisation universelle qui,
dans son ordre, était fort tyrannique, et qui le fût
devenu bien plus encore, s'il eût été donné aux pon-
tifes romains de se faire les vrais chefs de la chré-
tienté et de réaliser l'espèce de khalifat chrétien
auquel ils aspiraient.
On aperçoit sans peine la nature particulière de
la royauté qui devait sortir de ce chaos fécond. Elle
devait être, elle fut en effet, en premier lieu, stric-
tement héréditaire. La loi de succession en Orient et
14 PHILOSOPHIE
dans l'empire romain n'avait jamais été rigoureuse-
ment définie. Grâce au culte presque superstitieux de
rhérédité, la civilisation moderne fut préservée de ce
régime d'aventures qui, une ou deux fois, a donné
au monde des années de bonheur, mais^qui, par
les défiances, les hésitations, les rivalités qu'il en-
traîne, maintient en permanence le meurtre, la tra-
hison, et noie la société qui s'y livre dans un tor-
rent de sang. — La royauté fut, en second lieu, la
conséquence d'un droit personnel et comme une
extension de la propriété. La souveraineté du peuple
fondait les vieilles républiques et les vieux despo-
tismes. Dans ce nouvel ordre politique, il n'est plus
question d'une telle souveraineté. Le moyen âge
(j'excepte les scolastiques pérîpatéticiens, qui co-
piaient Aristote sans s'inquiéter de la constitution
réelle des États de leur temps) n'a aucune idée de
la nation envisagée comme source du pouvoir. Le roi
est propriétaire de sa couronne, et, si on la lui retire
sans juste motif, on le blesse dans son droit. — En
troisième lieu, la royauté se trouve liée par des
chartes ou obligations librement consenties, à l'exé-
cution desquelles on peut forcer le ror par la guerre,
par le refus de l'impôt et du service militaire. — En
quatrième lieu enfin, elle est fort limitée : le roi s'oc-
cupe de bien moins de choses que le despote ancien ;
DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 15
sa cour a peu d'importance ; il n'a qu'un faible bud-
get ou n'en a pas du tout ; il laisse librement exister
autour de lui de vraies républiques, Église, univer-
sités, ordres religieux, villes, corporations de toute
espèce. Tous sont armés contre lui de privilèges et
de coutumes auxquels le souverain n'ose porter at-
teinte. L'honnête Charles V mourut la conscience
troublée pour avoir levé des impôts non consentis par
les états et entretenu des armées permanentes. L'évi-
dente nécessité des temps ne suffit pas pour le ras-
surer sur la légitimité de ces actes, que tout le moyen
âge regardait comme attentatoires aux principes du
droit chrétien.
Une conséquence non moins importante de la
transformation de l'Europe par les races qu'on est
convenu d'appeler barbares fut sa division en un
certain nombre d'États fortement constitués, et dont
les rivalités ont fait avorter tous les rêves de monar-
chie universelle. M. Gervinus a comparé avec beau-
coup de raison la constitution de l'Europe chrétienne
à ce damier de petits États que nous présente la Grèce
antique, petits États dont les alliances changeaient
sans cesse et parmi lesquels ne purent jamais se
former que des hégémonies passagères. L'uniformité,
c'est le despotisme, et réciproquement le despotisme
complet et durable n'est possible qu'avec la mçnar-
16 PHILOSOPHIE
chie universelle, la république chrétirane ne pouvant
souffrir qu'un de ses membres déroge complètement
aux lois de l'ensemble. La division de l'Europe est
ainsi devenue la garantie de sa liberté : c'est cette
division qui a rendu possible la Réforme, la Philoso-
phie ; c'est elle qui brisera toutes les tyrannies à la
façon antique, et préservera le monde moderne de
l'inévitable ruine réservée aux sociétés qui n'ont pas
de contre-poids.
Toute la supériorité des États modernes, tous les
motifs d'espérer en leur avenir, se résument, selon
moi, en ces deux points : 1* une Europe divisée, et
arrivée à un état d'équilibre stable ; 2* une organisa-
tion de la royauté qui maintient le pouvoir exécutif
hors de toute compétition, arrête les ambitions déré-
glées, écarte à la fois les tyrannies momentanées des
pays républicains (tels que la Grèce, l'Italie du moyen
âge), et le césarisme prétorien de l'époque romaine.
Le roi n'empêche aucun développement légitime
de l'activité humaine. Non-seulement il ne peut riçn
sur la propriété privée, mais ce n'est que par un abus
des temps barbares qu'il s'occupe de la religion; 16
peu de tolérance que connut le moyen âge fut, en
somme, un bienfait de la royauté. Ce dépôt de la
continuité d' une nation fait une fois pour toutes entre
les mains d'une famille en quelque sorte séquestrée
i <
DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 17
au profit de la communauté, cette façon de retirer
la souveraineté au peuple pour l'hypothéquer sur un
domaine spécial, sont assurément l'inverse de la
théorie rationnelle de l'organisation des sociétés. Il
en sortit néanmoins des États d'une solidité mer-
veilleuse. Tandis que le tyran antique succombe à
la première faute ou au premier revers, le roi de
France pouvait être un homme aussi méprisable que
le fut Louis XV, il pouvait être réduit à une détresse
aussi profonde que le fut celle de Charles VII, sans
que personne doutât de son droit, de sa fortune et
de la mission qu'il remplissait.
L'Angleterre seule, je le sais, a pleinement déve-
loppé le type de gouvernement que nous venons
d'esquisser; c'est là seulement que la féodalité a
porté son fruit, qui est le régime parlementaire
et la division du pouvoir. Le roi de France, depuis
Philippe le Bel, en s' appuyant de préférence sur
les jurisconsultes, représentants 4u principe ro-
main, fait une guerre acharnée aux souverainetés
locales, aux libertés provinciales, Qt cherche à éta-
blir un genre de souveraineté fort différente de celle
de saint Louis. Au xvi® siècle, la Renaissance amène
en politique comme en toute chose un retour encore
bien plus caractérisé vers les idées de l'antiquité.
Les publicistes de cette époque. Italiens pour la plu-
2
48 PHILOSOPHIE
part ou subissant Tinfluence de l'Italie, reprennent,
soit sous forme républicaine, soit sous forme absolu-
tiste, les principes de l'État à la manière grecque ou
romaine : les uns rêvent des utopies démocratiques
fondées sur une conception abstraite de l'homme ;
les autres, vrais corrupteurs des princes, se font ks
fauteurs de la grande idolâtrie de leur temps, je veux
dire de l'adoration sans réserve des souverains puis-
sants. La France en particulier, suivant son goût
pour l'uniformité et cette tendance théocratique que
le catholicisme porte en lui, arrive à réaliser le phé-
nomène le plus étrange des temps modernes, cette
monarchie de Louis XIV, sorte d'imitation d'un idéal
sassanide ou mongol, qui doit être tenue pour un fait
contre nature dans l'Europe chrétienne. Le moyen
âge l'eût excommunié, ce despote de l'Orient, ce roi
antichrétien, qui se proclamait le seul propriétaire
de son royaume, disposait des âmes comme des
corps, et anéantissait tous les droits devant l'or-
gueil sans bornes que lui inspirait le sentiment de
son identification avec l'État.
Mais, une fois la notion de l'État déchaînée, on ne
compte plus avec elle. L'aberration de Louis XIV
entraine comme conséquence immédiate la révolution
française. La pure conception de l'antiquité reprend
le dessus. L'État redevient souverain absolu. On se
N
DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 19
laisse aller à croire qu'une nation doit être heureuse,
pourvu qu'elle ait un bon dôdé. On veut avant tout
fonder un État juste, et l'on ne s'aperçoit pas que
Ton brise la liberté, que l'on fait une révolution so-
ciale et non une révolution politique, que l'on pose
la base d'un despotisme semblable à celui des césars
de l'ancienne Rome. Le monde moderne revenait aux
errements antiques, et la liberté était perdue pour
toujours, si le mouvement qui entraînait la France
vers la conception despotique de l'État fût devenu
universel. Mais la révolution française ne fut pas un
fait général : elle créa à la France une situation fata-
lement hostile à l'égard des autres puissances de
l'Europe. Les pays où dominait l'élériient germa-
nique, et auxquels le régime administratif et mili-
taire de la France était insupportable, opérèrent une
vigoureuse réaction. En revendiquant leur indépen-
dance, ils ramenèrent la France à la pure notion de
la royauté, dont elle s'était écartée depuis des
siècles, et qui, il faut le dire, n'était nullement en
accord avec quelques-uns de ses instincts les plus
secrets.
Voilà les origines de la Restauration, et dans ces
origines on aperçoit sans peine le principe de ses
défauts et de ses avantages. Elle fut un retour vers
le régime qui convient le mieux aux États européens,
20 • PHILOSOPHIE
mais un retour inintelligent et antipathique à la
France, toujours dominée par ses idées de souverai-
neté du peuple, par ses goûts militaires. Elle fut un
gouvernement civil et à beaucoup d'égards libéral,
mais malgré elle et malgré la France. Elle n'eut rien
de militaire; elle fut le résultat d'une pression de
l'étranger légitime en son principe, puisque la répu-
blique européenne possède, comme les États-Unis
-^'Amérique, quoique à un moindre degré, le droit
d'amphictyonie; mais elle ne vit pas que, quand l'âge
des entreprises héroïques est passé pour un grand
pays, il n'y a qu'un moyen de le consoler du veuvage
de la gloire, c'est la noble activité du dedans, les
luttes de la tribune, les controverses religieuses, les
sectes littéraires, l'éveil des esprits. Elle ne pouvait
vivre sans la Charte, car, ainsi que le dit fort bien
M. Guizot, « pour la maison de Bourbon et ses par-
tisans, le pouvoir absolu est impossible : avec eux,
la France a besoin d'être libre ; elle n'accepte leur
gouvernement qu'en y portant elle-même l'œil et
h. main. » Malheureuseiïient, ni Louis XVIII ni ceux
qui l'entouraient ne comprirent bien la nature de
ce grand pacte ; « la Charte se présenta comme une
pure concession royale, au lieu de se proclamer ce
qu'elle était réellement, un traité de paix après une
longue guerre, une série d'articles nouveaux ajoutés
DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 21
d'un commun accord aja pacte d'ancienne union entre
la nation et le roi. »
C'est surtout dans la classe qui entourait le trône
que Terreur était profonde et que toute notion vraie
des conditions de la royauté tempérée fut méconnue.
Il est de l'essence des États modernes, sortis de la
féodalité, de posséder une aristocratie, reste des
familles autrefois souveraines, dont le rôle consiste à
limiter la royauté et à empêcher le développement
exagéré de l'idée de l'État. La noblesse française a
toujours manqué à cette vocation. Brillante et légère,
on la voit, depuis le xiv* siècle, mettre sa gloire à
paraître avec éclat à la cour ; « servir le roi » fut
toujours pour elle le devoir suprême : erreur énorme
qui a faussé notre histoire et a été le principe de
nos malheurs! S'il ne s'agit que de « servir », il
n'est pas besoin de nobles pour cela. Louis XI y
employait des valets, les despotes d'Orient y em-
ploient des esclaTjes; voilà qui est conséquent. L'a-
ristocratie est une condition de liberté, parce qu'elle
donne aux rois des serviteurs d'office, et que l'indé-
pendance du caractère, la plus solide de toutes, étant
rare, il est bon qu'il y ait des indépendances de po-
sition, afin que tous ceux qui arrivent aux places
élevées ne soient pas obligés de suivre ces voies pé-
nibles où chacun laisse une partie de sa fierté, quand
, I < I
22 PHILOSOPHIE
il D*y laisse pas une partie de son honneur. Mais, si
les serviteurs-nés du roi sont eux-mêmes les instru-
ments les plus dévoués du pouvoir absolu, on conçoit
qu*à Tavilissement inséparable du despotisme se
joindra dans toihe sa force l'odieux du privilège.
L*Orient est gouverné par des domestiques, mais du
moins ces domestiques ne forment pas une caste à
part. L'importance exagérée de la cour dans l'an-
cienne France amena une véritable perversion des
idées. Versailles fut pour la noblesse le tombeau de
toute vertu. Ainsi l'on peut dire sans injustice que
la noblesse a été le vrai coupable de notre histoire :
elle n'a point fondé la liberté; par son manque
d'aptitude pour les affaires et son impertinence
envers le tiers état, elle a rendu impossibles ou infé-
conds les états généraux, d'où, selon les vraies ana-
logies de rhistoire moderne, aurait du sortir le
régime constitutionnel de notre pays- Elle laissa le
rôle de Fopposilioa aux parlements, dont la nature
n'était nullement politique, et dont Fînterventioa
dans tes aflaires de r£tat fut en géuéral gauche,
peu éclairée et déuuée de toute lêgîdmlîê.
A quelques belles exceptions près, la noblesse de
la Restauration ne fut pas plus sa^ que celle de Tan-
den rê^.au?. Loin quelle ait aidé au d-eveloppement
d'uM vie pariemenuire où elle aurait ea le plus beau
DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 23
*
rôle, par un étrange renversement on la vit, plus
royaliste que le roi, nier ou atténuer de toutes ses
forces les conséquences libérales de la Charte. Tels
étaient son ignorance en fait d'histoire générale et son
aveuglement sur ses véritables devoirs, que la plu-
part de ses membres s'imaginaient que la mission
naturelle d'une noblesse est de soutenir le pouvoir
absolu. Ils préféraient une servitude dont ils étaient
les agents à des libertés qu'ils auraient partagées
avec les autres ordres de la nation. Le droit d'humi-
lier la bourgeoisie fut presque le seul auquel ils sem-
blèrent tenir. Leur alliance avec le clergé, assez lé-
gitime à l'époque où le haut clergé de France était
en quelque sorte, par la façon dont les bénéfices se
distribuaient, un^embre de la noblesse, devenait un
non-sens depuis que le clergé avait perdu tout carac-
tère politique et avait commepcé à se recruter dans
les classes populaires.'La déplorable tradition du xvii'
et du xvnl® siècle, Louis XIV et sa splendeur menson-
gère donnaient le vertige à tout le monde. Oh voulait
être delareligîon du roi, sans songer que, si le roiest
libre d'avoir telle opinion qu'il lui convient en religion
et en littérature, son action dans ces sortes de choses
doit se borner à ce qui convient au premier particulier
du royaume et ne dépasser en rien les limites d'une
propagande toute privée.
24 PHILOSOPHIE
La noblesse, je le sais, n'était pas seule coupable
' de ces réminiscences du passé qui troublaient si pro-
fondément l'établissement d'un ordre nouveau. La
nation suivait sa tendance, qui est de préférer la
bonne administration et l'égalité sociale à la liberté.
Les questions de classes, toujours si fatales aux ques-
tions politiques, prenaient une importance exagérée.
Le vrai libéral s'inquiète assez peu qu'il y ait au-
dessus de lui une aristocratie, même dédaigneuse,
pourvu que cette aristocratie le laisse travailler sans
obstacle à ce qu'il envisage comme son droit. A ses
yeux, il n'y a qu'une égalité solide, l'égalité devant
le devoir, l'homme de génie, le noble, le paysan, se
relevant par une seule et même chose, qui est la
vertu. Les libéraux du temps de la Restauration
étaient loin de comprendre cette abnégation. De là
des alliances fâcheuses avec les partisans des ré-
gimes déchus, parmi lesquels la nouvelle jeunesse
devait trouver , j'imagine, bien peu de> distinction et
d'esprit. M. Béranger surtout créa une très-perfide
combinaison, où l'esprit bourgeois, le matérialisme
grossier, le goût du despotisme, pourvu qu'il se co-
lore d'apparences nationales, se donnaient la main.
Ce qu'ily eut de plus regrettable, c'est qu'au lieu de
lutter contre la royauté en se servant des armes
légales, les mécontents cherchaient par des conspi-
DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 25
rations à renverser l'ordre établi. Ces attaques contre
le principe du gouvernement amenèrent le gouver-
nement de son côté à commettre une erreur grave.
Il confondit la répression des actes séditieux, qui
n'a en soi rien d'illibéral, avec les lois destructives
de la liberté, lois toujours funestes et injustes,
puisqu'elles n'atteignent guère les vrais coupables,
et que, pour prévenir la faute de quelques-uns,
elles portent atteinte aux droits de tous.
Cette disposition acariâtre de la nation fut, il faut
l'avouer, la cause de plusieurs des fautes dont on a
fait peser la responsabilité sur le gouvernement de
la Restauration. Le peu de capacité de quelques-uns
des hommes qu'elle mit à la tête des affaires ne fut
un mal que par suite de l'esprit administratif de la
France, et parce qu'on s'est habitué dans notre pays
à demander aux gouvernements plus qu'ils ne peu-
vent donner. Je ne verrais pour ma part aucun in-
convénient à ce que les positions élevées de l'État
fussent occupées par des gentilshommes bien élevés
et assez superficiels, mais à une condition, c'est
qu'ils ne s'occupent de leurs fonctions que d'une ma-
nière sommaire. S'il se laisse simplement guider par
Bon instinct général d'homme du monde, le gentil-
homme attentera moins à la liberté que l'adminis-
ateur de profession ou le parvenu ; mais il est clair
26 PHILOSOPHIE
que, si le gentilhomme descend à dô mesquines tracas-
series et veut imposer ses préjugés à tous, il resté fort
au-dessous de l'administrateur, qui, à côté de Èes
petitesses, a du moins de l'aptitude et du sérieux. Ni le
gouvernement niTopinion ne comprirent ceà nuances, "^
Les libéraux partaient de l'idée fort répandue parttii
nous que les places sont dues au mérité, et que
l'homme de talent a une sorte de droit naturel à être
fonctionnaire de son pays, tandis qu'en réalité
l'homme de talent n'a qu'un droit (et-ce droit lui est
commun avec tous): c'est de se développer librement,
c'est-à-dire de ne pas trouver dans le gouvernement
un rival jaloux qui l'opprime ou lui fasse une concur-
rence déloyale. Le gouvernèrent, d'un autre c&té,
avait la folle prétention de former les espirità à son
îinàge. Pourquoi l'inoffensif Charles X, qui, il y a
trois ou quatre siècles, eût été ce qu*on appelait un
« bon roi » , devint-il si impopulaire ? Pourquoi ses
petits défauts, sa dévotion étroite, sa frivolité, son
goût un peu puéril de l'étiquette, sa tendance à is' en-
tourer d'esprits légers , devinrent-ils des malheurs
publics? Hélas! c'est qu'on lui demandait d'accomplir
une tâche supérieure aux forces d'un homme de gé-
nie, je veux dire d'administrer trente millions de ci-
toyens pour leur plus grand 'bien. M. de Polignac
était assurément le dernier des hotnmes auxquels il
DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 27
fallait songer pour résoudre un tel problème. Si Ton
fait du gouvernement une question de direction uni-
verselle de l'esprit de la nation, il faut être conséquent
et observer le système chinois jusqu'au bout; il faut,
dis-je, qu'on arrive à être préfet et ministre au con-
cours et au moyen d'un système d'examens. Il y
a une flagrante contradiction à vouloir qu'un gou-
vernement de gentilshommes, étrangers par leur
état à toute connaissance spéciale, soit en même
temps un gouvernement d'administrateurs et de
mandarins.
Telle est, selon moi, l'explication de cette époque
singulière, digne à la fois de tant d'éloges et d'un
blâme si sévère. Elle manqua à son devoir essentiel,
qui était de fonder la liberté. La Restauration oublia
que, n'étant pas nationale, elle était obligée d'être
libérale; mais elle eut le bonheur d'être faible. Le
fonds d'honnêteté qui était dans sa nature lui in-
terdit cette tyrannie savante qui, arrêtant jusqu'à la
possibilité d'une opposition, n'a pas besoin de recourir
à des actes de violence. Elle fut loyale envers ses
ennemis, en ce sens qu'elle les combattit, souvent
les écrasa de son poids, mais jamais ne les prévint
... < . , , '
en les désarmant. La plus grande gloire des gouver-
nements est dans ce qu'ils laissent faire. Dure et par-
fois odieuse dans le détail de ses actes, la Restaura-
28^ PHILOSOPHIE
tion se fera absojadre de Tavenir, grâce à cette pléiade
d'hommes distingués qui se développa sans elle et
malgré elle, mais dont elle ne fut ni assez forte ni
assez adroite pour arrêter le développement. On ou-
bliera la commune antipathie qu'ils lui portèrent pour
lui être reconnaissant de ce qu'elle ne les a pas
étouffés. Par une étrange fortune, elle sera félicitée
d'avoir laissé grandir ses ennemis, et elle bénéficiera
de ce qu'elle n'a pu empêcher.
Telle est aussi l'origine de la position singulière
du parti légitimiste et de la contradiction étrange en
vertu de laquelle ce parti représente à la fois parmi
nous ce qu'il y a de plus excellent et de plus regret-
table : d'un côté, la résistance à^la brutalité des faits
au nom d'un principe, l'attachement désintéressé à
une abstraction en apparence stérile; de l'autre,
l'inanité de vues et d'idées, le refus systématique de
se prêter aux résultats les plus acquis de l'esprit
moderne. Je me hâte de le dire, quiconque est fidèle
à son opinion rend un service à l'espèce humaine en
préservant le monde de cette légèreté, pire que la
barbarie, qui le livre au caprice de tous les vents.
Rien ne vaut le légitimiste sincère, maintenant contre
toute espérance, et en apparence contre toute raison,
son culte obstiné du droit antique ; mais, si cette
obstination n'est que la persévérance dans une erreur
ETE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 29
historique, si c'est au despotisme et non au roi que
Ton est fidèle, à tel point que la seule apparence du
pouvoir absolu suffise pour opérer dejs conversions
qu'on avait déclaré ne pouvoir faire sur l'autel de la
liberté, le parti légitimiste est sans contredit le plus
grand obstacle aux destinées de notre pays. Certes il
serait mieux qu'une nation poussât la patience et la
raison jusqu'à supporter pour l'amour pur du droit
les plus pénibles épreuves; mais un tel héroïsme sera
toujours rare : notre pays en particulier ne comprend
guère qu'il est bon parfois de sacrifier l'esprit à la
lettre, et qu'il vaut mieux pour un malade se guérir
lentement et péniblement selon les principes que de
dissimuler le mal par les procédés d'un empirisme
trompeur.
II.
La résistance au coup d'Ëtat de Juillet fut, au
point de vue du droit constitutionnel, d'une par-
*
faite légitimité. Les ordonnances portaient atteinte
au pacte fondamental de l'État. L'esprit étroit et subtil
du roi Charles X et de ses conseillers put seul voir
30 PHILOSOPHIE
iy
dans Tarticle 14 un prétexte pour une telle mesure.
Jamais on ne doit supposer qu'un pacte a été rédigé
de façon à le rendre illusoire. Or, il en aurait été
ainsi, si l'autétir de la Charte y avait inséré un article
qui eût permis, en pleine paix et sans provocation de
la part de la nation, de suspendre la Charte elle-
môme. Le roi et ses conseillers en avaient si bien la
conscience qu'ils se préparèrent à cet acte déplo- .
rable comme on se prépare à un attentat. Ils se cru-
rent obligés d'appeler, pour l'exécuter, des survivants
d'un autre monde, des hommes amnistiés d'avance
par leur imprévoyance et leur légèreté. On cachait
à peine, dans le parti fanatique, les efforts que l'on
faisait pour s'aveugler et s'exciter à l'audace*. « Ce
qu'on appelle coup d'État, disaient les organes avoués
du cabinet, est quelque chose de social et de ré-
gulier, lorsque le roi agit dans l'intérêt général
du peuple, agtt-il même en apparence contre les
lois. »
La ^tuation de Charles X était donc celle d'un roi
du moyen âge, violant les lois de son royaume,
spoliant ses grands vassaux, abolissant les droits
des bonnes villes, d'un Jean sans Terre, par
exemple, déchirant la Grande Charte qu'il avait
i. Guiiot, U I*', p. 351.
DE L'HISTO^^E. COj:>ïTEMPORAINE. 31
donnée. Tous les câsuistes du moyen âge sont d'ac-
cord pour déclarer que dès lors la 4résistance est
légitime, puisqu'en violant le pacte, le roi cesse
d'être roi et n'^st plus qu'un tyran. « Dans ce cas,
dit énergiquement saint Thomas, c'est le tyran qui
est le séditieux * . »
Mais, si la résistance était légitime, jusqu'à quel
point convenait- il de la pousser? Au fond, la situajtion
n'était pas aussi nouvelle qu'on le croit d'ordinaire,
a Plus d'une fois, dit M. Guizot, les nations ont eu à
lutter, non-seulement par les lois, mais par la force,
pour maintenir ou recouvrer leurs droits. En Aile-
magne, en Espagne, en Angleterre, avant le règne
de Charles P', en France jusque dans le xvii® siècle,
les corps politiques et le peupïe ont souvent résisté
au roi, même par les armes, sans se croire en néces-
sité ni en droit de changer la dynastie de leurs
princes ou la forme de leur gouvernement. La résis-
tance, l'insurrection même avaient, soit dans l'état
social, soit dans la conscience et le bon sens des
hommes, leur frein et leurs limites ; on ne jouait pas
atout propos le sort de la société tout entière. Au-
jourd'hui et parmi nous, de toutes les grandes luttes
1. tt Perturbatio hujus regiminis (tyrannie!) non habet rationem
seditionis... Magisautem tyrannus seditiosus est {Summa, II* II"",
q. Lxn, art. 2).
32 PHILOSOPHIE
politiques, on fait des questions de vie et de mort ;
peuples et partis, dans leurs aveugles emportements,
se précipitent tout à coup aux dernières extrémités;
la résistance se transforme soudain en insurrection
et l'insurrection en révolution. Tout orage devient
déluge. »
En d'autres termes, la lutte aurait dû être une
résistance, non une révolution. Certes il est difficile à
distance de tracer des bornes à ces hardis élans d'un
peuple auquel le pouvoir a donné lui-même, en vio-
lant la loi, le signal de l'anarchie; mais l'arbitraire
des révolutions est aussi fatal que celui des rois, les
actes du peuple soulevé comme ceux des gouverne-
ments doivent être soumis à un sévère examen. Le
premier moment où il semble que la résistance aurait
dû s'arrêter fut celui où M. de Sussy, le 30 juillet,
porta de Saint -Cloud à la Chambre le retrait des or-
donnances et la composition d'un nouveau cabinet.
Plusieurs fois les Anglais ont ainsi admis à résipis-
cence leurs rois délinquants, et s'en sont bien trou-
vés. Il serait important qu'on pût se rendre compte
de ce qui se passa à cette heure décisive. Malheureu-
sement, les procès-verbaux de la réunion sont fort
incomplets et n'ont pas de caractère officiel. Us lais-
sent voir que la défiance de la Chambre pour ces
concessions reposait sur des motifs fort graves. Le
DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 33
récit de M. Guîzot\ confirmé par divers témoignages,
montre aussi que le roi, en retirant son imprudente
provocation, n'agissait pas avec une parfaite droi-
ture. Il est donc difficile de blâmer les précautions
que prit la Chambre en cette circonstance. Un roi
qui recule dans un coup d'État qu'il a tenté doit subir
la peine des rois, qui est l'abdication. Le roi, en rom-
pant le pacte fondamental, avait remis la décision de
la question à la force ; il avait lancé ses soldats dans
la rue ; c'était un duel où le vainqueur restait maître
de pousser sa victoire jusqu'au point où il le jugeait
nécessaire pour sa sûreté.
Mais, après l'abdication de Charles X et la claire
désignation d'Ain successeur contre lequel il n'exis-
tait aucun motif avoué de répulsion, la continuation
du divorce avec la branche aînée était-elle légitime
et opportune? Je ne le pense pas. Une longue ré-
gence commençant par le triomphe des idées libé-
rales offrait, pour fonder le régime parlementaire,
une de ces occasions comme il s'en présente bien peu
dans la destinée des nations. Les Anglais, en relé-
guant dans l'île de Wight leur roi parjure Jean sans
Terre, eurent bien soin de prendre pour son succes-
seur son fils mineur Henri III. A part un petit nombre
1. Tome II, p. 8-9.
34 PHILOSOPHIE
de sages, dont la conscieDce me semble devoir être
merveilleasement tranquille S tous cédèrent à une
erreur fort commune en notre pays, je veux dire à
une préoccupation exagérée des qualités personnelles
du chef de TÉtat. Égarée par une décevante ana-
logie, qui fait répéter à beaucoup de personnes que la
France n'a été grande que sous les grands souverains,
l'opinion publique parmi nous se laisse volontiers
aller à croire que, tant vaut le roi, tant vaut la nation.
Les minorités, les régences, moments si excellents
pour le développement du régime constitutionnel,
sont en France des moments dé3astreux. Nous vou-
lons un roi qui nous gouveçae. De ce que telle fa-
mille nous paraît plus digne de régner, nous con-
cluons que c'est elle qui est légitime, comme si le
pouvoir était une récompense ou le prix d'un con-
cours. Npus ne songeons pas qu'une race mûrie par
le temps, nourrie dans la pensée de ses honneurs
traditionnels, préservée par le sentiment de sa ma-
jesté des inquiétudes auxquelles les dynasties nou-
velles peuvent difficilement se soustraire, vaut mieux
pour séquestrer le pouvoir qu'une race jeune, active,
1. Le procë»-verbal de la séance da 30 juillet ne mentionne qu'une
seule protestation en ce sens, u M. Villemain déclare qu'en descen-
dant dans sa conscience, il n'y trouve pas la conviction que le droit
de changer de dynastie lui ait été confié par ses commettants.»
DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 35
obligée de se faire sa place dans le monde. Nous
oublions que la royauté est un dépôt qui doit être
transmis, comme toute chose héréditaire, par le fait
de la naissance, que c'est là une simple question
d'état civil, non de mérite, et que faire intervenir,
quand il s'agit de la succession au trône, les ques^
tiens de popularité et de capacité, c'est attribuer à
la personne du roi une importance qu'elle ne doit
avoir que dans les monarchies absolues.
A Dieu ne plaise que je me fasse le complice de ce
triste parti légitimiste qui a eu le privilège de rendre
la légalité odieuse, et auquel on ne peut donner la
main qu'après avoir déclaré qu'on le prend pour autre
chose que ce qu'il croit être ! Je ne méconnais pas
les réserves imposées au théoricien quand il s'agit
d'un temps où, par la faute des gouvernants et des
gouvernés; la révolution a semblé déjouer à plaisir
les solutions les mieux concertées. Il ne s'agit ici que
de regrets, et certes un tel sentiment est bien permis
en présence du divorce fatal qui a fait du droit une
utopie et a réduit les sages eux-mêmes à vivre d'ex-
pédients. La responsabilité de cette fatale alterna-
tive doit peser avant tout sur le pouvoir qui l'avait
amenée. L'opposition libérale, d'un autre côté, mé-
connaissait quelques-unes des conditions de la royauté
moderne. Elle renfermait dans son sein des éléments
30 PHILOSOPHIE
fort divers, de vieux militaires incapables d'idées
politiques, des sectaires, des badauds. Le peuple, à
la courageuse intervention duquel on avait dû avoir
recours, était bien incapable de ce degré d'abnégation
raffinée qui fait que le philosophe préfère le droit abs-
trait, même quand il a les plus fâcheuses conséquences,
à la révolution qui accomplit sur-le-champ ses désirs.
La moyenne de l'opinion était trop superficielle pour
sacrifier à des vérités métaphysiques le bien palpable
du moment, et pour résister à l'empressement, en
apparence si légitime, de faire ce qu'on croit le meil-
leur. Que de leçons il faut pour qu'un pays arrive à
comprendre que les principes généraux sont seuls à
longue portée, et que sans eux les combinaisons les
plus ingénieuses sont au fond aventure et hasard!
On voit tout d'abord les graves conséquences que
la dérogation aux lois d'hérédité commise par la
révolution de Juillet fit peser sur la dynastie qui
sortit de cette révolution. Le roi Louis-Philippe, mal-
gré ses rares qualités, son admirable bon sens, sa
haute et philosophique humanité, eut constamment à
lutter contre la position délicate que lui créaient ses
origines. Flottant entre le roi élu et le roi légitime,
il se vit entraîné à des démarches indécises, dont sa
dignité souflTriU Je ne dirai pas qu'il manqua à ses
promesses : il n*eD avait pas fait ; mais on peut dire
DE L'HISTOIRE CONTEMPaRAINE. 37
qae la situation les avait faites pour lui. Il est cer-
tain qu'il se prêta d'abord à l'idée d'une origine
toute populaire; il vit bien ensuite la contradiction
radicale impliquée dans l'idée d'un roi élu, et il se
rattacha à une autre théorie. 11 y avait là cependant
une infidélité réelle au principe qui l'avait fait roi.
Fonder une dynastie, c'est abstraire une famille
pour l'opposer à la nation comme une force indé-
pendante, mais limitée. La royauté ne sort pas d'un
hôtel de ville. Ceux qu'on a appelés « camarades »
et tt chers compatriotes » ne deviennent jamais des
sujets. On reçoit le roi du dehors, on ne le fait pas.
Le prince éclairé et habile que les accidents de nos
révolutions bien plus que son propre choix avaicBt
chargé d'une si lourde tâche ne sortit jamais de ce
dilemme fatal : faible quand il était fidèle à ses
origines, blessant quand il ne l'était pas, il se lais-
sait arracher comme des concessions les actes que
l'opinion dont il avait reçu l'investiture réclamait
»
comme des droits, et il n'en recueillait pas le béné-
fice, car on sentait trop bien qu'il se trouvait humilié
comme roi légitime des déférences auxquelles il se
prétait comme roi élu.
L'esprit français fut, à vrai dire, le premier cou-
pable dans cette tentative imprudente, qui, sous
prétexte de rendre la royauté populaire, lui enlevait
38 PHiLOSOPHIE
en réalité son caractère libéral. Un des défaats de
la France, c*est de Yoaloir que ses souverains soient
en rapports intimes avec elle. Elle aime à toucher
ceux qui la conduisent ; elle veut sentir en eux une
personne, et n*est pas blessée de ce genre de £ami-
liarité du supérieur envers 1* inférieur qui ressemble
si fort à de l'impertinence. Le roi conçu comme une
sorte de personne neutre à qui Ton impose d'abdi-
quer sa personnalité pour le bien de tous est la chose
du monde qui est chez nous le moins comprise. On
voit sans peine combien une telle disposition d*esprit
est peu favorable au* régime constitutionnel. Je ne
connais pas on seul roi d'Angleterre qui, d*aprës
cette manière de juger, eût été apprécié en France.
La royauté constitutionnelle, en effet, n'est pas une
position bien faite pour développer de grands talents
et acquérir un renom brillant. Cn des avantages
de cette royauté, c'est précisément qu elle est pea
enviable. Le souverain y est le personnage sacrifié;
il n'agit pas, n'écrit pas, n'a pas de cwrstts ho-
norwn régulier, pas de carrière. Les qualités qu'il
doit posséder sont de celles que les sages prisait
par-dessus tout, mais que la foule ne peut apprécier.
Cn grand ambitieux^ dans un tel ^at de choses,
désirera bien plutôt d'être ministre que d'être roi.
Le roi républicain, sorte de chef du peuple armé.
DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 39
que rêva M. de la Fayette, n'a rien de commun avec
cette noble et pacifique image du roi antique, qui,
si elle eût osé se montrer sur les barricades, eût
semblé, j'imagine, une apparition des temps féodaux.
De tous ceux qui essayèrent de donner la théorie
d'une situation dont le malheur était précisément
d'être en dehors des théories, M. Guizot fut sans
contredit celui qui déploya le plus d'ingénieuse
perspicacité. Son système devint peu à peu celui
du roi lui-même, « Le roi démêla sur-le-champ,
dit M. Guizot, que ma façon de comprendre et de
présenter la révolution qui venait de le mettre
sur le trône était la plus mon^^rchique et la plus
propre à fonder un gouvernement. Il ne l'adopta
point ouvertement ni pleinement : il avait, pour
agir ainsi, trop de gens à ménager; mais il me
témoignait son estime, et me donnait clairement à
entendre que nous nous entendions. » D'après cette
théorie, le roi Louis-Philippe eut tort d'aller à
l'hôtel de ville chercher une consécration popu-
laire : personne ne l'avait fait roi, et il ne devait de
reconnaissance à personne; il héritait directement
du titre de la Restauration, et devait en continuer les
traditions. « Amenés par la violence, dit M. Guizot,
à rompre violemment avec la branche aînée de notre
maison royale, nous en appelions à la branche cadette
40 PHILOSOPHIE
pour maintenir la monarchie en défendant nos liber-
tés. Nous ne choisissions point un roi; nous traitions
avec un prince que nous trouvions à côté du trône,
et qui pouvait seul, en y montant, garantir notre
droit public et nous garantir des révolutions. L'appel
au suffrage populaire eût donné à la monarchie
réformée précisément le caractère que nous avions
à cœur d'en écarter; il eût mis l'élection à la place
de la nécessité et du contrat.,. J'étais toujours tenté
de sourire quand j'entendais dire du roi Louis-
Philippe « le roi de notre choix », comme si, en 1830,
nous avions eu à choisir, et si M. le duc d'Orléans
n'avait pas été l'homme unique et nécessaire... Je
montrai dans M. le duc d'Orléans ce qu'il était en
effet, un prince du sang royal heureusement trouvé
près du trône brisé, ^t que la nécessité avait fait
roi. »
M. Guizot a parfaitement raison de repousser
l'élection et l'appel au suffrage populaire comme
moyen de fonder la royauté ; ce qui sort du suffrage
populaire s'appelle d'un tout autre nom. Le chef élu
ou représentant la souveraineté du peuple sera tou-
jours trop fort pom* accepter le rôle modeste de la
royauté tempérée. M- de la Fayette, en prenant sa
noble accolade pour une investiture, se. trompait
aussi gravement que le Sénat de 1814, imbu des
DE L'HISTOIRE COJîïEMPORAINE. 41
idées de Técole impériale, en déclarant Louis XVIII
rappelé par le « vœu de la nation ». Une seule chose
désigne le roi, c'est la naissance : le mérite et le
vœu du peuple sont pour cela de faibles fondements.
Une seule chose l'investit de sa prérogative, c'est
son -avènement, impliquant la reconnaissance des
droits constitutionnels de la nation. Mais qui ne voit
que, pour rester conséquent à une telle manière de
concevoir la royauté, il n'était pas permis de tran-
siger avec l'hérédité? Le parti légitimiste, auquel
M. Guizot me semble en général attribuer trop peu
d'importance historique, resta comme une protesta-
tion fatale qui pesa à son jour d'un poids décisif.
L'appel au peuple changea de mains, et devint l'arme
de ceux qui ne jugèrent pas que leur volonté eût
été exactement interprétée.
Pour justifier l'acte hardi par lequel les droits de
la branche aînée de la maison de Bourbon furent
tranférés à la branche cadette, M. Guizot invoque la
nécessité. Cette nécessité était réelle , et elle suffit
amplement pour absoudre ceux qui s'y soumirent;
mais un tel principe impliquait de graves consé-
quences. La racine de toutes les perturbations dynas-
tiques est la nécessité. L'avantage de la royauté
héréditaire est précisément d'écarter ces dange-
reuses conjonctures où un homme peut se présenter
42 PHILOSOPHIE
comme seul capable de sauver le pays. Si c'est par
condescendance pour la révolution triomphante et
par égard pour l'opinion que l'on se crut obligé à une
dérogation aux lois fondamentales de l'État, ne sent-
on pas quel principe de caducité on introduisait par
là dans le régime nouveau?... Et qu'on ne dise pas
que ce sont là des théories spéculatives, bonnes pour
les casuistes de la politique, théories que l'homme
d'action, uniquement attentif aux besoins du mo-
ment, doit dédaigner. Les principes abstraits, en
apparence sans application dans le monde, sont au
fond les plus grandes réalités, puisqu'ils renferment
la logique et la raison des faits. Le temps, je le sais,
a des remèdes pour toutes les blessures : le droit a
commencé par être le fait, et, dans un pays où les
événements auraient été moins assujettis que dans
le nôtre à une rigoureuse conséquence, il n'est pas
douteux que le régime le plus dévsirable eût été
consacré par la durée, marque assurée du vœu
national. La durée malheureusement a bien des
caprices. Une modération exemplaire, des prodiges
d'habileté, de nobles dévouements ne purent sauver
un gouvernement sans reproche légal, qui se débat-
tait contre un mal dont il n'était pas coupable. Son
honnêteté même ne fut qu'une cause de faiblesse de
plus dans une situation qui ne pouvait être sauvée
DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 43
que par l'audace. La plus grande faute que puissent
commettre les personnes réservées est de se mettre
dans des positions où il faut pour réussir des dé-
fauts qu'elles n'ont pas. Si Louis-Philippe eût été
un tyran, il eût duré peut-être. Honnête comme
il l'était, il crut devoir se retirer devant la mani-
festation même la plus équivoque de la volonté na-
tionale : fatale situation des peuples qui mettent
en question leur dynastie, ou plutôt crime des
dynasties qui forcent les nations à douter d'elles !
L'avènement d'un prince qui, à beaucoup d'égards,
ne peut être comparé qu'à l'exemplaire Charles V, '
inaugura dans les questions de droit constitutionnel
le dangereux régime de l'a peu près,déchira le pacte
d'unité de la nation, accoutuma les Français à
répondre par un sourire superficiel quand on leur
parle de questions de principes, et enracina cette
opinion que les chartes, les traités, les constitutions,
tous les serments en un mot, ne sont bons à res-
pecter que tant qu'on n'est pas asse^ fort pour les
violer.
4i PHILOSOPHIE
III.
Avec cette blessure au cœur, comment le gou-
vernement du roi Louis-Philippe fit-il face aux
difficultés nombreuses qui l'assaillirent dès les pre-
miers jours? C'est ce qu'il importe maintenant de
rechercher. Disons-le bien haut, pour ne pas être
injuste envers une famille accomplie et des hommes
éminents, ce gouvernement a donné à la France les
dix-huit meilleures années que notre pays et peut-
être l'humanité aient jamais traversées. C'est assez
pour le défendre contre ceux qui ont intérêt à croire
qu'il ne fut que faible et bas; ce n'est pas assez
pour le philosophe qui, envisageant sur une longue
échelle la portée des événements, s'est habitué à ne
juger les faits de l'histoire que d'après leur influence
définitive sur les progrès de la moralité humaine
et de la civilisation.
Fidèle à sa théorie sur l'origine des droits du roi
Louis- Philippe, M. Guizot résume en un mot la façon
dont il comprenait les devoirs du gouvernement sorti
de la révolution de Juillet : deux partis se dispu-
DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE.. 45
taient la direction du pays, le parti du mouvement
(que M. Guizot appelle ailleurs celui du laisser aller)
et celui de la résistance ; le second parti devait être
celui du roi et de ses ministres. En mettant en pra-
tique cette théorie, M, Guizot ne faisait que suivre la
ligne qu'il avait toujours préférée. Le 23 novembre
1829, M. delaFayette écrivait à M. Dupont (de TEure):
« M. Guizot est plus monarchique et moins démo-
crate, je pense, que vous et moi, mais il aime la
liberté. 11 sait beaucoup, s'exprime avec talent; il a
de l'élévation, du caractère et de la probité. Avec
une administration doctrinaire, il s'arrêterait en deçà
de nous; jusque-là, tous les projets ministériels
trouveront en lui un habile 'contrôleur dans le sens
libéral*. » Il fut après la révolution de Juillet ce qu'il
s'annonçait auparavant, et, comme l'opinion obéissait
alors à des empressements souvent désordonnés, il
pensa qu'en général le devoir de l'homme d'État
devait être de résister à l'opinion.
Je ne veux point faire en détail la critique d'une
conduite que d'impérieuses fatalités dominaient.
J'avoue cependant que la formule que l'habile théo-
ricien de la révolution de Juillet assigne à la politique
de la dynastie nouvelle me paraît impliquer une cer-
1. Mémotresdo général la Fayette, t. VI, p. 341.
40 PHILOSOPHIE
taine confusion d'idées. La tendance à beaucoup gou-
verner et la révolution ne sont pas deux choses con-
traires; elles vont souvent de pair : c'est la liberté
qui est l'opposé de Tune et de l'autre. Certes le lais-
ser aller est toujours mauvais. Ce qui est désordre,
violence, attentat au droit d* autrui, doit être réprimé
sans pitié. Les délits contre les personnes et les pro-
priétés ne sont pas plus permis en un temps qu'en un
autre. Le sang versé pour empêcher la plus inoffen-
sive illégalité n'est pas à regretter. De là pourtant à
ce principe général de résistance à l'opinion, que
M. Guizot semble donner par moments comme l'abrégé
de sa politique, il y a loin. Un gouvernement ne doit
ni résister systématiquement à l'opinion ni la suivre
aveuglément; il doit protéger les droits et la liberté
de tous. Je ne comprends pas que l'on consente à
s'appeler parti du mouvement ou parti de la résis-
tance; ces deux mots doivent être écartés. Parlez-
nous de droits et de liberté, et il n'y aura plus d'é-
quivoque, car devant ces mots-là les idées de résis-
tance et de révolution disparaissent, ou du moins
perdent leur sens odieux et subversif.
Certes il est des cas où le gouvernement a le droit
et le devoir de résister à l'opinion, même quand il
n'est pas douteux que cette opinion est celle de la
majorité. C'est bien Topinion qui, durant un siècle et
DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 47
demi, a poussé le gouvernement à tant d'actes d'une
intolérance tantôt perfide, tantôt cruelle, contre la
religion réformée. Le gouvernement qui révoqua
l'édlt de Nantes et ordonna les dragonnades n'en
fut pas pour cela moins coupable. La recherche
de la popularité est la marque du souverain ou de
l'homme d'État de second ordre. Un prince accompli,
remplissant ses devoirs avec discrétion, froideur,
réserve, n'empiétant sur la liberté de personne,
n'ayant pas de vues propres, ne cherchant à se faire
aimer que dans son intimité, ne se servant pas de sa
position pour se faire des obligés personnels, un tel
prince, dis-je, ne serait que modérément populaire.
Il ne faut pas néanmoins que, pour se soustraire à la
tyrannie de l'opinion, l'homme d'État se croie obligé
de ne lui rien céder. Je sais quel charme austère il
y a pour les fortes natures à braver la médiocrité
impuissante et à provoquer la rage des sots. Il y a
des personnes pour lesquelles la douceur d'être
aimé n'approche pas de la douceur d'être hsû*. L'an-
tipathie des esprits superficiels étant une marque
sûre pour discerner les sages, les âmes fières croient
voir dans l'impopularité une contre-épreuve de leur
valeur morale. M. Guizot a trop savouré cette vo-
lupté, contre laquelle la plus haute philosophie ne
met pas toujours en garde. Il s'est trop laissé aller
48 PHILOSOPHIE
à la joie dangereuse qu'on éprouve à fi^ire sentir
son dédain. L'opinion est une reine à sa manière,
mais non une reine absolue; il faut lui tenir tête,
quand on croit le devoir faire, mais en la respectant
et en prenant dans l'opinion même le point d'appui
nécessaire pour l'attaquer.
En somme, le gouvernement n'est ni une machine
de résistance ni une machine de progrès. C'est une
puissance neutre, chargée, comme les podestats des
villes d'Italie, de maintenir la liberté de la lutte,
non de peser dans la balance pour l'un des partis.
Quand l'opinion force le gouvernement à agir dans
le sens qu'elle désire, elle commet une injustice, car
elle force un pouvoir qui devait jouer le rôle d'ar-
bitre et de conciliateur à favoriser une direction au
détriment de toutes les autres; elle écrase son adver-
saire en invoquant contre lui un auxiliaire redou-
table, qui deviendra bientôt son maître à elle-même.
La France, qui n'a pas assez de foi dans la liberté et
qui croit trop volontiers que les idées s'imposent
autrement que par la marche naturelle des esprits,
commet souvent cette erreur. S' imaginant que le pro-
grès s'opère par le dehors et que le bien peut se
décréter, elle est satisfaite quand elle a semé ses
jardins d'Adonis; elle se fie au soleil pour faire ger-
mer ses fleurs sans racines : elle ne voit pas que le
DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 49
seul progrès désirable consiste dans ramélioration
des âmes, raffermissement des caractères, l'élévation
des esprits.
Combien les conditions mêmes du gouvernement
de Juillet lui rendaient difficile ce rôle presque
effacé, sans lequel il ne peut guère y avoir de
royauté solide ni de vraie liberté! Et d'abord le
régime nouveau fut et ne pouvait manquer d'être le
gouvernement d'une classe. Dans une société où tous
les privilèges, tous les droits particuliers, tous les
corps ont été détruits, il ne reste, pour constituer
un collège de notables, qu'un seul signe, la richesse,
dont la mesure est la taxe de l'impôt. Un tel système
devait évidemment amener ce que M. Guizot appelle
avec assez de justesse un « torysme bourgeois ». Au
lieu de représenter des droits, le gouvernement ne
pouvait plus représenter que des intérêts. Le maté-
rialisme en politique produit les mêmes effets qu'en
morale; il ne saurait inspirer le sacrifice ni par con-
séquent la fidélité. Le tory bourgeois conçu par
M. Guizot est trop dominé par ses intérêts pour de-
venir un homme vraiment politique. On dira peut-
être que ses intérêts bien entendus, en lui faisant
sentir le besoin de la stabilité, suppléeront aux prin-
cipes et l'attacheront solidement à son parti : il n'en
est rien. Loin de lui conseiller la fermeté, sesinté-
4
50 PHILOSOPHIE
rets le porteront à être toujours de l'avis du plus
fort. De là ce type fatal sorti de dos révolutions,
Tbomme d'ordre comme on l'appelle, prêt à tout
subir, même ce qu'il déteste, cet étemel Fouché,
avec ses perfidies honnêtes, mentant par conscience,
et, n'importe qui a vaincu, toujours vainqueur. On
hésite parfois à être pour lui trop sévère , on peut
soutenir que, d'ordinaire, un sentiment assez juste
des besoins du moment l'a dirigé : il a trahi tous
les gouvernements, il n'a pas trahi la France; mais,
je me trompe, il l'a trahie en inaugurant le règne
de l'égoîsme, de la lâcheté et de cette funeste
croyance que le bon citoyen se résigne à tout pour
sauver ce qu'il regarde comme la seule chose né-
cessaire, l'intérêt de sa classe et l'ordre apparent de
l'État.
L'Évangile a dit avec raison : « Qui veut sauver
sa vie la perd. » L'intérêt ne saurait rien fonder,
car, ayant horreur des grandes choses et des dévoue-
ments héroïques, il amène un état de faiblesse et de
corruption où une minorité décidée suffit pour ren-
verser le pouvoir établi. Le lendemain de ces sortes
de surprise, l'esprit conservateur est en quelque
sorte le complice des violateurs de la loi, car, se
laissant égarer par un faux calcul et ne se piquant
pas de chevalerie, il trouve plutôt son compte à
DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 51
accepter les faits illégaux qu'à les combattre. Ainsi,
en voulant le repos à tout prix, il perd justement ce
qu'il voulait acquérir par le sacrifice de son honneur
et de sa fierté.
Le torysme bourgeois ne fonde pas la stabilité; il
ne fonde pas non plus la liberté. Ce reproche n'atteint
pas les hommes d'État estimables qui déployèrent,
pour introduire les mœurs libérales parmi nous,
tant de talent et d'éloquence. On n'a pas écrit sur
les droits de la presse de plus belles et de plus fortes
pages que celles qui se rencontrent çà et là dans le
livre même qui fait l'objet de notre étude*. Malheu-
reusement, le besoin de sécurité, qui forme le pre-
mier instinct des sociétés fondées sur l'intérêt, fai-
sait un redoutable contre -poids à ces hautes théories.
Plus frappés de l'abus que du droit, les hommes pra-
tiques, dans leurs accès « d'ardent égoïsme », pour
me servir d'une expression excellente de M. Guizot,
réclamaient des mesures répressives contre ce qui les
effrayait. Deux mois après la révolution de Juillet,
on déclara parfaitement en vigueur les deux articles
291 et 294 du Gode pénal ainsi conçus : « Nulle asso-
ciation de plus de vingt personnes dont le but sera
de se réunir tous les jours, ou à certains jours mar-
i. Tome I*% p. 50^ 176, 282, 408 et aaiy.
^2 PHILOSOPHIE
qués, pour s'occuper d'objets religieux, littéraires»
politiques ou autres, ne pourra se former qu'avec
l'agrément du gouvernement, et sous les conditions
qu'il plaira à l'autorité publique d'imposer à la so-
ciété. — Tout individu qui, sans la permission de
l'autorité municipale, aura accordé ou consenti l'usage
de sa maison, en tout ou en partie, pour la réunion
des membres d'une association, même autorisée, ou
pour l'exercice d'un culte, sera puni d'une amende
de 16 à 200 francs. » Je ne veux pas nier qu'une
telle législation ne fût nécessaire ; je fais seulement
remarquer la bizarrerie d'un peuple qui brise une dy-
nastie pour défendre la liberté, et qui, peu de jours
après, est amené à se donner de telles chaînes. Je ne
pense pas qu'aucune nation de l'antiquité ou du moyen
âge ait jamais connu une loi aussi tyrannique. Sup-
posez une telle loi dans le passé : ni l'Académie, ni
le Lycée, ni le Portique, ni le christianisme, ni la
Réforme, n'eussent été possibles, car ces grands mou-
vements ont sans contredit entraîné des réunions de
plus de vingt personnes. Cet article-là, appliqué du-
rant un demi-siècle, suffirait pour éteindre dans une
société toute initiative intellectuelle et religieuse.
M. Dupin réclama au moins les droits de la liberté
religieuse, il ne fut pas écouté; on admit en principe
que nul n'a le droit de communiquer sa pensée à ses
DE L'HISTOIRE CONTEMPOR AIKE« 53
semblables sans la permission de Fautorité, et qu'à
moins d'être salarié par le gouvernement, on ne peut
avoir rien de bon à dire au public.
Comment a- t-il pu se faire qu'au lendemain d'une
révolution libérale, une telle mesure ait été prise par
des hommes fort libéraux ? La première cause d'une
telle législation doit sans doute être cherchée dans
cette déplorable tendance qu'ont parmi nous les asso-
ciations populaires à se changer en comités de gou-
vernement. Le club est la chose du monde la plus
légitime, tant qu'il reste une réunion où s'élaborent
des opinions bonnes ou mauvaises : il est un crime
dès qu'il aspire à être un pouvoir dans l'État. Mais les
amis de l'ordre ne s'arrêtèrent pas à cette distinction
essentielle. Ce qu'ils demandaient, c'est qu'on « mît
un terme à toutes ces réunions qui venaient troubler
la tranquillité publique et arrêter les opérations com-
merciales. » La liberté paya les frais de l'industrie
en souffrance, et, pour rétablir les affaires de quelques
industriels, on trouva tout simple d'établir sur la
société un vaste couvre-feu. Qu'on se figure l'éclat
de rire qui eût accueilli à Florence ou à Pise une
requête des négociants demandant la suppresi^ion de
la vie publique, parce qu'elle nuisait à leur commerce.
Nous subissons trop la tyrannie de ces sortes d'inté-
rêts, tout respectables qu'ils sont. L'jÉtat n'a point à
54 PHILOSOPHIE
se mêler de la fortune privée : on doit à l'industrie
la liberté ; mais il ne faut pas lui sacrifier celle des
autres. Chose étrange ! ce fut la garde nationale quij
de son propre mouvement et sans s'inquiéter si elle
en avait le droit, envahit les clubs, siffla les orateurs
(fort ridicules en effet, j'en suis sûr), et accompagna
les assistants de huées à leur sortie. L'éducation de
la liberté était si peu avancée, qu'un corps constitué
en vue de la défense de Tordre commettait, pour
donner satisfaction à ses craintes, un acte vingt fois
plus séditieux que ceux qu'il voulait empêcher.
J'ai insisté sur cet exemple, car il n'en est aucun
qui mette aussi bien dans tout son jour la fatale
réciprocité d'erreur qui existe d'une part entre la
turbulence populaire, toujours portée à peser illéga-
lement sur l'État, et de l'autre la timidité exagérée
qui fait croire au parti conservateur que tout mouve-
ment d'opinion doit être prévenu comme un danger.
Les complots, les sociétés secrètes ont presque tou-
jours leur point de départ dans une liberté violée.
L'Angleterre n'a pas de conspirateurs, parce qu'elle
a des meetings, — Le meeting^ dira-t-on, c'est le
club, et le club, c'est l'anarchie, — Le club est l'anar-
chie dans un état de choses où, pour obtenir ce que
l'on désire, il faut renverser le pouvoir et se mettre
à sa place. Le club sera ou utile ou inoffensif quand
DE L'HISTOIRE COiNTEMPORÂINE. 55
les voies légales de la propagande et de la résis-
tance seront permises à tous. Ouvrez sur tous les
points du volcan social des foyers partiels, et vous
éviterez ces explosions qui ébranlent le monde.
L'attente est insupportable pour la minorité opprimée
qui ne voit devant elle aucune espérance; elle est
presque douce, quand on peut se croire sûr de triom-
pher à son jour par la force de Topinion. Tout est
venin sans la liberté; Tordre même n'est, sans elle,
qu'un mensonge. Dix-sept ans après la fermeture du
dernier des clubs sortis de la révolution de Juillet, un
misérable enfantillage, un dîner qu'il aurait dû être
permis de faire à la seule" condition de ne pas gêner
la voie publique, suffit pour anéantir le fruit de tant
de nobles travaux, et pour ouvrir un abîme dont nous
sommes loin encore d'avoir entrevu la profondeur.
Ainsi on combattait la révolution par les moyens
révolutionnaires par excellence. On était violent pour
l'ordre, séditieux dans la modération. On fortifiait le
principe d'où sont sorties toutes les perturbations
des temps modernes, cette défiance de la liberté qui
porte les gouvernements à regarder ce qui se fait en
dehors d'eux comme fait contre eux, à fermer les
voies du prosélytisme régulier, à s'attribuer la régie
de l'opinion. Que peut faire, dans un tel état politique,
l'homme dévoué avec quelque énergie à la doctrine.
56 PHILOSOPHIE
vraie ou fausse, qu il a embrassée? Une seule chose :
chercher à être le maître du gouvernement, pour
faire prévaloir par la force Tidée qu'il n*a pu servir
par les voies pacifiques de la discussion. Tout devient
de la sorte une question d'État. La plus humble am-
bition est obligée de revêtir une forme politique. Une
machine d'une effrayante puissance, et auprès de
laquelle les efforts individuels ne sont qu'un atome,
a été créée; chaque homme, au lieu de combattre
pour son opinion avec ses forces isolées, cherchera
nécessairement à s'emparer du redoutable levier au
moyen duquel le- premier venu soulève le monde.
Saint Paul, de nos jours, devrait songer à être ministre
ou tribun; Luther et Calvin seraient obligés de se
faire conspirateurs.
Toutes les critiques qu'on est en droit d'adresser
à ceux qui dirigèrent dans les premières années le
gouvernement issu de la révolution de Juillet se
résument de la sorte en un mot : ils aimaient la liberté,
mais ils n'en comprenaient pas bien les conditions.
La Révolution et l'Empire, qui n'avaient pu créer au-
cune institution politique, avaient créé en revanche
une administration singulièrement étendue et com-
pliquée. La Restauration conserva dans son ensemble
l'administration impériale, en la tempérant par un
système d'égards et de considérations personnelles
DE L'HISTOIBE CONTEMPORAINE. 67
qui valait mieux qiie l'égalité dans la sujétion, mais
qui ne profita guère qu'à la ooblesse. Ces limites
furent regardées par les libéraux comme des abus,
et la révolution de Juillet fut un retour pur et simple
à l'administration impériale. On ne vit pas qu'on
cherchait à fonder la liberté en fortifiant le plus grave
des obstacles qui s'opposent à la liberté. « Là où
l'administration, dît très-bien M. Guizot, est libre
comme la politique, quand les affaires locales se
traitent et se décident par des autorités ou des in-
fluences locales et n'attendent ni leur impulsion ni
leur solution du pouvoir central, qui n'y intervient
qu'autant que l'exigent absolument les affaires géné-
rales de l'État, en Angleterre et aux États-lJnis d'A-
mérique, en Hollande et en Belgique, par exemple,
le régime représentatif se concilie sans peine avec ui
régime administratif qui n'en dépend que dans d'im
portantes et rares occasions. Mais, quand le pouvoi
supérieur est chargé à la fois de gouverner avec
liberté et d'administrer avec la centralisation, quw
il a à lutter au sommet pour les grandes affair^*^
l'État, et en même temps à régler partout, bou^
responsabilité, presque toutes les affaires du pi
deux inconvénients graves ne tardent pas ù. *i^^i>-'
ou bien le pouvoir central, absorbé par 1"^ »>"'
affaires générales et de sa propre défeuB^:. '>''^' "'
58 PHILOSOPHIE
affaires locales, et les laisse tomber dans le désordre
et la langueur, ou bien il les lie étroitement aux
affaires générales, les fait servir à ses propres inté-
rêts, et l'administration tout entière, depuis le
hameau jusqu'au palais, n'est plus qu'un moyen de
gouvernement entre les niains des partis politiques
qui se xîisputent le pouvoir, » Ce qu'il y a d'étrange,
c'est que le parti qui se croyait le plus libéral était
le plus porté à commettre cette faute. M. Guizot en
fut d'abord aussi exempt que le permettaient les cir-
constances. « Cherchez des hommes qui pensent et
agissent par eux-mêmes, écrivait-il le là septembre
1830, comme ministre de l'intérieur, à M. Amédée
Thierry, préfet de la Haute-Saône. Le premier besoin
de ce pays-ci, c'est qu'il s'y forme sur tous les points
dés opinions et des influences indépendantes. La
centralisation des esprits est pire que celle des
affaires. »
Ces excellents principes ne furent guère suivis.
L*État, en janvier 1848, était bien plus chargé de
fonctions qu'en juin 1830. Les progrès du budget
durant ces dix-huit années le prouvent; or, tout
progrès du budget correspond à quelque diminu-
tion de liberté. Il y aurait une souveraine injus-
tice à comparer le genre de tyrannie sorti de nos
perfectionnements administratifs avec les tyrannies
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62 PHILOSOPHIE
révolutions qu'en réformant cette idée: or, on ne ré-
forme ridée exagérée de l'État qu'en la corrigeant
par la liberté. La lutte et l'agitation sont des choses
aussi vieilles que l'humanité; ce qui caractérise notre
siècle, ce sont ces brusques et complets revirements
qui font qu'aucun gouvernement ne tombe à demi.
L'édifice qui posait autrefois sur une foule d'étais,
dont plusieurs pouvaient faiblir en même temps sans
entraîner sa chute, ne porte plus que sur un point;
une attaque à la base suffit pour jeter par terre le
colosse dont la tête a été démesurément grossie. Paris
n'est pas coupable, ainsi qu'on le répète souvent, de
cette instabilité. On détruirait le caractère révolu-
tionnaire de Paris qu'on ne détruirait pas la révolu-
tion. On n'arrêtera la révolution que le jour où l'on
amoindrira et divisera les gouvernements trop forts
que la révolution française à créé», le jour où Ton
cessera d'envisager les travaux publics, l'instruction
publique, la religion, les beaux-arts, la littérature,
la science, le commerce, l'industrie comme des bran-
ches de l'administration. La stabilité des gouverne-
commencèrent, Montesquieu, Turgot, politiques de premier ordre et
vraiment libéraux. Il tombe sur l'école révolutionnaire proprement
dite, qui se rattachait surtout à Rousseau, et qui a donné à la révo-
lution française son caractère définitif, c'est-ànlire sa tendance vers
l'organisation abstraite, sans tenir compte ni des droits antérieurs
ni de la liberté.
DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 63
ments (M. de Tocqueville Ta établi) est en raison
inverse de leur puissance, ou, pour mieux dire, de
retendue de leur action. Qu'est-ce que le pouvoirMe
la reine d'Angleterre comparé à celui dont furent
investis les chefs de nos différents gouvernements?
Et pourtant quel est celui de nos gouvernants depuis
un siècle qui s'est assis sur son trône avec autant
de sécurité que la reine d'Angleterre?
Et qu'on ne dise pas que c'est là un idéal réservé
pour un lointain avenir, qu'il faut encore à la France
une longue éducation pour être capable de le réali-
ser. S'il en est ainsi, laissons toute espérance. Si la
France n'est pas mûre pour la liberté, elle ne le sera
jamais. L'éducation politique ne se fait point par le
despotisme; un peuple qui a longtemps subi le sys-
tème administratif s'y enfonce toujours de plus en
plus. Je ne me fais pas d'illusion sur les inconvénients
qu'entraînerait d'abord un régime qui, pour être
bienfaisant, a besoin qu'on en sache longtemps at-
tendre les conséquences ; mais je crois pouvoir dire
sans paradoxe que le mal qui résulte de la liberté vaut
mieux en un sens que le bien qui résulte du régime
administratif. Le bien n'est le bien que quand il sort
de la conscience des individus; le bien imposé du de-
hors aboutit à la longue au mal suprême, .qui est
pour une nation la léthargie, le matérialisme vulgaire,
61 PHILOSOPHIE
Tabsence d'opinion, la nullité officielle, sous Tempire
de laquelle on ne hait rien ni n'aime rien. L'institu-
tion d'un pouvoir investi du droit de mettre tout le
monde d'accord, d'écarter, comme l'on dit, les causes
de division entre les citoyens, semble au premier coup
d'œil un précieux bienfait. Elle n'a qu'un défaut, c'est
qu'au bout de cinquante ans, elle aura cent fois plus
exténué la nation que ne l'aurait fait une série de
guerres civiles et religieuses. Ces guerres, quelque
déplorables qu'elles fussent, rendaient d'ordinaire le
peuple plus sérieux et plus énergique. L'administra-
tion, au contraire, détruit le ressort des âmes en les
assujettissant à une tutelle continue. Le clergé seul
a pu jusqu'ici conserver en présence de cette force
envahissante quelques privilèges, à peu près comme
Ton vit, aux derniers jours de l'empire d'Occident,
les évêques rester debout au milieu d'une société
tuée par l'administration; mais, quoique le clergé
soit un bon auxiliaire dans la lutte contre le despo-
tisme, puisque tout despotisme est amené forcément
à se brouiller avec le pouvoir spirituel, il faut avouer
qu'en général ce corps ne se soucie guère que de sa
propre indépendance. Le catholicisme d'ailleurs, en
accoutumant l'homme à se démettre sur autrui d'une
foule de 'soins, tels que l'éducation des enfants, la
charité publique, la direction de sa propre conscience.
DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 65
offre en général de graves dangers pour la liberté.
On arrive ainsi de tontes parts à regarder la liberté
comme la solution par excellence et comme le renaède
à presque tous les maux de notre temps. Bien des per-
sonnes se sont habituées, sur la foi de quelques sec-
taires, à croire que la liberté ne convient qu'aux
époques où, personne n'étant sûr de posséder la vé-
rité, aucune opinion n'a le droit de repousser les
autres d'une manière absolue. C'est là une grave er-
reur. La liberté est en tout temps la base d'une so-
ciété durable. D'une part, en effet, la vérité ne se
démontre qu'à des auditeurs libres ; d'une autre, la
possibilité de mal faire est la condition essentielle du
bien. Le monde moderne ne peut échapper au sort
des civilisations antiques qu'en laissant à chacun le
droit entier de faire valoir à sa guise le talent qu'il
a reçu du maître. La dignité de l'homme est en rai-
son de sa responsabilité. Que chacun tienne donc sa
destinée entre ses mains; que la société prenne
garde, en prévenant le mal, de rendre du même coup
le bien impossible. Quand môme il faudrait acheter
de nouveau la liberté au prix de la barbarie, plu-
sieurs pensent qu'elle ne serait pas trop chèrement
achetée; car seule la liberté donne aux individus un
motif de vivre, et seule elle empêche les nations de
mourir.
66 PHILOSOPHIE
Les Mémoires de M, Guizot jettent beaucoup de
lumière sur ces grands problèmes de l'histoire con-
temporaine. Ni par son livre ni par ses actes, M. Gui-
zot n'est arrivé ni n'arrivera à la popularité. Cette
équivoque récompense est chez nous réservée à des
qualités et à des défauta qui ne sont pas les siens. La
France, en mesurant la gloire, consulte bien plus ses
préférences que la froide justice. La gloire est pour
elle une récompense nationale, et non un jugement
de la raison. Avoir une doctrine en face de sa vo-
lonté est presque une sédition. La France veut qu'on
la flatte et qu'on partage ses fautes ; ce qu'elle par-
donne le moins, c'est d'avoir été plus sage qu'elle.
Le poète frivole, docile écho des erreurs de la foule,
fut son idole; le penseur austère qui chercha à s'éle-
.ver au-dessus des préjugés de son temps et de son
pays encourut le plus grave des reproches , celui de
li'être pas « national ». Coupable ne n'avoir livré au
hasard que ce qu'il ne pouvait lui soustraire, et d'a-
voir songé à l'avenir dans un pays qui fait parfois de
la prudence un crime d'État, M. Guizot (et je suppose
qu'il en est fier) doit paraître à peine un homme de
son temps à ceux pour qui le patriotisme consiste à
ne rien prévoir. Ses Mémoires sont un éloquent ap-
pel de ces faux jugements au tribunal de l'opinion
impartiale. Durant les dix-huit années qu'ils embVas-
DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 67
sent jusqu'ici, les fautes de M. Guizot furent le plus
souvent celles de l'opinion dominante ou celles de la
fatalité. Les livres suivants nousraconterontdes fautes
qui lui ont été personnelles. Peut-être verra-t-on du
moins qu'elles sortirent comme une conséquence des
nécessités de la situation, et que ses adversaires en
furent souvent aussi coupables que lui.
L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
-'
SN FRANCS.
Entre les meilleurs symptômes de notre temps, il
faut compter le goût général qui s'est manifesté der-
nièrement pour les exercices de l'esprit, l'éveil qui en
est résulté dans le public éclairé ou aride de s'in-
struire, les facilités accordées par l'administration au
développement de ces utiles essais. Un danger, comme
il arrive toujours, s'est révélé à la suite des tenta-
tives nouvelles. Beaucoup de personnes, et des plus
sérieuses, ont cru remarquer que la démocratie, en
mettant au premier rang l'intérêt des classes les plus
Dombreuses» en posant comme un principe que ce
que tous payent doit être utile à tous, Qnirait par
porter un grave préjudice aux grandes découvertes,
à celles qui prennent naissance dans la pensée d'un
petit nombre avant de devenir le bien commun de
l'humanité. 11 est certain en effet que la haute culture
est, à quelques égards, une chose tout à fait aristo-
70 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
cratique. Pour y prendre part, il faut des études
spéciales, une vie entièrement vouée à la recherche
et à la méditation. Pour en sentir le prix, il faut une
étendue de connaissances, une philosophie, une vue
d'ensemble sur l'avenir et le passé, dont très-peu de
personnes sont capables. Si un jour les contribuables,
pour admettre l'utilité du cours de mathématiques
transcendantes au Collège de France, devaient com-
prendre à quoi servent les spéculations qu'on y en-
seigne, cette chaire courrait de grands risques. Je
crois cependant que ces inquiétudes reposent sur une
idée inexacte des aspirations du peuple dans les temps
modernes. Pas plus dans l'ordre des choses de l'es-
prit que dans l'ordre politique et social, le peuple
n'est capable d'analyser ce qu'il veut; mais il veut^
avec j ustesse. Ce que l'influence démocratique favo-
risera sera, j'imagine, très-aristocratique. L'art que
le peuple encouragera, ce sera le grand art et non
les mièvreries où se complaisent les époques fati-
guées. La littérature que le peuple inspirera sera une
littérature noble s' adressant aux hauts sentiments,
et non une littérature frivole, consistant en jeux d'es-
prit et en tours de force d'exécution. Le style que le
peuple voudra sera le français de grand aloi, simple,
naturel, non cette langue maniérée, variable à tout
vent de doctrine, que la fantaisie individuelle essaye
EN FRANCK. 71
de créer. J'espère de même que la démocratie future,
sans entrer dans le détail de la science, en saisira
d'instinct l'esprit et la portée. Elle éprouvera devant
les savants le même sentiment que les barbares éprou-
vaient à l'égard des saints à l'époque mérovingienne,
un sentiment de respect et d'étonnement, comme de-
vant un secret qu'on ne perce qu'à demi. Le peuple
comprendra que le progrès de la recherche positive
est la plus claire acquisition de l'humanité, et que
cette acquisition importe avant tout à ceux qu'elle
délivre et ennoblit. Un monde sans science, c'est l'es-
clavage, c'est l'homme tournant la meule, assujetti
à la matière, assimilé à la bête de somme. Le monde
amélioré par la science sera le royaume de l'esprit,
le règne des fils de Dieu.
Le principal motif qui porte d'excellents juges à
craindre pour la haute culture les influences de la
démocratie, c'est l'opinion très-répandue que la
«
science, quand elle veut se faire accepter du grand
nombre, est obligée de se rapetisser. La vérité est qu'il
y a deux manières de rendre la science accessible à
tous : c'est de la prendre par son très-grand ou par
son très-petit côté. Le milieu, qui est l'ordre des dé-
ductions spéciales, échappe à quiconque n'a pas d'é-
tudes préalables. Les hommesd'exposition commettent
d'ordinaire la faute, pour se mettre au niveau de leur
72 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
public, de se rabattre sur les anecdotes, les analogies
superficielles, les expériences voyantes, les mesquines
ap^ications ; mais on réussirait beaucoup mieux en
attaquant les plus hauts sommets, où toutes les vé-
rités se rencontrent comme en un foyer et devien-
nent en quelque sorte de droit commun. Dans
Tordre des choses religieuses, morales, philoso-
phiques, je ne suis pas d*avis qu'il faille initier
la foule à nos distinctions, à nos subtilités; mais je
maintiens qu'il n'y a pas de vérité si fine, si déli-
cate, que tous ne puissent la comprendre. Le travail
par lequel on rend populaires les résultats philoso-
phiques est, non pas un amoindrissement, mais
une traduction. C'est une erreur capitale que de
traiter le peuple comme un enfant : il faut le trai-
ter comme une femme. Un discours tenu devant des
femmes est meilleur que celui qu'on tient en leur ab-
sence, car il est assujetti à plus de règles, il obéit à
des exigences plus sévères. Ce qu'on écrit pour le
peuple doit aussi se distinguer du reste en étant plus
châtié. On peut lui tout dire, mais à la condition de
ne rien dire qu'il ne comprenne , et surtout de ne
rien dire qui puisse être mal compris .
EN FRANCE. 7S
i.
Rien de grand jusqu'ici, non-seiileinent en France,
mais dans aucun pays du monde, ne s^^est passé tout
à fait en dehors de TÉtat. Notre temps est arrivé, pour
la première fois, à concevoir une organisation sociale
où, l'initiative individuelle ayant toute liberté, l'État,
réduit à un simple rôle de police, ne s'occuperait ni
de religion, ni d'éducation, ni de littérature, ni d'art,
ni de morale, ni d'industrie. Cest là un idéal vers
lequel il faut tendre, quand bien même il serait im-
possible de l'atteindre entièrement. Le premier ar-
ticle de notre foi politique, sociale, philosophique, re-
ligieuse, c'est la liberté, et la liberté signifie pour
nous l'abstention de TÉtat en tout ce qui n'est pas
intérêt social immédiat ; mais un second point sur
lequel je ne pense pas que deux hommes judicieux
puissent différer, c'est qu'un tel idéal est fort éloigné
encore, et que le moyen de l'ajourner indéfiniment
serait justement une trop prompte abdication de
l'État. Il est peu conforme à notre système que l'État
s'occupe d'éducation, et pourtant je ne crois pas
74 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
qu'un seul libéral réclame pour demain la suppression
du ministère de l'instruction publique. L'essentiel est
qu'en rien l'influence de l'État ne soit exclusive. Or,
grâce à l'esprit d'individualisme qui a jeté dans le
monde civilisé de si fortes racines, le bon ou le mau-
vais vouloir d'un gouvernement ou même de tous
les gouvernements pour les choses de l'esprit n'a
plus qu'une importance assez secondaire. Le goût et
les opinions personnelles de Louis XIV étaient la loi
de son époque. Au xviii* siècle, les hommes qui
tenaient à exercer une action sur leur temps étaient
obligés de tenir grand compte d'un Frédéric, d'une
Catherine. Le public européen est devenu de nos
jours le véritable souverain intellectuel. Dans un si
vaste monde, les intrigues et le charlatanisme sont
de nulle conséquence. L'étendue fait le même effet
que le temps; à cent ans de distance, tous les mé-
rites sont remis à leur place : de même l'Europe éclai-
rée ne se trompe pas longtemps sur la valeur des
hommes et des idées. Ce juge incorruptible, insaisis-
sable, est le vrai Mécène ; on le gagne par de bonnes
raisons, et non en lui faisant la cour.
Pour tout ce qui peut s'appeler art ou littérature,
la question du patronage de l'État est d'une solution
relativement facile. Une réforme qui supprimerait un
tel patronage sur la poésie, les ouvrages d'imagina-
EN FRANCE. 75
tioQ, la peinture, la musique, la sculpture, serait à
rheure qu'il est presque mûre. Le véritable encoura-
gement ici, c'est la liberté. L'art et la littérature vé-
ritables d'un temps sont ceux que ce temps fait vivre,
car un temps n'encourage jamais que la littérature
et l'art qui répondent à son sentimen^et à ses be-
soins. Une telle littérature peut être fort mauvaise,
si le siècle est mauvais ; mais c'est la littérature du
siècle. Maintenir artificiellement et bon gré mal gré,
en dehors du public, des genres qu'il ne demandé
pas, est assez stérile, car cela ne produit jamais d'œu-
vré franche et vraie. Il arrive d'ailleurs presque fata-
lement que ces encouragements, n'étant pas réclamés
par les vrais artistes, qui trouvent leur récompense
dans leur entente avec le goût public, ne vont qu'à
la médiocrité, et contribuent à jeter dans les carrières
nobles des personnes sans vocation qui n'y voient
qu'un métier.
Quoi qu'il en soit de ce point, sur lequel il faudrait
encore éviter les solutions hâtives et trop radicales,
on ne saurait nier que la culture supérieure de l'es-
prit ne constitue un véritable intérêt d'État. L'État a
un intérêt de premier ordre à posséder des savants
dans les sciences physiques et mathématiques. Ces
sciences ont amené et amèneront encore des révolu-
tions capitales dans la guerre, l'industrie, le com-
\ •
76 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
merce, T administration, i l'beure qu'il est, il y â au
monde deux classes de nations : les unes qui ont des
savants» les autres qui n'en ont pas. Ces dernières
sont aussi abaissées sous le rapport politique que
sous le rapport intellectuel. L'Orient musulman a
tenu tête à l^Occident et même Ta vaincu jusqu'au
xvi*' siècle, c'est-à-dire jusqu'à l'avènement de la
science moderne. Le monde musulman s'est tué en
étouflant dans son sein le germe de la science au
XIII® siècle. Ce que je viens de dire des sciences ma-
thématiques et physiques, on peut le dire des sciences
historiques. Ces sciences ne sont autre chose que' la
recherche des lois qui ont présidé jusqu'ici au déve-
loppement de l'espèce humaine. Elles sont la base
des sciences sociales. Sans elles, il n'y a que des es-
prits sans solidité, sans vivacité, sans pénétration.
L'Oriental est inférieur à l'Européen, bien moins en-
core parce qu'il ne connaît pas la nature que parce
qu'il ne connaît pas l'histoire. La grande cause de
cette inféviorité des États-Unis dont on a peine
d* abord à se rendre compte, qui est réelle cepen-
dant ,* c'est l'absence de grandes institutions pour
les choses de l'esprit, telles que les universités, les
académies, les aristocraties intellectuelles de nos capi-
tales européennes. 11 n'est pas indifférent à l'État que
les esprits soient imiversellen>ent lourds et grossiers.
EN FRANCE. 77
Ajoutons qu'en fait de science les objections qu'on
peut opposer au rôle de l'État dans les choses de
goût ne peuvent être reproduites. Il y a de graves
inconyénients à ce que l'État ait une opinion en fait
d'art, en fait de poésie. 11 faut pour cela qu'il ait un
dogme, qu'il soit classique ou romantique, qu'il
prenne parti dans des choses absolument libres et re-
levant du choix de chacun. En patronnant la science,
aU contraire, l'État ne tranche aucune opinion con-
troversée. Il s'agit de recherches positives, sujettes
sans doute à mille discussions, mais où le goût in-
dividuel n'est pour rien. L'État n'est pas obligé de
veiller à ce qu'il y ait toujours des gens s' occupant
de faire des épopées ou des tragédies, mais il est
obligé de veiller à ce qu'il y ait toujours des gens
poursuivant l'investigation scientifique. En encou-
rageant ces investigations, il ne prend parti pour au-
cune école, il sert seulement le mouvement général
de l'esprit. Dans une société beaucoup plus perfec-
tionnée et où la haute culture serait bien plus répan-
due, de tels encouragements seraient inutiles ; mais
dans notre société ils sont indispensables. La science
n'est le plus souvent cultivée que par des personnes
obligées de vivre de leur travail. Or, la science, source
de tout progrès, est par elle-même improductive.
Elle enrichit celui qui met en œuvre, mais non le vé-
78 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
ritable inventeur. Ni Newton ni Leibnitz n'ont tiré
aucun avantage pécuniaire de leur invention du cal-
cul différentiel. Les vrais créateurs de la chimie n'ont
pas profité des immenses fortunes industrielles que
leurs découvertes ont fait faire. Cela est juste, car ils
ont eu la gloire. En tout cas, cela est inévitable. 11
faut donc que la société intervienne pour réparer cette
injustice nécessaire, dont elle bénéficie; je dis mal,
pour faire des avances en une entreprise dont elle
touchera les fruits.
Le moyen âge, qui n'avait pas l'idée de l'État, pro-
cédait ici par de tout autres voies. Le développement
intellectuel et moral appartenait en principe à l'É-
glise ; mais la maîtrise des choses de l'esprit arriva
bientôt à former dans le sein de l'Église un ordre in-
dépendant. Les universités, qui d'abord relevaient
directement de l'autorité ecclésiastique, s'affranchi-
rent peu à peu en s' appuyant sur la royauté, et for-
mèrent une espèce de pouvoir, en partie ecclésiasti-
que, en partie laïque, qui représenta la culture d'État.
Le XII* et le xiii* siècle furent l'époque florissante de
ce grand mouvement, qui rendit célèbres dans le
monde entier la montagne Sainte-Geneviève , le clos
de Garlande, les échoppes de la rue du Fouarre. Ce
fut un mouvement fort original, surtout dans ses com-
mencements, une vraie renaissance, mais qui ne sut
EN FRANCE. 19
pas porter des fruits durables. Au xiv* et au xv* siè-
cle, les universités sont en pleine décadence, envahies
par le pédantisme, uniquement préoccupées de l'en-
seignement, ne faisant presque rien pour le progrès
de l'esprit humain. La vraie et grande renaissance,
celle que l'Italie a la gloire éternelle d'avoir fondée,
se fait en dehors des universités. Bien plus, elle
compta dans les universités' ses ennemis les plus
acharnés; elle ameuta les docteurs de toute espèce.
Elle fut l'œuvre de Florence, non de Padoue, des
gens du monde, non des professeurs. Ni Pétrarque,
ni Boccace, ni Bacon, ni Descartes, ne sont des
hommes d'université. L'université de Paris en parti-
culier, au XVI® siècle, atteignit le dernier degré du
ridicule et de l'odieux par sa sottise, son intolérance,
son parti pris de repousser toutes les études nou-
velles. Il fallut que la royauté, qui par sa puissante
tutelle avait presque affranchi l'université de l'Église,
prît sous sa protection, contre l'université, le mou-
vement scientifique, et, par le Collège de France
au XVI* siècle, par les académies au xvii% créât
un contre-poids à ces habitudes de paresse, à cet
esprit de négation malveillante dfent les corps pu-
rement enseignants ont beaucoup de peine à se
préserver.
Le mouvement scientifique en France a eu ainsi
80 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
pour patron la royauté. Nous n'avons pas à recher-
cher si ce pati'onage fut toujours éclairé. Dans notre
pensée, la royauté, par T extermination du protestan-
tisme, causa aux fortes études bien plus de dommage
qu'elle ne leur fit de bien par ses faveurs. Le pro-
testantisme français sous Henri IV et Louis XIII avait
été une merveilleuse école de philologie et de criti-
que historique. La France protestante était en train
de faire dans la première moitié du ivii* siècle ce que
l'Allemagne protestante fit dans la seconde moitié
du XVIII*. Il en résultait pour tout le pays un ad-
mirable mouvement de discussion et de recherches.
C'était le temps des Gasaubon, des Scaliger, des Sau-
maise. La révocation de Fédit de Nantes brisa tout
cela. Elle tua les études de critique historique en
France. L'esprit littéraire étant seul encouragé, il en
résulta une certaine frivolité. La Hollande et l'Alle-
magne, en partie grâce à nos exilés, eurent presque
le monopole des études savantes. Il fut décidé dès
lors que la France serait avant tout une nation de
gens d'esprit, une nation écrivant bien, causant à
merveille, mais inférieure pour la connaissance des
choses, et exposét à toutes les étourderies que l'on
n'évite qu'avec l'étendue de l'instruction et la matu-
rité du jugement.
Le régime des universités du moyen âge avait à
EN FRANCE. 81
peu près disparu en Francd^ au xvm® siècle*. Ce ré-
gime se continuait en Angleterre, en Allemagne, en
Hollande, en Suède, et dans tous ces pays il est venu
jusqu'à nos jours. On ne peut dire qu'en Angleterre
un tel régime ait produit des résultats de premier
ordre.- Oxford et Cambridge ont eu au xvii® et au
xviii® siècle des hommes éminents, mais n'ont été le
théâtre d'aucun grand mouvement. Ces vieilles insti-
tutions ont fini par s'endormir dans une routine, une
ignorance , un oubli des grands intérêts de l'esprit,
qu'on eût pu croire incurables, si l'Angleterre ne pos-
sédait dans ses libertés, dans l'éveil et l'activité des
individus, le remède à tous les maux. C'est en Alle-
magne que le régime des universités porta des fruits
merveilleux. On peut dire que l'Allemagne a fait dans
l'ordre des choses de l'esprit ce que l'Angleterre a
fait dans l'ordre politique. L'Angleterre a tiré de la
féodalité, ailleurs insupportable et tyrannique, la
constitution la plus libérale qui ait jamais existé.
L'Allemagne a tiré des universités, ailleurs aveugles
et obstinées, le mouvement intellectuel le plus riche,
le plus flexible, le plus varié, dont l'histoire de l'es-
1. Les jésuites l'avaient taé. Les collèges de l'université eux-
mêmes imitaient plus ou moins les collèges des jésuites. Le sys-
tème d'éducation française créé après la Révolution sous le nom
d' « Université n tient en réalité beaucoup plus des jésuites que des
anciennes universités.
6
82 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
prit humain ait gardé le souvenir. La division de T Al-
lemagne en petites principautés et l'esprit particulier
du luthéranisme, plus doux, plus tolérant, plus dé-
gagé que le calvinisme des symboles absolus , pro-
duisirent, en ce qui concerne la science libre, des
résultats admirables et un mouvement intellectuel
dont les renaissances du xii® et du xvi* siècle n'ap-
prochèrent pas. Pendant que la France, avec ses gens
du monde et ses gens d'esprit, créait la philosophie
du XVIII® siècle, expression dernière d'un bon sens
superficiel, sans méthode, sans possibilité de progrès,
l'Allemagne, avec ses docteurs, créait l'histoire, non
l'histoire anecdotique, amusante, déclamatoire ou
spirituelle, dont la France avait fort bien eu le se-
cret, mais l'histoire envisagée comme le parallèle de
la géologie, l'histoire recherchant le passé de l'hu-
manité, de même que la géologie recherche les trans-
formations de la planète. Il fallait d'abord reconsti-
tuer les textes anciens, dont les critiques du xvi* siè-
cle, hommes éminentâ pour la plupart, mais condam-
nés à une œuvre trop hâtive, avaient supprimé les
difficultés et souvent altéré les détails. 11 fallait décou-
vrir des sources nouvelles, principalement au moyen
de l'étude de l'Orient. 11 fallait surtout interpréter les
témoignages antiques, en peser la valeur, en discuter
l'authenticité, se placer dans le milieu intellectuel
EN FRANCE. 83
OÙ vivait r écrivain et 'où se formèrent les traditions,
pour les contrôler et les comprendre. Voilà ce que
l'Allemagne fit ou refit dans vingt écoles savantes
avec une suite, une persistance, une pénétration mer-
veilleuses. Certes la France y avait amplement con-
tribué. D'abord, dans sa grande période scientifique,
de François P*^ à Louis XIll, elle avait, comme je l'ai
déjà dit, préludé à ce que l'Allemagne réalisa plus
tard. Même au xviii* siècle, l'Académie des inscrip-
tions et belles-lettres compta cinq ou six hommes
vraiment éminents, qui fondaient la critique à leur
manière, manière en un sens supérieure à celle de
l'Allemagne; mais ils étaient isolés. En fait de cri-
tique, le plus spirituel des hommes ne sortait pas
des contre-sens naïfs ou puérils de la vieille école.
Voltaire ne comprenait ni la Bible, ni Homère, ni
Fart grec, ni les religions antiques, ni le christia-
nisme, ni le moyen âge. Il faisait une œuvre excel-
lente, il fondait la tolérance, la justice, le bon sens
public : inclinons-nous devant lui, nous vivons de ce
qu'il a fondé ; mais dans l'ordre de la pensée il a peu
de chose à nous apprendre. Il n'était pas dans la
tradition de la grande culture; il n'est sorti de lui
aucune série vraiment féconde de recherches et de
travaux. Voltaire n'a pas fait d'école. Je vois ce qui
est sorti de Descartes, de Newton, de Kant, de Nie-
84 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
buhr, des Schlegel, des Humboldt, mais Don ce qui
est sorti de Voltaire,
De nos jours, bien qu'en décadence, le mouvement
des universités allemandes est encore très-brillant,
et constitue la part principale du travail sérieux
de l'esprit humain. Dans les sciences physiques
et mathématiques, ces grandes écoles ont peut-être
des rivales; mais dans les sciences historiques et phi-
lologiques leur supériorité est telle, que l'Allemagne,
en ces études, peut être considérée comme rendant
plus de services que tout le reste de l'Europe ensem-
ble. La vaste reconstitution des textes grecs et latins
qui s'est faite depuis cinquante ans est l'œuvre de
l'Allemagne. La philologie comparée est la création
de l'Allemagne. La critique historique lui doit, sinon
sa création, du moins ses plus larges applications. Je
ne vois que l'archéologie et les voyages scientifiques
où sa gloire soit égalée. Une université allemande de
dernier ordre, Giessen ou Greifswald, avec ses petites
habitudes étroites, ses pauvres professeurs à la mine
gauche et effarée, ses privatdocent hâves et faméli-
ques, fait plus pour l'esprit humain que l'aristocra-
tique université d'Oxford, avec ses millions de revenu,
ses collèges splendides, ses riches traitements, ses
fellows paresseux. Dieu me garde de médire de l'An-
gleterre ! tfans les sciences physiques et mathéma-
EN FRANCE. 85
tiques, elle a des hommes de premier ordre. En toute
chose, elle compense par la grandeur des efforts in-
dividuels la faiblesse des directions officielles; mais
dans les sciences historiques et philologiques, le peu
de disposition de l'esprit anglais pour comprendre
ce qui n'est pas lui, la pesanteur de son gros bon
sens pratique, qui n'est guère de mise en ces études,
lui créent une réelle infériorité. On dirait que l'apti-
tude pour les sciences dont nous parlons est en rai-
son inverse de l'aptitude à la politique. Je voulus un
jour lire Macaulay ; ces partis tranchés, cette façon
de n'aimer pas ses ennemis, ces préjugés avoués, ce
manque d'impartialité, cette absence de la faculté de
comprendre les choses contraires, ce libéralisme qui
n'est pas de la largeur d'esprit, ce christianisme si
peu chrétien, me blessèrent. Telle est la pauvre es-
pèce humaine qu'il y faut des esprits étroits. Peut-
être l'impuissance politique de l'Allemagne est-elle
la condition de sa supériorité intellectuelle*. C'est
parce que l'esprit français a le charmant privilège de
s'élever mieux qu'aucun autre au-dessus des préju-
gés de caste, de secte, de métier, de spécialité, qu'il
1. L*Allemagne a certes, l*an dernier, fort bien secoué «on im-
puissance* Mais la question se pose à Tinverse : rentrée de TAUe-
magne dan» le champ de Tactivité politique et militaire ne serait-elle
pas son abaissement intellectuel
86 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
étonne si souvent le monde par ses contradictions,
ses défaillances, ses singuliers retours.
II.
La révolution française, en faisant table rase des
institutions du passé, en ne laissaTît subsister en face
l'un de l'autre que l'individu et l'État, se donna la
tâche difficile de tout créer à nouveau sur le modèle
de la pure logique. Tout ce que faisaient autre-
fois l'Église, les universités, les ordres religieux, les
villes, les provinces, les corporations, les classes
diverses, l'État dut le faire. Il serait facile de mon-
trer qu'en cela la Révolution n'innova guère, qu'elle
ne fit que suivre la voie ouverte par la royauté du
XVII® siècle. Quoi qu'il en soit , le principe fut ap-
pliqué avec beaucoup de rigueur dans l'ordre qui
nous occupe. L'État nouveau accepta l'héritage de la
vieille Université; il enseigna. Il eut des écoles de
tous les degrés, depuis l'école de village jusqu'à l'é-
cole scientifique de l'ordre le plus élevé. Dn tel sys-
tème, se combinant avec la nature particulière de
l'esprit français, produisit des résultats singulière-
EN FRANCE. 87
nient originaux, et qu'il est bon, à la distance où
nous sommes, d'étudier dans leur ensemble. Je
m'abstiendrai de tout jugement sur l'enseignement
primaire et secondaire, non que j'en méconnaisse
la capitale importance, mais parce que l'instruction
supérieure a des intérêts à part, et qui suffisent pour
le moment à nos réflexions.
L'enseignement supérieur, tel qu'il sortit de la
Révolution (sous ce mot, je renferme l'Empire, suite
et développement naturel du mouvement qui l'avait
précédé), se composait de trois séries d'établisse-
ments : 1** d'écoles spéciales chargées de transmettre
certaines connaissances d'une nécessité absolue pour
l'État (l'École polytechnique par exemple) , 2** d'éta-
blissements de science pure uniquement chargés
d'augmenter le trésor des vérités acquises et de con-
tinuer la tradition de la recherche savante (Collège
de France, Muséum), 3' des facultés des lettres
et des sciences, chargées de répandre un enseigne-
ment plus élevé que celui des collèges, sans aucune
vue d'application immédiate, sans autre but que la
culture désintéressée de l'esprit.
L'admission dans les écoles spéciales étant assu-
jettie à certaines conditions, ces écoles possédèrent
tout d'abord un public déterminé. Leurs amphithéâ-
tres, tout en s' ouvrant parfois avec beaucoup de li-
88 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
béralité à quiconque en exprimait le désir, eurent
un auditoire fixe, compétent, ayant prouvé qu'il pos-
sédait les connaissances préalables. Il n'en fut pas de
même des établissements scientifiques et des facul-
tés. Comme la gratuité absolue était et devait être la
loi de ces établissements, on adopta pour l'admis-
sion du public le régime le plus singulier. Les portes
furent ouvertes à deux battants. L'État , à certaines
heures, tint salle ouverte pour des discours de science
et de littérature. Deux fois par semaine, durant une
heure, un professeur dut comparaître devant un au-
ditoire formé par le hasard, composé souvent à deux
leçons consécutives de personnes toutes difl'érentes. Il
dut parler sans s'inquiéter des besoins spéciaux de ses
élèves, sans s'être enquis de ce qu'ils savent, de ce
qu'ils ne savent pas. Quel enseignement devait résul-
ter de telles conditions? On l'entrevoit sans peine.
Les longues déductions scientifiques, exigeant qu'on
ait suivi toute une série de raisonnements, durent
être écartées. L'auditeur vient ou ne vient pas au
cours selon ses occupations ou son caprice. Faire
une leçon qui suppose nécessairement que l'élève a
assisté àla leçon précédente, qu'il s'est préparé avant
de venir, c'est faire un calcul qui sera sûrement
couronné de peu de succès. Que signifie, dans un
tel régime, ce mot terrible « avoir peu de suc-
EN FRANCE. 89
ces » ? C'est avoir peu d'élèves ; en d'autres termes, ce
qui est le signe d'un enseignement vraiment supé-
rieur devait devenir une sorte de reproche. Laplace,
s'il eût professé dans de pareils établissements, n'au-
rait certainement pas eu plus d'une douzaine d'audi-
teurs. Ouverts à tous, devenus le théâtre d'une sorte
de concurrence dont le but est d'attirer et de retenir
le public, que seront les cours supérieurs ainsi en-
tendus? De brillantes expositions, des « récitations »
à la manière des déclamateurs de la décadence ro-
maine. Qu'en sortira- t-il? Des hommes véritablement
instruits, des savants capables ^e faire avancer la
science à leur tour? Il en sort des gens amusés
durant une heure d'une manière distinguée, il est
vrai, mais dont l'esprit n'a puisff dans cet enseigne-
ment aucune connaissance nouvelle.
Certes de nombreuses exceptions protesteront con-
tre l'épidémie du bel esprit, conséquence nécessaire
d'un tel système. Un Eugène Bumouf mettra sa gloire
à avoir six ou huit élèves venus des quatre coins
de l'Europe, et auxquels il enseigne les textes les
plus difficiles, textes que lui seul sait comprendre et
expliquer ; mais pour cela il faudra être un héros de la
science. Dans un grand nombre de cas, le savant so-
lide portera envie à son confrère superficiel qui, par
une parole aisée, par des aperçus faciles à saisir, par
90 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
des leçons détachées dont chacune fait un tout, saura
mieux attirer et retenir la foule. Une sorte de rivalité
souverainement déplacée s'établira, rivalité où le sa-
vant consciencieux, celui qui aspire à enseigner à ses
auditeurs quelque chose de positif, aura nécessaire-
ment le dessous. Ce qu'il faut, c'est que l'oisif qui en
passant s'est assis durant un quart d'heure sur les siè-
ges d'une salle ouverte à tous les vents sorte.content
de ce qu'il a entendu. Quoi de plus humiliant pour le
professeur, abaissé ainsi au rang d' un amuseur public,
constitué par cela seul l'inférieur de son auditoire,
assimilé à l'acteur antique dont le but était atteint
quand on pouvait dire de lui : Saltavit et placuil^?
La surprise de l'Allemand qui vient assister à ces
cours est très-grande. Il arrive de son université, où
il a été habitué à entourer son professeur d'un grand
respect. Ce professeur est un Hofraih\ il voit le prince
à certains jours! C'est un homme grave, ne disant
que des paroles remarquables, se prenant fort au sé-
rieux. Ici, tout est changé. Cette porte battante, qui
durant tout le cours ne cesse de s'ouvrir et de se
fermer, ce va-et-vient perpétuel, cet air désœuvré
des auditeurs, le ton du professeur presque jamais
didactique, parfois déclamatoire, cette habileté à re-
1. Inscription d'Antibes.
EN FRANCE. 91
chercher les lieux communs sonores qui n'apprennent
rien de nouveau, mais qui font infailliblement écla-
ter les marques d'assentiment , tout cela lui paraît
étrange et inouï. Les applaudissements surtout ex-
citent son plus haut étonnement. Un auditoire attentif
n'a pas le temps d'applaudir. Cet usage bizarre lui
montre de plus qu'il s'agit ici non d'instruire, mais de
briller. Jl s'aperçoit qu'il n'apprend rien, et se dit à
lui-même qu'en Allemagne il ne souscrirait pas à ce
cours. Dans un cours assujetti à une rétribution,*
ce qu'on veut pour son argent, c'est de la science
positive, ce sont des résultats précis. On ne paye pas
pour écouter un homme qui n'a d'autre but que de
vous prouver qu'il sait bien parler. Wilhelm Schle-
gel, m'a-t-on dit, voulut, àl'imitation de la manière
française, faire à Bonn de ces cours oratoires; il n'eut
aucun succès. Personne ne voulut se déranger pour
entendre des récitations brillantes, dont le but prin-
cipal était de montrer l'esprit du professeur, et dont
le résultat le plus clair était qu'on se dît à la sortie :
« lia du talent. »
Le talent, tel fut en effet le but suprême de la cul-
ture nouvelle inaugurée sous le double régime de la
publicité absolue et de la gratuité. Deux circonstances
importantes donnèrent à cette direction un caractère
encore plus tranché. La Révolution, loin d'interrom-
92 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
pre les traditions des sciences physiques et mathé-
matiques, avait semblé leur donner un nouvel élan.
11 n'en fut pas de même dans l'ordre qu'on appelle
c( des lettres», et qu'on appellerait beaucoup mieux
l'ordre des sciences historiques et philologiques. Dans
cet ordre, la France, à la fin du xviii® siècle, était fort
abaissée. La Révolution acheva de la décapiter. Vers
1800, la France n'avait réellement que deu^ savants
éminents dans les études dont nous parlons, Silvestre
de Sacy et d'Ansse de Villoison; encore ces deux
hommes, de premier ordre comme hellénistes et
orientalistes, étaient-ils dénués de toute philosophie.
Les études historiques et littéraires, tenant à des
choses bien plus délicates que les sciences physiques
et mathématiques, ne pouvaient se développer sous
l'Empire : elles ne prirent chez-nous un essor brillant
que sous la Restauration ; mais le pli était donné.
L'interruption fâcheuse que la Révolution avait ame-
née dans les études savantes devait porter ses fruits
pendant plus d'un demi-siècle. Une certaine faiblesse
dans l'enseignement des langues et de l'histoire fut
la conséquence de cette interruption. A part quelques
hommes éminents, peut-être supérieurs à tout ce que
l'Europe produisait dans le même ordre, l'école fran-
çaise, en fait de lettres savantes, resta médiocre. Ce
ne fut ni l'esprit, ni la pénétration, ni les habitudes
EN FRANCE. 93
laborieuses qui lui manquèrent, ce fut la tradition.
Une quantité énorme de force se perdit faute de
direction; des efforts surhumains furent dépensés
pour acquérir ce que l'étudiant d'une bonne uni-
versité allemande ou hollandaise apprend en quel-
ques mois.
La nature particulière de l'esprit français contri-
bua bien plus encore à faire pencher notre enseigne-
ment supérieur vers les exercices oratoires. La maî-
trise de l'esprit français, au moins depuis Louis XIV,
est bien plus dans la forme que dans le fond des
choses. Nulle part on n'écrit si bien qu'en France;
nulle part on n'hérite d'un si précieux trésor de bon
langage, de si excellentes règles de style ; formé par
des générations d'incomparables artisans de la pa-
role, notre idiome est comme un guide excellent de
la pensée, la contenant, la mesurant, parfois la limi-
tant, mais toujours lui donnant un relief, une clarté
qu'aucune langue n'égale. Les Italiens ont un privi-
lège analogue, et sont après les Français la nation
qui écrit le mieux. Certes je suis loin de dire que
ce don de lucide exposition exclue la solidité des re-
cherches : la perfection serait de réunir les deux qua-
lités; mais la perfection est rare, et les dons des na-
tions sont presque toujours exclusifs. Avec sa langue
puriste à l'excès, l'Italie devait aboutir aux sonnets et
94 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
à l'élégant radotage des académies du xviii* siècle.
Le danger de la France dans Tordre intellectuel est
de devenir une nation de parleurs, et de rédacteurs,
sans souci du fond des choses et du progrès réel des
connaissances. L'institution à laquelle la France a
confié le recrutement de son corps enseignant dans
l'ordre secondaire et supérieur, l'École normale, a
été, pour la division des lettres, une école de style,
non une école où l'on apprend des choses. Elle a
produit des publicistes exquis, des romanciers atta-
chants, des esprits raffinés en des genres fort divers,
tout enfin, excepté des hommes possédant une solide
connaissance des langues et des littératures. L'en-
seignement grammatical en particulier, base de la
philologie, y a toujours été systématiquement abaissé.
Sous prétexte de s'en tenir à des vérités générales de
morale et de goût, on a enfermé les esprits dans
le lieu commun. Les esprits, quand il s'en est trouvé,
ont pris leur revanche, et sûrement aucun sémi-
naire* d'Allemagne n'a produit d'hommes comme
M. Prevost-Paradol, M. About, M. Taine. Telle est ,
la France, compensant d'un bond son arriéré, sa-
chant tout sans avoir rien appris, réalisant par les
dons heureux et faciles de son génie ce que les
1. Séminaire est en Allemagne à peu près synonyme d'école
normale.
EN FRANGE. 95
autres obtiennent à force d'application et de travail.
Serait-il juste d'oublier, en effet, ce que le système
d'instruction supérieure dont nous venons de criti-
quer certaines parties eut par moments de brillant et
de glorieux? Peut-on oublier ces professeurs illustres
qui, dans la première moitié de ce siècle, donnèrent
à la chaire profane un éclat sans égal ? Ce fut là une
manifestation tout à fait originale de l'esprit français,
à laquelle aucune autre nation n'a rien à comparer.
Mais les institutions doivent être combinées en vue
de durer. Il faut que , dans un système embrassant
des centaines de personnes, la médiocrité ait sa place
et puisse produire des fruits. Un élève même secon-
daire de M. Bœckb, de M. Bopp, de M. Karl Ritter,
rend des services, est un homme utile , qui compte
dans le mouvement scientifique du temps, et travaille
pour sa part à polir une des pierres qui entrent dans
l'édifice du temple éternel; mais qu est-ce qu'un élève
médiocre de M. Cousin, de M. Guizot, de M. Ville-
main, de M. Michelet? Le genre d'enseignement inau-
guré par ces hommes supérieurs ne pouvait convenir
qu'à eux. Il n'en pouvait sortir un mouvement fécond
de recherches*. De brillantes généralités, enseignées
1. M. Coasin et M. Michelet ont provoqué des vocations histori-
ques et de sérieuT travaux ; mais ce n'est point par leurs cours de
la Sorbonne ou du Collège de France qu'ils les ont provoqués.
96 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
avec le plus rare talent , attirent un auditoire , mais
ne forment pas d'élèves. Dans un pays comme la
France, où la contagion du succès est dangereuse, la
vogue de tels cours devait avoir de fâcheux résultats.
Elle devait nuire aux enseignements spéciaux. Des
facultés, où il était à sa place, renseignement oratoire
devait gagner les établissements scientifiques pro-
prement dits. On dut être amené à mesurer l'excel-
lence d'un cours au nombre de ses élèves. Tel savant
de premier ordre, dont le nom sera attaché dans des
siècles à des découvertes capitales, se vit préférer
l'agrégé, formé par de longs exercices aux habiletés
de la parole. Ce qu'on appela un sujet de grande es-
pérance fut lé jeune homme habile dans l'art de l'ex-
position, mais le plus souvent incapable de faire faire
à la science un progrès, de travailler utilement sous
une direction, ou même de se tenir au courant des
connaissances acquises. La recherche pure en souffrit
d'irréparables dommages. Il fut trop souvent de bon
goût d'accueillir par une feinte incrédulité les ré;5ul-
tats nouveaux et les recherches de première main,
qu'on qualifiait de témérités de la critique allemande.
Par ce dédain superbe , on se donnait un air de su-
périorité, et du même coup on excusait sa paresse
d'esprit. L'homme voué à l'exposition, en effet, n'aime
pas qu'on change ses partis pris et ses phrases toutes
EN FRANCE. 07
faites. Moins soucieux du vrai que de la forme, ce
qu'il voudrait, ce seraient des thèses convenues à la
façon de la Chine, où Ton enseigne, dit-on, une fausse
astronomie en la sachant fausse, parce qu'elle est celle
des bons auteurs. L'Histoire universelle de Bossuet
n'a plus, dans l'état actuel des études historiques,
aucune partie qui tienne debout ; mais le livre est
classique : tant pis pour l'histoire. Mommsen aura
beau faire, il n'aura pas raison contre ce beau style
et ces habitudes enracinées.
Je ne me plains pas qu'un tel esprit existe. Il est
utile, nécessstire peut-être ; mais, selon moi, il a
beaucoup trop envahi l'enseignement supérieur. lien
est résulté un véritable abaissement pour les recher-
ches de première main. Toute culture qui tourne sur
elle-même sans se renouveler dégénère forcément en
déclamations de rhétorique. Il ne faut pas croire
qu'un corps enseignant puisse impunément n'être ni
peu ni beaucoup un corps savant. On enseigne mal
ce dont on n'a pas le sentiment vif et direct. Un
exemple rendra ma pensée. Les textes de l'antiquité
sont venus jusqu'à nous à travers mille accidents qui
en ont rendu la reconstitution dans une foule de cas
douteuse et toujours pleine de difficultés. Les pre-
mières éditions des classiques , faites au xv« siècle ,
se bornant presque toutes à reproduire lettre pour
7
98 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
lettre un seul manuscrit, étaient illisibles. Les édi-
teurs savants du xvi® siècle, hommes de goût et sur-
tout préoccupés de faire jouir les anciens de la vogue
qu'ils méritaient, voulurent donner au public des édi-
tions où l'on ne s'aheurtât pas à chaque ligne contre
des non-sens. Ils corrigèrent, parfois avec bonheur,
mais souvent avec une effrayante hardiesse, voulant
à tout prix que le texte qu'ils offraient au public fût
tiet et clair. La comparaison de tous les manuscrits
était alors impossible, et puis on était pressé; il fallait
répondre à la juste avidité que le public témoignait
pour tant de chefs-d'œuvre. En réalité, pendant deux
cents ans, les textes classiques que les écoles admirè-
rent et commentèrent furent des textes fort altérés,
où les rhéteurs du Bas-Empire et les philologues de
la Renaissance avaient collaboré pour une bonne part.
Quelle fut , dans la grande enquête qui s'ouvrit en
Allemagne vers la fin du dernier siècle , la méthode
suivie par la critique? La même que celle qu'on ob-
serve dans la restauration des œuvres d'art. Une foule
de statues antiques avaient été, au xvi® siècle,
réparées et retouchées , car ce qu'on se proposait à
cette époque, ce n'était nullement de voir les œuvres
de l'antiquité telles qu'elles étaient venues jusqu'à
nous : c'était de montrer des œuvres belles, que rien
ne déparât. Quand un goût plus exercé s'introduisit
EN FRANCE. 99
dans l'étude de l'art ancien, on se hâta d'enlever ces
additions malencontreuse. On a fait de même pour
le9 textes. Orâce aux facilités qu'offrent maintenant
les grandes collections de manuscrits centralisées daD9
les capitales, on a institué un vaste travail de coU$i^
ûw ; au moyen de règles sûres, on est reoaionté ai^
plus ancien texte qu'il soit possible d'atteindre ; on a
fait justice des corrections maladroites des éâitûtti::0
moderaes. Or, voici ce qu'il y a de bîeu remarquable*
Le département des manuscrits de la BibliqUièque
impériale est la plus précieuse collection que Yojx
possède pour les textes de l'antiquité latine. Sont-ce
les professeurs de l'Université de France qui ont
fait u^age de tels trésors? Nullement. Ce sont de3
colonies d'Allemands et de Hollandais qui ont exploité
ce vaste dépôt et en ont cueilli tout le fruit. Des col-
lôotions de classiques, où rien n'était épargné ^QU^ 1^
i^port de la typo^aphie, se sont faites en France^
sans qu'on se soit avisé d'aller rue de Richelieu jdM^r-
cher les moyens d'améliorer les textes. Ce tri^vail
même, exécuté par l'Allemagne et la HoUand/e fivec
une si rare patience, l'école uniTer$itaire V9. prei^que
vu de mauvais œil. 11 a été de règle de dire que les
Allemands u changent les textes )> , quand en réaUté
ils ne font qu'essayer de les retrouver. Autant vau-
drait pcétendre qu'on change un beau X9i>\im ^
400 L'INSTROCTION SUPÉRIEURE
maître en le dégageant de mauvais repeints. La rou-
tine, du reste, est toujours la même. Quand l'Aristote
grec, l'Aristote véritable, parut, il eut une longue
lutte à soutenir contre l'Aristote apocryphe des uni-
versités. Les professeurs se plaignirent ; habitués à
s'en tenir à des cahiers d'école qui n'avaient pas
cent ans et qui étaient en possession de présenter les
vraies doctrines du philosophe, ils traitèrent celui-ci
en intrus lorsqu'il osa se présenter avec le texte au-
thentique de ses ouvrages. Combien de fondateurs,
s'ils revenaient, seraient ainsi fort mal reçus de ceux
qui prétendent enseigner en leur nom I
Je sais que des restrictions nombreuses sont ici
nécessaires;' mieux que personne j'ai pu apprécier
ce que valent quelques-uns de nos maîtres, et je dé-
clare bien haut qu'il n'est pas une seule des asser-
tions précédentes qui ne fût fausse, si on la prenait
dans un sens absolu ; mais presque tous les vrais sa-
vants que compte dans son sein le corps enseignant
seront eux-mêmes, j'imagine, d'accord avec moi pour
regretter de voir la direction qu'ils donnent si peu
suivie. L'enseignement de nos facultés des lettres,
dans son ensemble , est moins celui de la science
moderne que celui des rhéteurs du iv® ou du v* siè-
cle, et souvent je me figure que, si les grammairiens
contemporains d'Ausone entraient dans les salles de
I
EN FRANCE. iOi
notre haut enseignement, ils croiraient entrer dans
leur école. Paris est un centre si brillant, qu'on ne
s'aperçoit pas de cette lacune ; mais, si l'on passe à
la province, quel désert! A part quelques honorables
exceptions, il ne sort des facultés de province rien
d'original, rien de première main. Une ou deux ten-
tatives qui se sont produites pour former ou continuer
des écoles provinciales, bien que révélant une acti-
vité louable, ont décelé un manque de sérieux, une
puérilité, une fausseté de jugement, qui attristent.
Strasbourg seul, par suite de ses institutions protes-
tantes, a gardé une forte tradition d'études propres
et de solides méthodes. A cela près, toute la produc-
tion scientifique va de plus en plus se concentrant à
Paris. On ne cherche, on ne trouve que là. Cette bril-
lante Alexandrie sans succursales m'inquiète et m'ef-
fraye. Aucun atelier de travail intellectuel ne peut
être comparé à Paris; c'est une ville faite exprès
pour l'usage des gens d'esprit; mais qu'il faut se dé-
fier de ces oasis au milieu d'un désert! Des dangers
perpétuels les assiègent. Un coup de vent, une source
tarie, quelques palmiers coupés, et le désert reprend
ses droits.
N'hésitons donc pas à le dire : il y a là une infé-
riorité dont il importe de se préoccuper. Dans les
voies nouvelles où est entré l'esprit européen depuis
tôt L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
cent aûs« la Franoe cesserait de gqtter son râûg* m
elle s'en tenait à ses vieilles traditions de spirituelle
légèreté. Admettons que la France soit aujourd'hui
aussi spirituelle qu'elle Tétait autrefois; il est bieâ
sûr au moins que son genre d'écrit â*esi pas aussi
goûté* Ce n'est plus cet esprit qui fait la loi en Eo-
rope. Le groupe nombreux d'hommes intelligents qui
travaillent avec ardeur et Succès à tirer l'Angleterre
de ses habitudes arriérées est tottrné tout entier du
oôtéderAUemagne^ L'Italie, laGrèoe, qui s'éveillent,
ne vont pas à l'école de la France ; elles vont à l'école
de l'Allemagne. La Russie y est depuis cent ans et j
reste. Or, c'est justement le privilège de la France de
savoir se plier à tout et d'exceller môme en ce qu'elle
emprunte. La France, à l'heure qu'il est, est assez
ignorante : elle croit qu'on lui dit des choses hardies
quand où lui parle de choses élémentaires; mais,
qu'on ne è'y trompe pas, demain elle sera pas-
sée maîtrèéâe. On dirait une femme qui d'abord vous
écoute sans vous comprendre, puis tout à coup vous
prouve par un mot juste, vif, profond, qu'elle a tout
compris, et qu'en un moment elle a deviné ce qui
vous a coûté de longs efforts. En une heure, la France
peut ain^ réparer toutes ses fautes passées. Il y a
dans le naïf étonnement que lui inspirent les nou-
velleë études quelque chose de si spirituel, qu'un
£N FRANCE. i03
pédant mâmeen serait désarmé. Seulement, ne nous
imaginons pas que, pour soutenir notre réputation ,
nous soyons obligés d'être superficiels. Nos pères ne
l'étaient pas tant qu'on le dit ; eu tout cas, ils l'étaient
sans effort. La légèreté a un premier charme ; mais
il n'y faut pas trop appuyer. Gardons-nous de ce que
madame de Staël a quelque part appelé le pédantisme
de la légèreté.
III.
En soumettant ces réflexions aux personnes qui
s'occupent des choses de Tesprit, on n'a nullement
prétendu faire la critique d'aucune administration. Ce
qui est arrivé est arrivé fort logiquement ; personne
n'en est responsable, et en tout cas ceux qui peuvent
le plus justement s en laver les mains sont ceux qui
n'ont fait que recueillh' l'héritage d'un long passé. En-
core moins a-t-on voulu demander des réformes, ou
môme en indiquer. Je crois peu à l'efficacité des rè-
glements ; non qu'ils soient indifférents, mais rare-
s
ment le bien qui résulte des réformes compense l'in-
convénient de changer ce qui est établi. Je conçois
une administration idéale qui ne ferait pas un seul
i04 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
arrêté nouveau, et se bornerait à un choix de person-
nes. Les hommes sont tout ; les règlements, très-peu
de chose. Les conditions de notre enseignement su-
périeur tiennent d'ailleurs si profondément aux lois
fondamentales de la société française sortie de la Ré-
volution, qu'il ne faut songer à aucune modification
radicale. Limiter la gratuité et la publicité absolues
de cet enseignement semblerait illibéral. Le trans-
porter hors de Paris, créer en France des villes d'é-
tude, des Gœttingue, des Heidelberg, paraîtrait à
plusieurs une pensée si folle, qu'il est inutile de la
discuter. Or, toute la direction qu'a prise en France
le système de l'enseignement supérieur est la suite
de ces trois ou quatre conditions fondamentales. Faut-
il donc renoncer à voir la France dotée de ces grands
établissements scientifiques qui font la gloire des
pays étrangers? Non, sans doute. Les cadres existent;
une administration éclairée, également attentive à
toutes les parties de ses attributions , persuadée que
le devoir de l'État est double, qu'il doit à la fois
répandre les connaissances et les étendre, une telle
administration , dis-je , saurait tirer parti des res-
sources infinies que la France possède. Deux ou
trois circonstances récentes me semblent de nature
à faciliter cette tâche et à élever chez nous le niveau
• de l'enseignement supérieur.
J
EN FRANCE. 105
Je mets sur la première ligne la liberté accordée
en principe à un enseignement libre, d'un caractère
à la fois attrayant et élevé, de se former à côté de
celui de l'État. Si, comme on doit l'espérer, cette
excellente institution est destinée à prendre des dé-
veloppements, on en peut attendre les plus heureux
effets *. Tout éveil est salutaire, et telle est la mira-
culeuse efficacité de la liberté, qu'elle profite à tous,
même à ceux dont elle semble blesser les privilèges.
Dans mon opinion, personne ne retirera plus d'avan-
tages de ces sortes de cours libres que l'enseignement
de l'État. La charge d'amuser et d'instruire un pu-
blic aimable et spirituel étant devenue ce qu'elle doit
être, c'est-à-dire une industrie libre, permise, en-
couragée même, les titulaires des grandes chaires
seront plus à l'aise pour vaquer à leurs austères
devoirs. L'État ne doit l'amusement à personne.
Il doit l'instruction élémentaire à tous; il doit de
plus la haute instruction destinée à un petit nom-
bre, mais dont les bienfaits retombent sur tous. On
peut sérieusement espérer que les établissements
d'instruction supérieure gagneront à être ainsi débar-
rassés d'un public qui les faussait. Rendus à leur
vraie destination, qui est de continuer la tradition de
1. Ceci fut écrit en 1864. Les espérances qu'on formait alors ne se
sont guère réalisées.
iOe L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
la ha4ite culture, ils songeront moins à attirer la foule
qu'à faire des élèves. L'idée de l'autorité scientifique,
qui manque si profondément en France, s'étendra et
se fortifiera.
Une distinction d'ailleurs s'établira de plus en plus.
Que les chaires de facultés continuent à avoir pour
but principal de répandre les vérités acquises, la
science déjà faite, nous n'y voyons pas d'inconvé-
nient; mais qu'on ne sacrifie pas à ce besoin légitime
d'une exposition élégante et claire la science en voie
de se faire, l'enseignement dont le- but principal est
de découvrir des résultats nouveaux. Que le Collège
de France redevienne ce qu'il fut au xvi® siècle , ce
qu'il a été depuis à plusieurs reprises, le grand cha-
pitre scientifique, le laboratoire toujours ouvert où
se préparent les découvertes, où le public est admis
à voir comment on travaille, comment on découvre,
comment on contrôle et vérifie ce qui est découvert.
Les cours intéressants ou simplement instructifs n'y
sont pas à leur place; il ne doit pas y être question
de programmes formant un ensemble. Les cadres
mêmes du Collège doivent varier sans cesse. A
part un certain nombre de chaires , qui ont tou-
jours leur raison d'être, car elles représentent de
grandes divisions scientifiques où le travail se con-
tinue de siècle en siècle , les titres des chaires de-
BN FRâNGK. M7
▼raient être pour la plupart mobiles^ correspondant
à la t&che de chaque jour. II ne faut pas s'obliger ici
à des symétries imaginaires, ni tenir à ce que toutes
les branches de renseignement soient représentées.
Certes, Pieu me garde d'indiquer uneseule des chaires
actuellement existantes dont on pût désirer la sup-
pression, puisqu'il n'en est pas une qui ne soit oc-
cupée par un homme d'un rare mérite; n'est-il pas
cependant regrettable qu'aucun vide ne se soit en-
core produit qui ait permis de créer une chaire de
2end, une chaire de littérature védique, et surtout
une chaire de langues et de littératures celtiques? Ce
dernier pt)int est pour les amis des études savantes
l'objet d'amères réflexions. Il n'y a pas en Allemagne,
je ne dis pas une université , mais une école d'un
ordre élevé, qui n'ait sa chaire de langues et de lit-
tératures germaniques anciennes. Serait*ce que les
langues celtiques possèdent moins de monuments^
qu'elles donnent lieu à des problèmes de critique
moins intéressants et moins variés? Non certes. Les
textes écrits dans les quatre dialectes celtiques for-
ment une masse presque égale à celle des anciens
textes germaniques; ils remontent presque aussi
haut, et, sous le rapport de l'intérêt historique et
poétique, ils sont, selon moi, supérieurs. Eh bien, ces
trésors nationaux sont chez nous oubliés. Il a suffi de
108 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
quelques exagérations niaises, des ridicules d'une
ou deux académies celtiques au commencement de
ce siècle pour jeter un discrédit complètement injuste
sur ces études : nos vieilles langues indigènes ne
jouissent pas du même honneur que le turc et le
javanais; elles n'ont jamais été représentées dans
notre haut enseignement.
On riche Collège de France où rien ne soit donné
à la frivolité, dont l'existence soit à peine connue
du grand public, bien que personne n'en soit exclu,
voilà donc le grand remède à cette infériorité dans les
hautes études qu'un peuple jaloux d'être envié par
les autres ne saurait patiemment souffrir. La raison
qui fit créer le Collège de France au xvi® siècle est
celle qui doit le faire durer. La Renaissance avait créé
une foule d'études et de méthodes auxquelles TDni-
versité refusait l'entrée dans ses établissements. Fran-
çois I", au lieu de combattre directement par des
mesurés administrativesl'esprit routinier de l'univer-
sité, créa à côté d'elle un établissement rival, où les
études nouvelles que l'on repoussait trouvèrent un
asile. Que faire pour rendre le Collège de France à
cette haute destination ? Reprendre l'esprit de Fran-
çois P^et de Henri II, y appeler les hommes qui, dans
les sciences physiques et mathématiques, ou dans les
sciences historiques et philologiques, sont en voie de
EN FRANCE. ' 109
créer. Qu'aucune branche nouvelle d'études ne se
manifeste en France sans qu'immédiatement elle soit
représentée au Collège par son fondateur. Il n'est nul-
lement nécessaire que les chaires du Collège de France
représentent le cadre encyclopédique de l'enseigne-
ment. Ce qui est essentiel, c'est qu'elles représentent
l'état du mouvement scientifique. Le but du Collège
de France étant moins de fournir une série complète
de cours que de maintenir la grande tradition des
recherches de première main, les leçons du profes-
seur, pour un grand nombre d'enseignements, ne de-
vraient constituer qu'une partie de ses devoirs. Le
Collège de France n'a jamais été plus florissant qu'à
l'époque où il n'avait pas de bâtiment à lui *, et où
chaque professeur réunissait à son domicile les dis-
ciples désireux de l'entendre. L'essentiel seraft que
l'homme voué à une série de recherches nouvelles
formât autour de lui une école qui travaillât sous sa
direction. Les laboratoires atteignent très-bien ce
but pour la chimie, la physique, la physiologie.
Peut-être pour l'enseignement philologique serait-il
opportun de créer quelques bourses « d'auditeurs
1. n importe, en effet, d'observer que l'ancien « lecteuriroyal n
était uniquement pensionné pour répandre et perfectionner de la
façon qu'il jugeait la meilleure les études qu'il représentait. Le
Collège n'a commencé à avoir un local que sous Louis XUI.
110 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
pensionnaires » , qui permettraient à des jeunes cens
studieux de suivre durant un certain nombre d'années
des études qui sont d'abord complètement improduc-
tives. La vie modeste du jeune savant étant devenue
beaucoup plus difficile depuis les récentes transfor-
mations de la vie parisienne, il s'ensuivra un grand
déchet pour la haute culture, si Ton n'y porte remède
par des précautions sagement ménagées.
A plusieurs, de tels soucis pour des études en ap-
parence humbles et obscures paraîtront superflus. Le
grand danger de nos sociétés, ce sont les courte$ Vues.
On ne songe qu'à un seul âge. « Depuis cinquante ans,
a dit très-bien M. BiotS les sciences physiques et
chimiques ont rempli le monde de leurs merveilles*
La navigation à vapeur, la télégraphie électrique, l'ë-
cleira^e au gaz ou celui qu'on obtient par la lumière
éblouissante de l'électricité, les rayons solaires deve^
nus des instruments de dessin, d'impression, de gra-
vure, cent autres miracles humains que j'oublie, ont
frappé les peuples d'une immense et universelle ad-
miration. Alors, la foule irréfléchie, ignorante des
causes, n'a plus vu des sciences que leur résultat,
et, comme le sauvage, elle aurait volontiers trouvé
bon qu'on coupât l'arbre pour avoir le fruit. Allez
1. Journal des Savants, mars 1854, et MélaHg^s seùntifyiues eî
littéraires, t. !•», p. 469^70.
EN FRANCE. 111
donc lui parler d'études antérieures, de théories phy-
siques, chimiques, qui, longtemps élaborées dans le
silence du cabinet, ont donné naissance à ces prodiges.
Vantez-lui les mathématiques, ces racines généra-
trices de toutes les sciences positives. Elle ne s'ar-
rêtera pas à V0UJ3 écouter. A quoi bon des théoriciens?
Lagrange, Laplace, ont-ils créé des usines ou des in-
dustries? Voilà ce qu'il faut! Elle ne veut que jouir.
Pour elle, le résultat est tout ; elle ignore les antécé-
dents et les dédaigne. Gardons-nous, tous tant que
nous sommes qui cultivons les sciences, de nouS lais-
ser troubler à ce bruit des exigences populaires. Pour-
suivons avec une invariable persévérance notre pa-
tient travail d'exploration, sans les écouter. »
C'est moins la foule ignorante qu'une médiocrité
prétentieuse et mesquine qui fait le raisonnement
justement blâmé par M. Biot; mais il est très-vrai
que ce faux raisonnement est le véritable danger des
sociétés modernes, surtout de la société française. Ce
qui est brillant et actuel a chez nous trop d'avan-
tages sur ce qui est à longue portée. La solidité en a
beaucoup souffert. Certes nous savons plus de choses
que le xvii® et le xviii* siècle; le monde s'est pour
nousinfiniment élargi, l'histoire surtout, comme nous
la concevons, n'a presque rien de commun avec ce
qu'on appelait de ce nom ; mais la dii^cipline in tel-
112 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
lectuelle était plus forte autrefois. Quelle applica-
tion ! quel sérieux ! et, au milieu de singulières peti- '
tesses, quel goût de la vérité ! Les classes sociales
étaient à quelques égards mieux ordonnées. La ma-
gistrature, le clergé, les institutions monastiques
fournissaient aux hommes laborieux d'excellentes
formes d'existence. En s' obligeant à remplacer tout
cela, le budget a accepté un lourd héritage. Qu'il n'y
manque pas tout à fait ; que l'État fasse pour la cul-
ture scientifique ce qu'il fait pour les choses indis-
pensables qui seraient négligées s'il ne s'en mêlait.
Les forêts disparaîtraient, si on les abandonnait à la
spéculation privée; il en faut cependant, et voilà
pourquoi on les cultive comme choses d'État. Il en
est de même de la haute science. Elle ne périrait pas
sans doute, si l'État en France l'abandonnait : grâce
à la division de l'Europe et aux bienfaisantes rivalités
qu'elle porte en son sein , grâce surtout à l'initiative
individuelle et aux grandes fortunes qui, en Angle-
terre particulièrement, sont venues en des mains in-
telligentes, l'avenir du libre développement de l'es-
prit est assuré ; mais il y va de l'honneur de notre
pays. L'intime persuasion que le monde nous admire
ne suffit pas : il faut prouver par des effets qu'on
tient sa place dans le genre de culture d'esprit que
l'Europe a définitivement préféré.
. EN FRANCE. . 113
Certes il serait fort puéril d'espérer que la France
modifiera son caractère ; il serait même téméraire de
le souhaiter. Elle est charmante comme elle est. Au-
rait-on la baguette des fées, il faudrait trembler avant
de toucher à ces choses complexes où tout se tient ,
où les qualités sortent des défauts, et où Ton ne
peut rien changer sans faire crouler l'ensemble. Mais
le moyen d'être vraiment soi-même n'est pas de cul-
tiver ses défauts. La grandeur de la France est de
renfermer les pôles opposés. La France est la patrie
de Gasaubon, de Descartes, de Saumaise, de Du
Gange, de Fréret. La France a été une nation sérieuse
aux époques où elle était le plus spirituelle ; on pour-
rait même soutenir qu'elle était plus spirituelle quand
elle était plus sérieuse, et que ce qu'elle a perdu en
solidité, elle ne l'a pas gagné en véritable agré-
ment. Gardons, je le veux bien, la tradition de l'es-
prit français, mais gardons-la tout entière. N'espérons
pas surtout que nous exercerions désormais sur l'Eu-
rope l'action que nous avons exercée au xvii® et au
xvm* siècle en nous renfermant dans nos vieilles habi-
tudes. La culture intellectuelle de l'Europe est un
vaste échange où chacun donne et reçoit à son tour, où
récoUer d'hier devient le maître d'aujourd'hui. C'est
un arbre où chaque branche participe à la vie des au-
tres, où les seuls rameaux inféconds sont ceux qui
8
114 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE
s'isolent et se privent de la communion avec le tout.
La grande expérience que la France accomplit de-
puis la fin du siècle dernier se poursuit dans Tordre
intellectuel comme dans Tordre politique. L'issue de
cette expérience est tout à fait incertaine ; mais Usera
sûrement glorieux de Tavoir tentée. La démocratie à
la manière française peut-elle constituer en politique
une société forte et durable? Peut-elle constituer
dans Tordre intellectuel une société éclairée, qui ne
soit pas dominée par les charlatans, où le savoir, la
raison, la supériorité d'esprit aient leur place, leur
autorité légitime et leur prix? Voilà ce qu'on saura dans
cent ans, et on le saura grâce à la France. Je suis de
ceux qui croient à l'avenir delà démocratie ; mais ces
sortes de prévisions sont toujours sujettes à beau-
coup de doutes, car les choses humaines sont trop
compliquées pour qu'on puisse être sûr de tenir à la
fois toutes les données du problème , et d'ailleurs la
volonté des grands hommes vient de temps en temps
déjouer les calculs. En tout cas, il faut continuer Tex-
périence. Félix culpa! Cette audace qui parfois nous
enlève les avantages des gens sensés fait notre gran-
deur. Beaucoup d'excellents esprits, à la vue des cri-
ses périodiques, suivies d'abattements, qui semblent
le régime de notre pays, voudraient imiter ceux qui
n'ont pas péché, ou bien user de remèdes capables
EN FRANCE.
115
de nous rendre le calme. Ce calme sersdt la mort. La
France ne sait pas être médiocre. Si on veut travail-
ler à la rendre telle, on n'y réussira pas; ce n'est pas
médiocre, c'est nulle et inférieure à tous qu'on la
rendrait. N'arrêtons donc pas cette fièvre glorieuse ,
qui est le signe de notre noblesse. Prenons garde seu-
lement qu'un accès n'emporte le malade, ou ne le
frappe d'une incurable débilité. La solide culture de
l'esprit, une vigilante attention donnée aux intérêts
permanents des sociétés, une perpétuelle appréhen-
sion de céder aux vues superficielles qui trop souvent
surprennent les jugements de la foule, sont les contre-
poids au moyen desquels on préviendra quelques-
unes des chances mauvaises d'une situation pleine de
péril.
L'INSTITDT DE FRANGE.
L'Institut est une des créations les plus glorieuses
de la Révolution , une chose tout à fait propre à la
France. Plusieurs pays ont des académies qui peuvent
rivaliser avec les nôtres par l'illustration des per-
sonnes qui les composent et pari* importance de leurs
travaux; la France seule a un Institut, où tous les
efforts de Tesprit humain sont comme liés en faisceau,
où le poëte, le philosophe, l'historien, le philologue,
le critique, le mathématicien, le physicien, l'astro-
nome, le naturaliste, l'économiste, le jurisconsulte,
le sculpteur, le peintre, le musicien, peuvept s'ap-
peler confrères. Deux pensées préoccupèrent les
hommes simples et grands qui conçurent le dessein
de cette fondation toute nouvelle : l'une admirable-
ment vraie, c'est que toutes les productions de l'es-
118 L'IXSTITCT BE FRANCE.
prit humain se tiennent et sont solidaires Fane de
l'autre ; l'antre, plus critiquable, mais grande encore
et en tout cas tenant à ce qu'il y a de plus profond
dans l'esprit finançais, c'est que les sciences, les let-
tres et les arts sont une chose d'État, une chose que
chaque nation produit en corps, que la patrie est
chargée de provoquer, d'encouragé et de récom-
penser, a 11 y a pour toute la République un Institut na-
tional chargé de recueillir les découvertes, de perfec-
tionner les arts et les sciences (loi du 22 août 1795). »
L'avant-dernier jour de la Convention (25 oct. 1795),
parut la loi destinée à réaliser cette pensée pleine
d'avenir. L'objet de l'Institut est le progrès de la
science, l'utilité générale et la gloire de H Républi-
que, n rend compte tous les ans au Corps législatif
des progrès accomplis. Il a son budget, ses collections,
ses prix; il confie des missions, patronne les établis-
sements scientifiques et littéraires. Pour la formation
du noyau primitif de ses membres, il fut décidé que
le Directoire exécutif nommerait quarante-huit per-
sonnes, soit un tiers des titulaires : ceux-ci nomme-
raient les deux autres tiers au scrutin.
Trois hommes contribuèrent surtout à tracer ces
grandes lignes, auxquelles il faudra revenir toutes
les fois que l'Institut voudra renouveler sa jeunesse:
ce furent Lakanal, Daunou, Camot. Malheureuse-
L'INSTITUT DE FRANCE. H9
ment, la France était alors à l'état d'un malade
qui sort épuisé d'un accès de fièvre. Des branches
entières de la culture humaine avaient été balayées.
Les sciences morales, politiques, philosophiques
étaient profondément abaissées. La littérature était
presque nulle. Les sciences historiques et philolo-
giques ne comptaient que «deux hommes éminents,
Silvestre de Sacy et d'Ansse de Villoîson. En re-
vanche, les sciences physiques et mathématiques
étaient à un des moments les plus glorieux de leur
développement. Les divisions de l'Institut en classes
et en sections se ressentirent de cet état de choses.
Les classes étaient au nombre de trois. L'une
répondait exactement à l'Académie des sciences
actuelle, et présentait à peu près les mômes sec-
tions. La seconde s'appelait classe des « sciences
morales et politiques » . Elle répondait à l'Académie
qui porte aujourd'hui le même nom et à une petite
partie de notre Académie des inscriptions et belles-
lettres. La troisième classe s'appelait « littéra-
ture et beaux-arts ». Elle embrassait ce que nous
appelons maintenant Académie française, Académie
des beaux-arts et la plus grande partie de l'Aca-
démie des inscriptions. La grande erreur de cette
division était de ne pas admettre l'existence des
sciences historiques. A dire vrai, ceux qui la firent
120 L'INSTITUT DE FRANCE.
étaient excusables : ces sciences alors existaient à
peine en France. Les sciences historiques supposent
de longues traditions, une société raffinée et, jusqu'à
un certain point, aristocratique. La philosophie, d'un
autre côté, ne se commande pas et ne se laisse
point classer. Quelque chose d'un peu écolier , sen-
tant le pédagogue, présida à toute cette distribution
primitive. La deuxième classe avait une section
appelée « Analyse des sensations et des idées. »
Six personnes étaient toujours occupées à*ce diflBcile
labeur. La troisième classe comprenait huit sections
qui s'appelaient : « Grammaire, Langues anciennes.
Poésie, Antiquités et monuments. Peinture, Sculp-
ture, Architecture, Musique et Déclamation. »
Cette organisation primitive dura six ans. Divers
règlements vinrent successivement la compléter. La
loi du 4 avril 1796 régla le mode des élections; elles
étaient à trois degrés. Les sections faisaient des pré-
sentations aux classes, celles-ci en faisaient à l'In-
stitut entier, lequel votait en dernier ressort. On ne
pouvait être membre à la fois de plusieurs classes.
Le droit de présentation pour les vacances dans toutes
les grandes écoles de l'État fut attribué aux classes
correspondantes. Enfin, par cette même loi fut dé-
volue à l'Institut la continuation des grands recueils
commencés sous la royauté par l'Académie des
L'INSTITUT DE FRANCE. 121
sciences et par rAcadémie des inscriptions et belles-
lettres. On jugea que, dans une société où, en haine
des corporations, on avait tout rendu individuel et
viager, l'Institut ayait seul assez de continuité pour
accepter l'héritage de ces grands travaux; pensée
juste et féconde, dont il faut principalement faire
honneur à Camus.
Le premier consul, cependant, voyait de mauvais
œil un corps libre, borné, il est vrai, à la pure spécu-
lation, mais se mouvant sans limites ni entraves dans
le vaste champ des choses de l'esprit. Quelques dé-
fauts sensibles s'étaient d'ailleurs manifestés dans le
plan primitif. Le 23 janvier 1803, une organisation
nouvelle, inspirée par Chaptal, vint modifier l'œuvre
de la Convention. L'approbation du premier consul
fut requise pour toutes les élections. Le nombre des
classes fut de quatre. La première répondait à notre
Académie des sciences ; la deuxième (langue et litté-
rature françaises ), à l'Académie française ; la troisième
(histoire et littérature anciennes), à notre Académie
des inscriptions; la quatrième, à l'Académie des
beaux-arts. A beaucoup d'égards, cette division était
meilleure que celle de 1795. Sous une forme chétive
encore, elle créait une place aux sciences historiques.
Elle détruisait l'agglomération disparate de spécia-
lités sans lien entre elles , que la loi de 1795 avait
122 L'INSTITUT DE FRANCE.
établie sous le nom de troisième classe. Dans la
classe de langue et de littérature françaises, et dans
celle d'histoire et de littérature anciennes, les sections
intérieures, toujours funestes aux corps savants, fu-
rent supprimées. La création des secrétaires perpé-
tuels donna plus de suite aux travaux. La continua-
tion des recueils diplomatiques, legs de l'ancien
régime et en particulier de la savante Congrégation
de Saint-Maur, fut dévolue à la troisième classe. Mais
l'esprit général de cette organisation nouvelle était,
sous d'autres rapports, bien étroit. Les sciences mo-
rales et politiques se trouvèrent écartées des travaux
de l'Institut. La première classe n'eut le droit de
s'occuper de ces sciences que « dans leur rapport avec
l'histoire ». On sent la volonté systématique de dé-
couronner l'esprit humain, de réduire la littérature
à de puérils exercices de rhétorique. Les sciences
physiques et mathématiques gardèrent la supério-
rité que leur assuraient des hommes tels que Laplace,
Lagrange, Monge, Berthollet. Mais la nullité littéraire
et philosophique devint déplorable ; les sciences his-
toriques, de leur côté, se développèrent d'une façon
pénible. C'était la faute du temps, plus que celle du
gouvernement. Celui-ci prit l'initiative de quelques
fondations utiles. La continuation de V Histoire litté-
raire de la France^ précieux recueil commencé par
L'INSTITUT DE FRANCE. 1Î3
les Bénédictins, fut décrétée en 1807 sur la propo-
sition de M. de Ghampagny.
L'organisation de l'Institut, inaugurée en 1803,
dura jusqu'en 1816. Le 21 mars de cette année, une
ordonnance du roi Louis XVIII porta à l'Institut
un coup bien plus grave que celui du 23 janvier
1803. Fondation révolutionnaire, l'Institut déplaisait
aux hommes exaltés de ce temps. Un moment on
songea à le supprimer et à rétablir 1^ académies de
l'ancien régime. Un parti de conciliation prévalut.
« La protection que les rois nos aïeux ont constam-
ment accordée aux sciences et aux lettres nous a tou-
jours fait considérer avec un intérêt particulier les
divers établissements qu'ils ont fondés pour honorer
ceux qui les cultivent : aussi n'avons-nous pu voir
sans douleur la chute de ces académies qui avaient
si puissamment contribué à la prospérité des lettres,
et dont la fondation a été un titre de gloire pour nos
augustes prédécesseurs. Depuis l'époque où elles ont
été rétablies sous une dénomination nouvelle, nous
avons vu avec une vive satisfaction la considération
et la renommée que T Institut a méritées en Europe.
Aussitôt que la divine Providence nous a rappelé sur
le trône de nos pères, notre intention a été de main-
tenir et de propager cette savante compagnie; mais
nous avons jugé convenable de rendre à chacune de
124 L'INSTITUT DE FRANCE.
ses classes son nom primitif, afin de rattacher leur
gloire passée à celle qu'ils ont acquise , et afin de .
leur rappeler à la fois ce qu'elles ont pu faire dans
des temps difficiles, et ce que nous devons en at-
tendre dans des jours plus heureux. »
Voilà un fort bon langage, et qui semble nous
porter bien loin de l'œuvre mesquine de Chaptal et
du premier consul. Malheureusement, le gouverne-
ment de Louis XYIII démentit son apparente modé-
ration, et, sous prétexte de reconstituer l'Institut, lui
fit la plus grande violence qu'il eût jamais subie. Jus-
que-là, il n'y avait eu qu'une seule radiation parmi
les membres de l'Institut, celle de Carnot, prononcée
avec une déplorable légèreté à la suite du 18 fruc-
tidor, et bientôt réparée. Le premier consul, en sup-
primant la classe des sciences morales et politiques,
n'avait privé personne du titre de membre de l'In-
stitut. Tous ceux qui jouissaient de ce titre en 1803
furent répartis entre les nouvelles classes établies à
cette époque. Il n'en ffit pas de même en 1816.
Vingt-deux académiciens, entre lesquels le peintre
Dayid, l'évêque Grégoire, Monge, Carnot, Lakanal,
Sieyès, furent privés d'un titre qu'ils honoraient par
leur caractère ou leurs œuvres. Cette mesure de ven-
geance et d'iniquité avait été provoquée par le comte
de Vaublanc. En revanche, dix-sept personnes re-
L'INSTITUT DE FRANCE.' 125
curent, par ordonnance royale, un titre qui n'a toute
sa valeur que quand il est décerné à un homme de
lettres ou un savant par le libre suffrage de ses pairs.
C'était là un triste début. La suite ne le démentit pas.
Le brillant éclat littéraire du temps de la Restaura-
tion, le puissant éveil des esprits qui firent de cette
époque le commencement d'une nouvelle ère intel-
lectuelle pour la France, ne doivent pas Isûsser ou-
blier l'état d'infériorité où la science fut tenue sous
Louis XVIII et Charles X. Une sorte de puérilité frappa
en particulier l'académie qui représentait les études
historiques. Le titre de gentilhomme de la chambre
faisait admettre un homme parmi les érudits. Ce n'est
pas que l'organisation fût mauvaise. En réalité, on
n'avait guère fait que changer le nom de deux aca-
démies. La classe de langue et de littérature fran-
çaises était devenue l'Académie française ; la classe
d'histoire et de littérature anciennes avait repris le
nom, compris de peu de personnes S d'Académie des
inscriptions et belles-lettres. Les académies eurent
1. Ce nom ne vient pas de ce que cette Académie s'occupe d'in-
scriptions. Il vient de ce que le premier noyau de la savante compa-
gnie qui a rendu tant de services à Thistoire au xvin*^ siècle fut
une commission formée au sein de TAcadémie française, et char-
gée de faire des inscriptions pour les médailles de Louis XIV. Cet
objet devint bientôt accessoire, mais le nom resta.
126 L'INSTITUT DE FRANGE.
leur règlement particulier et furent plus distinctes.
La grande unité de l'Institut, telle que la Convention
l'avait rêvée, était brisée depuis 1803; peut- être
était-ce là une conception impossible. Mais les ex-
pulsions de 1816 ;ie sauraient être pardonnées. Au
sein des diverses académies, surtout de l'Académie
des inscriptions et belles-lettres, les préjugés poli-
tiques et religieux du temps régnèrent, d'ailleurs,
avec beaucoup d'intolérance. De précieuses qualités
furent usées en intrigues. Les influences les plus ri-
diculement incompétentes s'exerçaient au su de tous.
M. le duc de Berry , M. le duc d' Angoulême avaient
leurs candidats. L'institution des membres libres créa
pour l'avenir le germe de grandes difficultés. L'in-
térôt des études sérieuses était le moindre souci d'a-
cadémiciens bommes du monde, qui voyaient surtout
dans leur nomination le privilège de porter l'épée et
un habit brodé.
La révolution de 1830 amena des jours meilleurs.
Certes, si jamais la vengeance littéraire était permise,
elle l'eût été au lendemain des journées de juillet.
Le parti légitimiste avait énormément abusé de sa
force. Il s'était montré rogue, étroit, malveillant. Il
restait, quoique vaincu sur la place publique, en ma-
jorité dans presque toutes les académies. Le gouver-
nement du roi Louis-Philippe, avec une haute rai-
•r*
L'INSTITUT DE FRANCE. 127
son, se fla au temps et à la bonne direction qu'il
comptait donner aux choses de l'esprit pour vaincre
ces survivants d'un régime déchu. Il n'enleva ni ne
conféra à personne le titre da membre de l'Institut.
Mais, attentif à s'attacher les hommes de mérite,
habile à traiter les affaires de littérature et de
science, il eut bientôt conquis dans les diverses aca-
démies, par des moyens légitimes, l'influence qu'il
eût peut-être vainement demandée à des radiations
ou à des intrusions.
Une mesure importante, qui fut prise sur la pro-
position de M. Guizot, en 1832, mit cette sage con-
duite dans tout son jour. Le mot de u sciences morales
et politiques » avait disparu de l'Institut depuis
1803. On ne peut pas dire précisément que cette
académie eût été supprimée, puisque tous les mem-
bres en avaient été placés dans d'autres sections,
et que les études historiques et géographiques qui
furent d'abord attribuées à ladite classe avaient
passé dans le domaine de la troisième classe, de-
venue depuis 1816 Académie des inscription». Mais
la philosophie, la morale, la législation, l'économie
politique, la statistique, n'avaient pas de place ofTi-
cielle dans l'Institut sous l'Empire et la Restauration.
— En ce qui concerne la philosophie, cette lacune
n'était pas fort à regretter. La philosophie de notre
128 L'INSTITUT ©E FRANCE.
temps n'est pas une science à part ; c'est l'esprit gé-
néral de toutes les sciences. Il est assez singulier
qu'il y ait dans l'Institut une section de six per-
sonnes s' appelant « seotion de philosophie »• En tout
cas, une telle section serait à quelques égards mieux
placée dans une académie scientifique, vouée à la
pure spéculation, que dans une académie compo-
sée de magistrats, de politiques, d'économistes,
d'hommes préoccupés de l'utilité journalière et des
principes qu'il faut aux peuples. Les six membres de
la section de philosophie devraient être les six pen-
seurs les plus éminents de leur temps, sans distinc-
tion d'opinion. Dans deux cents ans, quand on fera
le tableau de la philosophie du xix^ siècle , les noms
des membres de la section dont il s'agit seront-ils
les noms qui occuperont les premières places dans
les récits de l'historien? On en peut douter. Auguste
Comte n'a pas fait partie de ces représentants officiels
de la philosophie. A l'heure qu'il est, Vacherot, lit-
tré, Taine, ne figurent point parmi eux. — En ce qui
concerne la morale, on peut s'étonner aussi de la voir
traitée comme une science à part. La morale n'est
pas susceptible de progrès; on n'y fait pas de décou-
vertes. — Quant à l'histoire, nous croyons qu'il y a
des inconvénients à séparer le travail des documents
originaux du travail littéraire et philosophique. II est
L'INSTITUT DE FRANCE. 129
à craindre que dans l'avenir cela ne constitue deux
sections du travail historique, Tune se faisant avec
compétence par le paléographe, le diplomatiste, le
philologue ; l'autre se faisant par des hommes de ta-
lent sans spécialité. — Nous préférons donc la divi-
sion pratiquée dans l'Académie de Berlin, où nos deux
académies des sciences morales et des inscriptions ne
font qu'une classe et constituent ce qu'on peut appe-
ler l'Académie des sciences de l'humanité, en oppo-
sition avec l'Académie des sciences de la nature. Mais,
ces réserves faites, on ne peut que louer la façon li-
bérale dont on procéda au rétablissement de la cin-
quième classe. On rechercha' les membres de l'an-
cienne académie-, qui se trt)uvèrent au nombre de
dix. (On oublia Lakanal, réfugié en Amérique depuis
1815, et dont on ignorait l'existence, mais qui fut
réintégré par élection en 1837, après son retour en
France.) On leur adjoignit deux des correspondants
de la classe qui, depuis, étaient devenus membres de
l'Institut. Ces douze personnes complétèrent par
des élections successives le nombre de trente titu-
laires. Ainsi le gouvernement qui venait de créer une*
académie tout entière ne s'arrogea pas le pouvoir
de nommer un seul membre. Cette réserve ne devait
pas toujours être imitée.
De 1830 à 1849, l'Institut ne fit que grandir. L'A-
9
130 L'INSTITUT DE FRANCE.
cadémie des sciences, entraînée par M. Arago dans
les voies d'une publicité peut-être exagérée, acquit
une importance extraordinaire. Si le journalisme y
prit dès lors trop de place, si cette docte compagnie
en vint par moments à ressembler plus à une chambre
de députés qu'à une académie, il ne faut pas oublier
que c'est par là qu'elle devint le centre scientifique
de l'Europe. L'Académie des inscriptions fit des pro-
grès bien plus incontestables. Eugène Burnouf et Le-
tronne rivalisèrent avec les savants les plus exacts
de l'Allemagne en méthode et en sagacité. Augustin
Thierry développait en des œuvres accomplies sa fine
et profonde manière d'entendre l'histoire. Entre les
mains de Daunou, de Fiuriel, et surtout du vrai bé-
nédictin de notre siècle, M. Victor Le Clerc S les tra-
vaux de l'Académie furent conduits avec un soin et
une activité inconnus jusque-là.
Le gouvernement de 18â8 continua envers l'In-
stitut les traditions de 1830. Quelques changements
sans portée furent introduits. La gravité des pro-
blèmes sociaux qui s'agitaient donna de l'importance
à r Académie des sciences morales et politiques. On
vit l'honnête général Gavaignac, en sa naïve con-
ception des choses humaines, s'adresser à cette aca-
1 . On s'interdit de nommer ici des membres vivants.
L'INSTITUT DE FRANCE. i3l
demie afin d'obtenir d'elle des traités pour combattre
lès erreurs socialistes. Sûrement ces petits livres,
qu'on a depuis réunis en un gros volume, n'eurent
pas un seul lecteur parmi ceux qu'ils devaient con-
vertir. On compromettait ainsi la dignité de la libre
science, qui ne songe pas aux applications, en des
luttes d'un autre ordre, qui s'accommodent mieux
d'expédients que de philosophie.
Les réactions qui suivirent ramenèrent l'Institut à
ses paisibles travaux. Jamais peut-être l'activité in-
térieure n'y fut plus grande que depuis 1852. Quel-
ques dangers qui menacèrent un moment sa dignité
et son indépendance furent habilement conjurés.
Moins bien inspiré que ne le furent les ministres de
1830 et dé 1848, M. Fortoul essaya d'apporter des
restrictions aux libertés de l'Institut. Dès qu'on eut
montré à l'empereur les conséquences de ces mesures,
les choses furent ramenées à leur ancien état. Il ne
resta de cette malheureuse tentative qu'une section
nouvelle ajoutée à l'Académie des sciences morales,
section dont, apparemment, le besoin n'était pas bien
sensible, puisque plus tard l'Académie l'a fondue
dans les autres sections, avec le consentement des
membres et l'approbation du gouvernement. Dix
personnes furent nommées par décret pour remplir
les nouvelles places, ce qui ne s'était pas vu
l
i32 L'INSTITUT DE FRANCE.
depuis les plus mauvais jours de la Restauration.
Est-ce à dire que nous prétendions que l'Institut
n'a besoin d'aucune réforme? Non certes; mais, avant
de rien tenter à cet égard, les gouvernements feront
bien de réfléchir beaucoup et de beaucoup consulter.
Entre les réformes possibles, il en est deux qui nous
paraissent surtout devoir être méditées. L'une serait
relative à la division de certaines académies en sec-
tions. Cette division, indispensable dans l'Académie
des beaux-arts , est funeste aux académies scienti-
fiques. Elle fait dominer dans les élections un esprit
étroit de spécialité et de coterie. Les fondateurs des
sciences nouvelles et ceux qui les cultivent sont ex-
clus justement par ce qui fait leur gloire ou leur mé-
rite. L'importance relative des sciences change, le
nombre de ceux qui les cultivent varie. Le cadre des
sciences qui était bon en 1795 ne saurait plus l'être
de nos jours. En 1795, il pouvait être-juste d'affecter
six personnes à la botanique et six personnes à la
chimie. Dira-t-on que l'importance relative de la
botanique et de la chimie est maintenant ce qu'elle
était alors? La conséquence de ces divisions inté-
rieures est que certaines sections sont obligées, pour
se recruter, de prendre des sujets de mérite secon-
daire, tandis que d'autres sont forcées de se priver
d'hommes de premier ordre.
L4NSTITUT DE FRANCE. 133
L'institution des membres libres semble aussi ap-
peler une réforme. Sous l'ancien régime, cette insti-
tution avait toute sorte de motifs d'exister. A tort
ou à raison, notre société ne s'y prête pas. Selon
l'idée qui présida à la création des membres libres,
le membre libre est un haut personnage, aimant la
science, la comprenant, la patronnant, n'ayant pas le
temps de la cultiver, venant très-rarement aux séan-
ces, ne songeant pas à s'occuper des affaires inté-
rieures de l'académie, qu'il ne connaît pas, et qu'il a
d'ailleurs la confiance de voir bien gérées par les
membres ordinaires. Il n'est ni supérieur ni inférieur
aux membres ordinaires ; il est d'un autre rang et,
si j'ose le dire, d'un autre état. Or, de nos jours, on
voit des académiciens libres se plaindre de n'avoir
pas toutes les charges des académiciens ordinaires.
On voit poindre l'idée fausse et inconvenante que les
académiciens libres sont des académiciens de second
ordre. Certes, si une telle idée devait prévaloir, il
vaudrait mieux procéder par voie d'extinction suc-
cessive à la suppression des membres libres; car
l'égalité académique est le premier principe d'un
corps fondé sur l'estime réciproque et la bonne con-
fraternité.
Tel qu'il est, l'Institut est un des éléments essen-
tiels du travail intellectuel en France. Le régime in-
134 L'INSTITUT DE FRANCE.
lellectuel de la France ne saurait être ni celui de
l'Angleterre, à plus forte raison de T Amérique, ni ce-
lui de TAllemagne. Notre centralisation ne permet
pas ces nombreuses et fortes universités, qui sont à
la fois des académies et des corps enseignants, et
d'où le génie allemand a tiré sa plus grande force.
Chez nous, la science et l'enseignement sont choses
distinctes, souventjalouses et ennemies. Le régime de
pure liberté intellectuelle, pratiqué par l'Angleterre
et l'Amérique, pourrait encore moins nous convenir.
Outre que ce régime a créé pour les pays où il règne
une véritable infériorité en critique, il a l'inconvé-
nient d'offrir au charlatanisme et à la sottise trop de
facilités. Il y a une vraie science, il faut donc qu'il y
ait une autorité scientifique. C'est en Allemagne que
cette autorité existe au plus haut degré ; là, le char-
latanisme et l'absurdité sont infailliblement arrêtés
dès les premiers pas. Chez nous, d'assez fortes mys-
tifications peuvent se produire et réussir. La voix de
la science sérieuse est parfois bien faible contre l'au-
dace et l'imposture. Mais il y a une voix de la science,
et, quand les clameurs de la mode sont tombées, cette
voix continue de se faire entendre, et à la fin l'on n'en-
tend plus qu'elle. Voilà pourquoi, malgré les plaintes
perpétuelles de la basse opinion contre les académies
scientifiques, ces académies finissent toujours par
L'INSTITUT DE FRANCE. 135
l'emporter, parce qu'elles sont les gardiennes de la
vraie méthode. Elles existent pour un petit nombre,
mais ce petit nombre a raison, et il n'y a que la rai-
son qui dure.
On peut dire que le régime des choses de l'esprit
en France doit résulter d'une sorte d'équilibre entre
trois pouvoirs, dont aucun ne doit régner absolu-
ment : le gouvernement, les académies, le public.
Ces trois grands Mécènes ne sont pas toujours d'ac-
cord, et leur division est justement la garantie de la
liberté pour les penseurs, les écrivains et les cher-
cheurs. Constituées en sénats irresponsables, les
académies se montreraient souvent égoïstes et pas-
sionnées. Le gouvernement, disposant de moyens
d'action supérieurs aux leurs, corrige au besoin leurs
injustes exclusions; le public, avec la grande cou-
ronne qu'il a dans la main, le succès, console ample-
ment les exclus. — Seul maître des choses de l'esprit,
le gouvernement céderait trop souvent à des considé-
rations personnelles, à des jugements superficiels. Les
académies le ramènent à la saine appréciation des
hommes ; le contrôle du public l'empêche de tout don-
ner aux complaisances de cour, aux intérêts de parti.
— Le public est souvent mauvais juge, il n'est pas
capable d'apprécier certains mérites scientifiques. Le
gouvernement et les académies sont là pour dispenser
136 L'INSTITUT DE FRANCE.
les savants d'avoir besoin du public, pour favoriser
ces travaux spéciaux qu'une cinquantaine de per-
sonnes en Europe suivent et comprennent, pour faire
justice des charlatans et des intrigants qui surpren-
nent souvent les suffrages de la foule et la faveur des
journaux. Nulle part plus que dans les choses de l'es-
prit, l'unité du pouvoir n'est dangereuse : la liberté
résulte de forces contraires, ne pouvant s'absorber
et servant par leurs rivalités naêmes la cause du pro-
grès.
TROIS PROFESSEURS
AU COLLEGE DE FRANCE.
I.
RAMUS.
Parmi les nombreuses monographies dont la Fa-
, culte des lettres de Paris, soit par les savants tra-
vaux de ses membres et de ses agrégés, soit par le
remarquable mouvement d'études qu'elle encourage,
a enrichi l'histoire littéraire et philosophique, l'étude
de M. Charles Waddington sur Ramus^ est une des
plus dignes d'éloge : elle ajoute un chapitre curieux
à l'histoire de la philosophie française et de l'uni-
versité de Paris. Ramus ne saurait prétendre à la
gloire de ces grands créateurs dont l'influence s'é-
tend sur toute la ligne de Tesprit humain ; mais peu
i. Ramus {Pierre de la Ramée), sa Vie^ ses Écrits et ses Opinions,
par Charles Waddington, professeur agrégé de philosophie à la
Faculté des lettres de Paris. •— Paris, 1855.
i38 RAMUS.
de maîtres ont eu plus d'importance dans Tenceinte
des écoles. A Ramus appartient le premier essai
tenté pour tirer Tinstruction du cercle étroit de la
scolastique et pour faire parler aux sciences la lan-
gue vulgaire. L'enseignement littéraire et l'ensei-
gnement scientifique, ,dans leur opposition avec
l'enseignement scolastique, doivent le tenir pour un
de leurs pères. Le moyen âge n'a pas eu de plus
ardent adversaire, et, comme presque tous les
réformateurs, il fut victime de sa réforme. Sa mort
déplorable, en effet, ne saurait être mise unique-
ment sur le compte des passions religieuses, et
Ramus doit être considéré bien plus comme un
martyr de la bonne discipline de l'esprit humain
que comme un martyr de la liberté de conscience.
Le principal intérêt de l'ouvrage de M. Wadding-
ton est dans le tableau vivant qu'il présente de l'état
des études et de l'Université au xvi^ siècle. Ce
tableau n'est pas flatteur : je ne sais si l'université
de Paris compte dans ses longues et souvent glo-
rieuses annales une époque de plus grand abaisse-
ment. La Renaissance, fait essentiellement italien
dans son origine, n'y avait pas encore pénétré. La
routine, la paresse, le parti pris de repousser les
études nouvelles avaient formé autour de cette
grf^nde institution d'infranchissables barrières; une
RAMUS. 139
scolastique formaliste et tide de sens occupait la
place due aux études libérales, seules vrairaent eiB-
caces pour la culture de l'esprit; les règlements,
toujours funestes à l'enseignement supérieur, ne
laissaient rien à l'initiative du maître. Le grief sans
cesse renouvelé contre Ramus est que, dans son
cours de philosophie, il se permettait parfois d'ex-
pliquer des poètes et des orateurs : un professeur
de philosophie ne devait citer qu'Aristote, c'est-à-
dire les cahiers traditionnels où l'on prétendait qu'é-
tait renfermée la doctrine de ce philosophe. Le même
Ramus ayant osé dire qu'Aristote n'avait pas bien
défini la logique, un procès lui fut intenté, et un
arrêt du roi, publié à son de tronipe dans les rues
de Paris, le déclara pour ce fait téméraire, arrogant,
impudent, ignorant, homme de mauvaise volonté,
médisant, menteur. Encore cet arrêt fut-il trouvé
beaucoup trop doux : Jacques Charpentier, prélu-
dant aux violences qui devaient plus tard faire de
lui un assassin, réclamait un exil perpétuel; d'au-
tres adressèrent au roi leurs plaintes et supplications,
« afin que, dans son amour pour les lettres et sa
bienveillance pour les maîtres qui les enseignent, il
voulût bien condamner cet homme aux galères ».
Leur requête fut un moment prise au sérieux, car,
plusieurs années après, Charpentier, dans une apo-
140 RÂMUS.
Strophe adressée à Ramus, disait : « Ceux auxquels
il souvient encore de ce temps disent que, si Ton
n'eust adouci le roy, il vous eust dès lors envoyé
plus loin semer vostre doctrine, et par adventure
occupé en un lieu où vous n'eussiez eu le loisir de
faire des animad versions sus Âristote. »
Ce qu'il y a de curieux, c'est que François P% en
rendant l'arrêt ridicule dont nous venons de parler,
crut de la meilleure foi du monde soutenir sa répu-
tation de restaurateur des études. On lui avait per-
suadé que Ramus en voulait aux auteurs anciens,
qu'il couvrait de sa royale protection. « Étrange
contradiction! dit M. Waddington. Voilà un roi qui
avait, dit-on, de la sollicitude pour la philosophie,
et qui la persécute outrageusement; ce même roi se
vante de protéger les sciences, et c'est pour en
étouffer le progrès ; il s'appelle le « père des lettres » ,
et il bâillonne un des écrivains qui ont fait le plus
d'honneur à la France du xvi® siècle. Telles sont
les erreurs inévitables du pouvoir absolu quand
il se mêle de ce qui ne le regarde pas. La pensée
n'a pas de maître ici-bas : elle ne relève que d'elle-
même. » Quant à l'Université, elle regarda la con-
damnation de Ramus comme une victoire. Le texte
de l'arrêt, imprimé en français et en latin, fut affiché
dans tous les quartiers; on représenta dans les col-
RÂMUS. 141
léges des pièces où Ramus était accablé d'outrages
aux grands applaudissements des scolastiques qui
y assistaient.
En présence d'un pédantisme aussi intolérant, la
nature et la vraie destination du Collège de France
apparaissent dans tout leur jour. La fondation de
cet illustre établissement fut la conséquence de l'es-
prit d'exclusion qui repoussait de l'Université toutes
les études nouvelles, réclamées par les progrès du
temps. Les études, ainsi chassées de l'enseignement
officiel, allaient coloniser près de là ; et ainsi, par le
concours de bannis, se forma la grande école qui a
eu la gloire de représenter à diverses reprises la
plus haute culture de l'esprit humain. Le grec se
présenta d'abord; mais l'Université, ne trouvant pas
dans ses archives un texte qui permit l'enseignement
de cette langue, suspecte d'hérésie, considérant
d'ailleurs que les bons docteurs ne l'avaient pas
connue, ferma ses portes, et ce fut le Collège royal
qui eut la chaire de Danès. L'hébreu s'offrit ensuite;
mais l'hébreu n'était pas une des langues dont
l'Université admît l'existence légale; l'hébreu fut
repoussé, et le Collège royal eut la chaire de Va-
table. Les canonistes et les professeurs de droit
romain s' obstinant à soutenir que le droit français
n'existait pas et ne pouvait être enseigné, le Collège
142 RAM US.
de France eut la première chaire de droit national,
fondée pour De Launai. Ramus ayant vainement
essayé d'introduire dans la philosophie universitaire
un esprit plus libéral, le roi Henri II, au lieu de
l'envoyer aux galères selon la supplique de ses col-
lègues, lui adressa une lettre pleine d'encourage-
ments et d'éloges, pour lui annoncer qu'il venait de
créer en sa faveur au Collège royal une chaire d'élo-
quence à la fois et de philosophie, et qu'il l'auto-
risait à y poursuivre ses études selon le plan qu'il
s'était tracé.
Telle fut à l'époque de sa fondation et telle est
encore de nos jours la raison d'être de ce grand
établissement, dont la destination est en général si
peu comprise. Loin de faire double emploi avec les
établissements de l'Université, comme on le suppose
trop souvent, le Collège de France répond à des
besoins d'un autre ordre et qui tiennent si profon-
dément au progrès de l'esprit humain, que la ma-
nière plus ou moins fidèle dont il remplit sa mission
peut être prise comme mesure du développement
scientifique à un moment donné. Les époques où le
Collège de France a compté dans son sein les chefs
du mouvement intellectuel ont été les époques fé-
condes en grands résultats; les moments où le Col-
lège de France, transformé en succursale des éta-
i
r
5
RAM us. 443
blissements ordinaires , n'a fait que répéter des
doctrines reçues sans poursuivre aucune méthode
nouvelle, ont été des temps de décadence scienti-
fique. Un corps comme TUniversité, — ai-je besoin
de dire que je n'entends parler ici que delà tendance
générale de l'institution, et non des personnes dis-
tinguées qui peuvent en faire partie ? — un corps,
dis-je, comme l'Université, chargé d'enseigner à
tous les degrés les études réputées classiques, est
nécessairement un peu étroit dans ses jugements.
Les nouvelles études ne doivent pas êtœ téméraire-
ment introduites dans le programme de l'instruction :
il faut qu'un stage leur soit pour ainsi dire imposé,
et il n'y a pas d'inconvénient à ce que l'enseigne-
ment commun ne suive qu'avec une certaine mesure
le progrès de la science ; autrement on s'exposerait
à donner une sanction officielle à des hypothèses,
et l'on s'obligerait à mener la jeunesse à travers
les tâtonnements qui se produisent toujours au
début d'un nouvel ordre de travaux. Toute corpo-
ration d'ailleurs doit avoir ce qu'on appelle « l'es-
prit de son état », et par conséquent une tradition
chargée de maintenir cet esprit. Or, la tradition
dans les choses intellectuelles dégénère en rou-
tine, sans qu'il y ait de la faute de personne.
L'esprit particulier de chaque état implique quel-
144 RAMOS.
que chose d'étroit, qui n'est pas la libre allure
de rhomme dégagé de tout lien de profession. Un
corps enseignant, quel que soit le nombre des
hommes illustres qu'il renferme, est obligé de con-
server un peu de ce bon petit esj^rit à la ma-
nière de Rollin, sage, honnête, ne péchant pas par
trop de pénétration et de vivacité. La science a
d'autres droits et d'autres devoirs ; les utiles bar-
rières que réclame l'austère fonction de l'enseigne-
ment seraient quelquefois pour elle des entraves ; la
première condition qu'elle exige pour porter ses
fruits est la liberté. A côté des établissements où se
garde le dépôt des connaissances acquises, il est
donc nécesssdre qu'il y ait des chaires indépen-
dantes où s'enseignent, non les branches de la
science qui sont faites, mais celles qui sont en voie
de se faire, et où la grande orighialité, qui dans
l'enseignement proprement dit n'est pas une qualité
indispensable, trouve sa juste place. S'il était per-
mis de comparer des choses aussi différentes par
leur nature, je dirais que le Collège de France, aux
bonnes époques, a été à l'Université ce que les an-
ciennes colonies des États-Unis ont été pour l'Angle-
terre, un asile ouvert à tout ce qui ne se trouve
point à l'aise dans la mère patrie, et où des fonda-
tions distinctes, en apparence sans lien les unes avec
RAMUS. 145
les autres, arrivent à constituer par la liberté un
ensemble harmonieux.
Jamais peut-être le Collège royal ne réalisa mieux
ce beau programme que dans les premières années
de sa fondation. Malheureusement, les factions reli-
gieuses vinrent y porter le trouble et anéantir pres-
que Tœuvre de François l'*^ Ramus, comme plusieurs
de ses collègues, embrassa la Réforme ; c'était trop
de deux haines contre un seul homme, à une époque
où la haine ne s'assouvissait que dans le sang. En
général, la bonne politique défend de conduire plus
d'une opposition à la fois. Le monde, avec raison
peut-être, a de telles antipathies contre les nova-
teurs, que l'homme qui dévoue sa vie^ à une
idée ne peut guère triompher qu'en succombant
sous le poids des colères que les fortes individualités
ont le privilège d'exciter autour d'elles. Le jour où,
à la haine des partisans d'Aristote, qui étaient assez
modérés pour ne demander contre lui que les ga-
lères, vint se joindre la haine du parti fanatique, qui
en appelait aux massacres et aux bûchers, le pauvre
Ramus fut perdu. On débuta par les destitutions
et les tracasseries. « Les ennemis de Ramus, dit
M. Waddingtoh, n'avaient pas manqué de dire et de
répéter qu'un professeur huguenot faisait tort à
l'Université, et que les pères de famille ne voudraient
10
146 RâMUS.
plus envoyer leurs enfants ^ ws des collèges i»fccté3
par l'hérésie. « Les parents, disait-on dans unç
a requête du mois d'août 1568, estoient divertis
« d'envoyer leurs enfants aux collèges, pour 1^^
« crainte qu'ils avoient que par tels principaux et
« pédagogues ils ne fussent divertis de la vraye
« religion; dont procédoit une infinité d'inconvé''
a nients et roesme tonte espérance ostée de pouvoir
« remettre ladite Université en sa première splen*-
« deur et vigueur. » De li dans le corps enseignant
tant d'épurations qui, au dire de certaines gens,
devaient repeupler les écolea.., Peut-être le lecteur
est-il curieux de savoif ce que devinrent l'Université
et le Collège royal, quand on en eut chassé par tant
d'exorcismes et d'ordonnances tout ce qui sentait de
près ou de loin l'hérésie,.. L'Université est sans
doute plus florissante ? Il n'en est rien : des milliers
d'étudiants qui naguère affluaient de tous les pays
de l'Europe ont renoncé à venir sur une terre inhos-
pitalière pour entendre des professeurs qui ne sont
plus les premiers du monde, ou dont les doctrines
intolérantes les effrayent. Mais du moins les pères
de famille catholiques ont-ils repris confiance ? en-
voient-ils de nouveau leurs enfants dans les écolea
purifiées? Pas davantage; ils les envoient chez les
jésuites, pai' la raison très-simple que, si l'on cher-
RÂMUS. 147
che uniquement dans l'éducation les principes les
plus purs du catholicisme, personne, sous ce rap-
port, ne saurait rivaliser avec la société fondée par
Loyola. Écoutons du reste un témoin oculaire, assez
peu suspect de favoriser cette société. Hubert Lafi-
guet, écrivant de Paris à son ami Gamérarius, le
26 août 1571, lui décrit en quelques mots l'état de
renseignement : « Les études se relèvent un peu;
« mais ceux qui professent notre religion sont exclus
a de toutes les chaires. Les jésuites éclipsent en
« réputation tous les autres professeurs, et peu à
(( peu ils font tomber les sorbonistes dans le mé-
« pris. » Quant au Collège de France, personne n'en
parle à cette époque : Turnèbe est mort ; Ramus est
condamné au silence ; Denis Lambin, intimidé par
le nom de « politique » que lui donne Charpentier et
par les dénonciations furibondes de ce dernier,
Lambin s'exile, sous prétexte d'aller consulter en
Italie des manuscrits. Il reste Charpentier; mais, s'il
a bien pu, comme il s'en vante, conserver au Col-
lège royal son existence , il est incapable de lui
•donner la gloire. Il ne retient du monde à ses cours
qu'en se livrant à des déclamations sanguinaires, à
des sorties violentes contre les « politiques » .
(c Ainsi, continue M. Waddington, s'annonçait
cette décadence progressive de l'Université que
148 RÂBIUS.
devait achever la Ligue, et que décrit assez plai-
samment la satire Ménippée : « Jadis, au temps des
« politiques et des hérétiques Ramus, Gallandius,
(( Turnebus, nul ne faisait profession des lettres
(c qu'il n'eust de longue main et à grands frais estu-
« dié et acquis des arts et sciences en nos collèges,
(( et passé par tous les degrés de la discipline sco-
« lastique. Mais maintenant les beurriers et beur-
(( rières de Vanves, les vignerons de Saint-Cloud,
« sont devenus raaistres es arts, bacheliers, princi-
« paux, présidents et boursiers des collèges, régents
(( des classes, et si arguts philosophes que mieux
« que Gicéron ils disputent de inventione. »
Les efforts consciencieux de Ramus pour s'oppo-
ser, en qualité de doyen du Collège royal, à cette
décadence, achevèrent de perdre le courageux ré-
formateur. La Saint-Barthélémy offrit à ses enne-
mis l'occasion de satisfaire leur rage, en la cou-
vrant d'un prétexte religieux. Les circonstances de
cet abominable assassinat nous sont connues dans
leurs plus menus détails, grâce à la piété des
amis de Ramus, dont l'un habitait la même mai-
son que lui, et dont l'autre fit un long voyage
pour venir à Paris recueillir le témoignage des
voisins et des témoins oculaires. Le mardi 26 août,
c'est-à-dire le troisième jour du massacre, des
RAMUS. 149
assassins à gages, conduits par deux hommes, dont
Tun était tailleur et Fautre sergent, forcèrent ren-
trée du collège de PreslesS où demeurait Ramus,
et se mirent à fouiller la maison. Ramus, à la vue
des meurtriers, s'était retiré dans un petit cabinet
de travail au cinquième étage; il y attendait la
mort en priant, lorsque la troupe homicide, sur
quelques indications qui lui furent données, força la
porte et se précipita dans la chambre. L'un des
chefs de la bande lui déchargea sur la tête une arme
à feu dont les deux balles allèrent se loger dans la
muraille, tandis qu'un autre scélérat le perçait de
son épée. Les assassins le précipitèrent ensuite par la
fenêtre, d'une hauteur de plus de cent marches. Le
corps, dans sa chute, rencontra un toit qu'il défonça
en partie, et tomba palpitant dans la cour du col-
lège. Le sang et les entrailles se répandirent sur le
sol, et pourtant l'infortuné respirait encore. On lui
attacha une corde aux pieds et on le traîna par les
rues étroites qui avoisinent la place Maubert jusqu'à
la Seine; là, on lui coupa la tête, et le corps fut jeté
dans la rivière. Mais la populace, chez laquelle trois
journées de massacre avaient éveillé l'horrible ap-
1 . Le collège de Presles était situé sur le versant de la montagne
Sainte-Geneviève, près de remplacement actuel du Collège de
France.
petit du sang et de la mort, n'était pas encore satis-
faite. Les passants, moyennant un écu qu'ils donnè-
rent à des bateliers, se firent apporter sur la berge
le cadavre qui surnageait près du pont Saint-Michel,
et s'en donnèrent le spectacle. Les ennemis de Ramus
prodiguèrent de nouveau à ses restes d'infâmes ou-
trages, pendant que sa riche bibliothèque et son
mobilier devenaient la proie des assassins.
La rage qui se déploya iors de la mon de Ramus
ne permet guère de croire que le fanatisme religieux
ait été le seul mobile qui conduisit le bras des
assassins. Tel fut l'avis des contemporains, et
tous, d'une seule voix, désignèrent comme le
principal coupable le rival et l'indigne confrère
de Ramus, Jacques Charpentier. La discussion lu-
mineuse de M. Waddingtun ne permet plus un
doute sur ce point. Oui, l'histoire peut, sans crain-
dre d'être injuste ou téméraire, faire peser sur
Charpentier toute la responsabilité de l'assassi-
nat que nous venons de raconter. Les antécédents
de Charpentier, sa haine bien connue contre Ramus,
}s imprécations auxquelles on le voit se livrer
ans sa chaire contre les protestants et les n po-
tiques », les menaces de mort et les prédictions
inistres qui reviennent fréquemment sous sa plume,
éloge impudent qu'il ne rou^t pas de décerner aux
RAM os. m
plas odieuses proscriptions, la joie qu'il ténioigna
de la Saint-Barthélémy, qu'il appelle une belle et
douce journée*; la part qu'il prit comme dîzenier à
toutes les violences Contre les protestants et proba-
blement au massacre même du 24 et du 25 août ;
l'horrible façon dont, quelques mois après, renou-
velant ses diatribes contre Ram us, il apostrophe éa
mémoire et le représente comme frappé par Dieu
d'un juste mais trop tardif châtiment; ses liaisonâ
intimes avec une coterie d'hommes qui jouèrent un
rôle important dans la Ligue, tous violents, fana-
tiques, médiocres, et partageant sa haine contre
Ram us; les félicitations qu'il reçut après la Saint-
Barthélémy de l'un de ses collègues, félicitations
qu'il mit en tête de son dernier ouvrage, et où se
trouvent d'atroces plaisanteries sur « le plongeon
profitable pour tous, que Ramus aurait dû faire un
peu plus tôt »; la mort de Denis Lambin, qui, atta-
ché au parti des « politiques » et se souvenant des em-
portements de Charpentier contre ce parti, crut voir
son sort écrit dans celui de l'infortuné Ramus
et mourut de frayeur quelques jours après la Saint-
Barthélémy; enfin le témoignage unanime deB coû-
1. Clarissimus sol idemqrM suavissimus Galliœ illuxit, superiore
mente ÂuguBtoi,.
i52 RAMUS.
temporains, excepté un seul, dont le récit porte des
^ traces évidentes de fausseté, tout se réunit pour ac-
cabler Charpentier. Le Collège de France lui-même
a paru renoncer à défendre une mémoire aussi com-
promise. Dans un discours prononcé en 1595 sur la
constitutio]\et la réorganisation de cet établissement,
le professeur H. de Monanlheuil, exprimant le vœu
que Ton place dans le Collège les portraits de tous
ceux qui y ont enseigné, propose d'en exclure Jean
Dampestre, à cause de son incapacité avouée ; puis
il énumère tous les lecteurs royaux depuis Tan
1530; dans cette liste il n'omet qu'un seul nom,
celui de Jacques Charpentier. Associons-nous donc
à l'arrêt sévère qu'à trois siècles de distance pro-
nonce M. Waddington : « Je le dis en terminant,
avec une conviction profonde et inébranlable : Ra-
mus a péri victime d'une vengeance particulière, et
le meurtrier est bien Jacques Charpentier. Au nom
, de sa victime, je le voue à l'indignation des hommes
tie cœur et au mépris éternel des gens de bien. Tout
ami des lettres, de la philosophie et des sciences,
pour ne pas dire de la religion et de la morale, s'u-
nira, j'en suis sûr, à cet anathème. »
La dispute et l'injure, qui semblèrent le partage
de Ramus durant sa vie, ne cessèrent point par sa
mort. En 1577, cinq ans après la Saint-Barthélémy,
RAMUS. 153
le théologien Génébrard, dans un discours prononcé
à Saint-Germain-des-Prés, l'appelait « corrupteur
et abuseur de la jeunesse, laquelle il dégoustoit de
bons autheurs, doctes livres et anciennes disciplines,
hérétique aux éléments et langues;, hérétique en
grammaire, hérétique en rhétorique et philosophie,
hérétique en Euclide, père et fondateur des mathé-
matiques, hérétique en Fart militaire, hérétique en
théologie, esprit de trouble, de contradiction, verti-
gineux, gros, espais et ignorantissime en la cognois-
sance des choses, manquant d'une des principales
parties de rhétorique, à sçavoir invention, pauvre
et outrecuidé ignorant. » Ces invectives, ainsi qu'il
arrive d'ordinaire, provoquaient d'un autre côté des
louanges non moins exagérées. Ramus, condamné
en France comme un dangereux novateur, s'élevait
aux honneurs de chef, d'école, et le ramisme deve-
nait la philosophie officielle de presque tous les pays
protestants. L'Allemagne, qui avait encore deux
cents ans à attendre avant de trouver sa philosophie
originale, fut ramiste pendant une partie du xvi^ et
du xvii* siècle. Il faut lire, dans l'ouvrage instructif
et judicieux de M. Waddington, l'histoire de cette
longue tradition pour comprendre le rang élevé que
Ramus mérite d'occuper parmi les fondateurs de la
philosophie moderne. Il scella de son sang le prin-
cipe fondamental de cette philosophie, la liberté de
la pensée; les tribulations de sa rie et l'borrear de
sa mort resteront comme un frappant exemple des
ridicules et des atrocités qui se produisent, toutes
les fois que l'État ne remplit pas son premier de-
voir, qui est de rester neutre dans les combats de
l'esprit.
u.
EUGENE BURNOUF*.
La France et l'Europe viennent de perdre un
savant qui, dans une vie de cinquante années, ,a su
faire revivre deux ou trois civilisations de Vantique
Asie, restituer à la science des langues dont le nom
était à peine connu avant lui, expliquer des mouve-
ments religieux dont le sens avait jusqu'à nos jours
échappé à la critique, rendre leur signification pri-
mitive aux livres de Zoroastre, aux inscriptions de
Darius et de Xerxès, aux légendes primitives du boud-
dhisme, découvrir et déterminer avec finesse mille
lois délicates de l'esprit humain, mille relations ina-
perçues, mille traits de la nature morale intéressants
pour l'histoire et la vraie philosophie, laisser enfin
le plus parfait modèle d'une vie consacrée a l'étude
et à la méditation. S'il est un homme pour lequel il
]. Écrit au Tendemain de sa mort.
156 EUGÈNE BURNOUF.
soit vrfû de dire que l'histoire de sa vie fut l'histoire
de ses travaux, c'est assurément Eugène Burnouf.
Jamais pensée ne fut plus absorbée que la sienne
dans la recherche du vrai ; jamais eiistence ne fut
plus exclusivement vouée à l'objet qu'elle s'était
assigné. Et pourtant ceux qui ne connaîtront cet
homme éminent que par ses livres n'apprécieront
jamais que la moindre partie de ses admirables fa-
cultés. Il fut supérieur à ses travaux, non qu'il ne
les ait portés au plus haut degré de perfection qu'il
soit possible d'atieindre dans l'état actuel de la
science, mais parce que volontairement il s'y borna
à l'œuvre la plus humble et la plus utile, évitant
avec autant de soin que d'autres les recherchent,
les occasions de déployer les parties brillantes de
son génie.
Le trait essentiel du caractère d'Eugène Burnouf
fut le dévouement et l'oubli de soi-même. Non con-
tent de donner à ses livres la forme la plus stricte-
ment scientifîque, il se refusait jusqu'aux moyens
les plus légitimes de publicité, moyens dont le char-
latanisme peut abuser, il est vrai, mais que la bonne
science n'est pas obligée pour cela de s'interdire.
.« Il en est des vérités philosophiques,^ disait-il en
18âS, en présidant la séance annuelle des cinq aca-
démies, comme des vérités morales : l'homme ne
EUGÈNE BURNOUF. 157
doit pas en détourner un seul instant ses regards,
parce que c'est dans la contemplation incessante de
ces vérités qu'il trouve, avec uçe règle infaillible,
la récompense promise à qui sait les comprendre.
Analyser les œuvres de la pensée humaine en assi-
gnant à chacune son caractère essentiel, découvrir
les analogies qui les rapprochent les unes des autres,
et chercher la raison de ces analogies dans la nature
même de l'intelligence qui, sans rien perdre de son
unité indivisible, se multiplie par les productions si
variées de la science et de l'art, tel est le problème
que le génie des philosophes de tous les temps s'est
attaché à résoudre, depuis le jour où la Grèce a
donné à l'homme les deux puissants leviers de l'ana-
lyse et de l'observation. »
Telle était la pensée dominante d'Eugène Burnouf.
L'histoire de l'esprit humain était le but suprême
qu'il posait à la science, histoire non pas improvisée
par l'esprit de système ou devinée a priori par une
prétendue philosophie, mais fondée sur l'étude la
plus patiente et la plus attentive des détails. C'est
parce que l'Inde lui parut une des pages les^
plus importantes de cette histoire qu'il y consacra
tous les efforts de sa noble intelligence ; et c'est parce
que les études indiennes lui semblaient encore à leur
enfance qu'il se confina dans les travaux de la phi-
158 EUGÈNE BURNOUF.
lologie la plius spéciale. Il pensait avec raison qu'il
ne s'agit pas encore de disserter sur une littéra-
ture que Ton connaît depuis un demi-siècle, et
dont on ne possède les monuments en Europe que
d'une manière très-incomplète. Quelques personnes
semblaient croire qu'avec s%s hautes facultés, il eût
fait une œuvre plus méritoire et plus honorable en
écrivant sur l'Inde de savantes généralités qu'en se
livrant à ce pénible travail d'éditeur et de traducteur.
Eugène Burnouf résistait à ces entraînements, et,
quand Toccasioa le forçait à développer ces vues
générales où éclatait la pénétration de sa critique,
il ne le faisait qu'à contre-cœur, en s' excusant
d'avance des belles pages qu'il allait écrire, et en
protestant que l'étude positive, la discussion philo-
logique étaient à ses yeux, dans l'état actuel de la
science, l'œuvre la plus urgente et la plus essen-
tielle.
Cette admirable abnégation, il la portait jusqu'au
mépris de ses droits les plus acquis. La priorité des
découvertes le touchait peu quand il s'agissait des
siennes. Dîuis plusieurs circonstances où des per-
sonnes moins désintéressées eussent engagé de vives
polémiques, il se tut. Il regardait comme perdu le
temps employé à ces stériles débats. Son cours au
Collège de France était le reflet du même esprit. Nul
EUGÈNE BURNOUF. 159
n'étdt plus capable que lui d'attacher un auditoire
p^r sa parole vive, élevée, pleine de justesse. Il se
refusait ce moyen si légitime de séduction; il n'était
éloquent qu'à la dérobée eli^dans ses moments d'ou-
bli. Il croyait mieux faire pour la science en se bor-
nant à une analyse purement philologique des textes
les plus difficiles de la littérature sanscrite, les Com-
mentaires du code de Manou. Lui seul possédait le
secret de ce style étrange, vraie algèbre de la pensée
humaine ; à peine quatre ou cinq personnes en Eu-
rope étaient capables de le suivre. U préférait cet
austère enseignement à des développements qu'il
jugeait prématurés, ou à des explications plus acces-
sibles, mçus que d'autres maîtres eussent pu donner *
comme lui. *
Et ne croyons pas que ce fût là une fantaisie d'é-
rudit» un simple amour de la difficulté pour elle-
même et pour le plaisir qu'on trouve à la vaincre.
Eugène Burnouf était convaincu que la science
n'est ^Ude que si elle repose sur la plus scrupuleuse
philologie. Voilà pourquoi une des intelligences les
plus vives et les plus ouvertes de ce siècle se voua
au rude métier de manœuvre, se borna presque à la
tâche de recueillir des documents, d'apprendre des
langues» de se créer des dictionnaires, des gram-
maires. La disproportion apparente qu'on peut trou-
ICO KUGÈNE BURNOUF.
ver entre sa réputation méritée d'homme supérieur
et le caractère de ses écrits, trop sérieux pour être
généralement appréciés, n'eut pas d'autre cause. Gu-
vier est plus connu par âon superficiel Discours sur
les révolutions du globe que par les mémoires spé-
ciaux qui forment, aux yeux du savant, ses véritables
titres scientifiques. Kugène Burnouf ne voulut laisser
aucun écrit de cette espèce. Il ne faisait nulle con-
cession à la frivolité (de cela, il faut le louer sans
réserve), ni même au public simplement curieux (de
ceci, on peut éprouver quelques regrets). Cet habile
maître, appelé par la supériorité de son esprit et ses
précieuses qualités morales à devenir le centre d'une
grande école, resta ainsi dans l'isolement. 11 crai-
gnait d'abaisser la science, et, ne tenant pas compte
de la faiblesse de son siècle, il la rendait presque
inabordable. La fière et noble manière des maîtres
d'autrefois, repoussant comme indigne d'eux tout
effort pour rendre l'instruction attrayante et facile,
suppose dans l'élève une force de volonté, une résolu-
tion, un désintéressement bien rares de nos jours.
L'œuvre scientifique, d'ailleurs, renferme deux fonc-
tions bien distinctes : le. génie de la découverte, te
travail des recherches originales et Tart de les rendre
accessibles au public. Ces deux. rôles ne peuvent être
bien remplis que par la même personne. La science
EUGÈNE BURNOUF. 161
se trouve presque toujours mal des interprètes qui
veulent parler pour elle sans connaître sa méthode
et ses procédés. Par un rare bonheur, Eugène Bur-
neuf réunissait ces deux aptitudes presque opposées ;
mais, des riches dons de sa nature, il préféra les plus
sévères, et négligea les plus brillants. Le public dis-
trait ne sut pas comprendre cette haute abnégation.
Eugène Burnouf put d'abord y être sensible ; mais
cela n'atteignit pas le fond de son âme. Nous lui
avons souvent entendu répéter qu'il n'était guidé
dans ses travaux que par la vue la plus abstraite du
devoir, et qu'il n'avait besoin d'attendre aucune
récompense de l'opinion. Les joies exquises de l'in-
térieur, qui lui furent si abondamment départies,
d'abord auprès d'un père, dont le souvenir était
pour lui un véritable culte, puis au sein d'une famille
digne de lui, sufTisaieût à son bonheur; tout le reste,
il le faisait parce qu'il croyait devoir le faire. 11
avouait que, dans ses premières années, il avait été
soutenu par une noble émulation de gloire, et que
peut-être, sans ce mobile, il n'eût pu mener à fin
les immenses travaux par lesquels il débuta dans la
science. Mais cette chaleur de jeunesse l'abandonna ;
il en était venu à cette paix inaltérable de l'homme
qui ne connaît au monde qu'un seul juge, sa con-
science.
11
im EUGÈNE BTJRNODF.
Et c'est précisément parce qu'il la fuyait, que la
gloire vint le chercher. L'opinion fut vraiment
étiange à son égard. Elle ne sut pas te suivre dans
la haute voie oh. il s'était engagé, et pourtant elle le
comprit d'instinct; elle sentit tout ce qu'il y avïdt de
grave et'd' élevé dans cette nohle figure. Son immense
réputation dans les écoles savantes de l'étranger
réagit sur l'indifférence de ses compatriotes. Ses
derniers jours furent son triomphe : à quelques
;3emaines d'intervalle, il se vit élevé par le gouver-
nement aux fonctions d'inspecteur général de l'en-
seignement supérieur, et par l'Académie des inscrip-
tions et belles-lettres, à la charge de secrétaire per-
pétuel. Les louanges unanimes et sans mélange qui
éclatèrent à sa mort prouvèrent qu'en prenant la
part du sérieux et de l'honnête, il avfùt réellement
pris la meilleure part.
Son souvenir restera, poiu" tous ceux qui l'ont
connu, un sublime et cher entretien, un motif de
foi et de confiance, une excitation à bien penser
et à bien faire. Cette vie toute consacrée aux
choses supérieures, cet exemple d'un homme pos-
sédé par la passion désintéressée du vrai, avec un
rare génie pour la satisfaire, leur rappellera que,
si la gloire n'est pas laite pour tous, les pures
joies de l'étude et du devoir accompli sont ouvertes
EUGÈNE BURNOUF. 163
à tous. Non, aucun de ceux qui ont senti le parfum
qui s'exhale de cet illustre mort ne croira qu'il eût
mieux fait de suivre une voie moins noble et moins
pure.
ETIENNE QUATREHEHE.
11 n'est point permis de laisser sans mémoire une
vie comme celle de l'orienlaliste émioent que l'Aca-
démie des inscriptions et belles-lettres a perdu il y
a quelques jours. M. Etienne Quatremère avait de-
mandé qu'aucun discours ne fût prononcé sur sa
tombe. L'austérité de ses mœurs et l'àpre fierté de
son caractère eussent repoussé de même l'idée d'sne
louange posthume qui ne fût pas venue de ses œuvres.
■ L'éloge avec ses formules obligées et ses partis pris
de dissimulation nous est donc interdit. Ce n*e3t
point à des convenances pei'SODnelIes, c'est à la
science qu'on doit le compte de ces vies consacrées à
l'étude et qui appartiennent à tous.
M. Etienne Quatremère naquit à Paris en 1782,
d'une famille oii la gravité, !a sévérité de mœurs et
le goût des choses sérieuses qu'inspirait le jansénisme
formaient une sorte d'hérédité. Son aïeul, marchand
ETIENNE QUÂTREMÈRE. 465
de drap comme ses ancêtres (le mot n'est point em-
phatique appliqué à d' anciennes familles bourgeoises
où vivait une si forte tradition), fut anobli par
Louis XVI avec la clause exceptionnelle que l'un de
ses fils pourrait toujours, sans déroger, continuer le
commerce. Sa grand'mère, Anne Bourjot, dont la
vie a été écrite par dom Labat, fut un modèle de
charité chrétienne poussée jusqu'à l'héroïsme. Son
père, pénétré de la même foi, et ouvert aux idées
généreuses du siècle dans la mesure assez large où
le jansénisme les admettait, fut un des premiers
officiers municipaux élus en 1789. L'étude et le goût
des exercices de l'esprit président place dans ces
vies austères à côté des devoirs religieux. La famille
de M. Quatremère, soit par elle-même, soit par ses
branches collatérales, a donné aux lettres les noms
inégalement célèbres de Quatremère de Quincy,
Quatremère-Roissy, Quatremère-Disjonval. La sève
énergique de ces vieilles familles aboutissait pres-
que toujours à une grande originalité : chacun y avait
son type, et, comme on dirait en ce temps de
pâle uniformité, son ridicule. Le pli vigoureux
que les caractères recevaient de l'éducation tradi-
tionnelle y inculquait très-profondément certains
préjugés; mais ces préjugés mêmes entretenaient
une force de volonté et une puissance d'initiative qui
166 ETIENNE QUATREMÈRE.
s'en vont de plus en plus, depuis qu'on a cru régler
le monde en n'y l£|,issant de place que pour la fai-
blesse et la médiocrité.
Une horrible expérience de la méchanceté hu-
maine ouvrit la vie de M. Etienne Quatremère, et ne
contribua pas peu sans doute à lui inspirer cette
humeur sombre et mélancolique qui a si souvent
attristé ses plus fidèles amis. Au milieu des misères
des premières années de la Révolution, son père
commit la généreuse imprudence de répandre des
aumônes abondantes, qui lui firent supposer des
richesses supérieures à celles qu'il avait. Traduit au
tribunal révolutionnaire, il fut condamné le 21 juin
1794 pour incivisme et fanatisme. Les malheureux
dont il était le soutien habituel étaient présents à l'au-
dience, et, dans ce sanglant prétoire où la voix de la
nature était si rarement entendue, il se fit un mou-
vement quand l'arrêt fut prononcé. Le président se
leva et déclara que Quatremère, n'ayant eu en vue
que son Dieu et nullement les sans-culottes, méritait
la mort « pour avoir humilié le peuple par ses bien-
faits. »
On conçoit quel refoulement cette exécrable déri-
sion dut produire dans l'âme d'un enfant de douze
ans. La largeur de l'esprit et l'mdépendance de la
libre pensée sont presque toujours le fruit d'une
ETIENNE QUATREMERE. 167
expérience heureuse de la vie : rhomme qui n'a
rencontré autour de soi que bonté et droiture admet
volontiers d'énormes diversités dans la manière de
croire au vrai et de réaliser le 'bien ; mais il ne faut
pas demander la modération à celui qui a souffert, ni
la tolérance pour les idées à celui qui a vu les idées
servir de prétexte à la spoliation et à l'assassinat.
M. Quatremère ne connût point cette pacifique dis-
position d'esprit, qui est non pas l'indifférence, mais
l'optimisme d'une belle âme supposant chez les autres
la sérénité et l'absence de passions qu'elle sent en
elle. Ni la philosophie ni les habitudes de l'homme
du monde ne tempérant sa roideur, il aima mieux
renoncer à la part de légitime influence qu'il eût pu
exercer que de faire aucun sacrifice au commerce
des hommes. De bonne heure, il se plongea dans
l'étude et ne voulut pas en être distrait. Toute sa vie
il vécut seul, presque sans autres amis que ses livres,
les seuls qui ne pussent jamais le contredire. Les
grands travaux qu'il a publiés n'étaient pas eux-
mêmes le but principal qu'il se proposait, et ses
écrits sont toujours restés, pour le nombre et l'im-
portance, au-dessous de son érudition. Il aimait sa
science jusqu'à en être jaloux ; il voulait qu'on y crût
sur sa parole et semblait regretter que le public en
profitât.
168 ETIENNE QUATREMÈRE.
Les langues orientales furent le champ principal
de sa curiosité, mais il ne les prit point comme
une spécialité exclusive : toute autre étude l'eût
autant charmé, et, S'il préféra celle-ci, c'est pro-
bablement parce qu'il la trouva plus rare et plus
difficile. Il n'y avait livre qu'il ne lût. Son admirable
bibliothèque de cinquante mille volumes n'était point,
comme cela arrive si souvent, un instrument oisif
*
entre les mains d'un maître qui ne lit pas; c'était l'i-
mage fidèle de son savoir universel. De toutes ses
œuvres, c'est celle qu'il a le plus aimée, et une de
ses préoccupations habituelles était la beauté du ca-
talogue qui en serait dressé après sa mort.
Cette manière de prendre l'étude comme une jouis-
sance personnelle, bien plus que comme un moyen
d'enrichir la science de résultats nouveaux, explique
les côtés éminents et les parties faibles de la carrière
de M. Etienne Quatren^re. Peu de savants peuvent
lui être comparés pour l'étendue et la sûreté des
connaissances; on sent que ce qu'il donne au public
est le fruit d'un vaste travail dont la plus grande
partie reste inconnue : nul souci de se montrer;
aucun de ces artifices, bien vite découverts par
un œil exercé, au moyen desquels l'érudition novice
essaye de faire illusion. Tous les travaux de M. Qua-
tremère, quand il n'y mêle point de jugement propre,
ETIENNE QUATRE MÈRE. 16»
peuvent être pris cotnme des sources premières et
' maniés avec une entière sécurité. Mais on ne saurait
nier que, sous le rapport de la critique, ils ne lais-
sent beaucoup à désirer. Ce n'est jamais impunément
qu'on manque d'esprit philosophique, même dans
les travaux qui semblent en exiger le moins. Faute
de direction générale, M. Quatremère, avec d'incom-
parables ressources et une puissance de travail qui
ne fut jamais surpassée, n'a point ouvert de voie
vraiment féconde. L'unité d'une carrière intellec-
tuelle résulte toujours d'une grande idée extérieure,
impersonnelle, objective, comme on dit en Allema-
gne, qui entraîne l'homme, le domine, fait sa vie
sans lui et malgré lui. L'activité, si noble d'ailleurs,
de M. Quatremère fut gouvernée par de tout autres
vues. L'intérêt abstrait de la science le touchant
moins que sa propre curiosité, il se laissa conduire
par son travail plutôt qu'il ne le dirigea. On ne saisit
pas le principe qui relie ses ouvrages les uns aux
autres. Ce n'est point une critique que je fais
ici; je constate seulement la diversité des dons que
la nature sait partager entre les esprits excellents.
M. Quatremère a laissé dans }e champ des études
historiques et philologiques une trace durable, quoi-
qu'il n'ait jamais bien nettement compris, je ciois,
la portée et l'objet de ces études. Il ne se douta pas
170 ETIENNE QUATREMÈRE.
du lien qui rattache toute recherche sérieuse au pro-
blème vital de l'être pensant ; il n'aperçut pas le
but supérieur de T érudition, qui est de construire
pierre à pierre la science historique de l'esprit hu-
main, c'est-à-dire la moitié de la philosophie. Il ne
vit pas tout cela, et peut-être, s'il l'eût vu, eût-il
moins bien mérité de la cause qu'il servait sans le
savoir. Il fut comme un ouvrier laborieux, rendant
d'immenses services à la construction d'un édifice,
dont le plan, la destination et les proportions ne lui
apparurent jamais.
Ce fut en 1808 que M. Etienne Quatremère débuta
dans la carrière savante par un écrit qui doit compter
au nombre des meilleurs qu'il ait produits, ses Re-
cherches sur la langue et la littérature de VEgypte,
M. Quatremère y établit d'une manière absolument
démonstrative un résultat entrevu avant lui par
Jablonski, à savoir que la langue de l'ancienne Egypte
doit être cherchée dans le copte. Ce fut le point de
départ des recherches qui peu après furent entre-
prises pour résoudre l'énigme de l'écriture hiérogly-
phique. Mais M. Quatremère s'arrêta après ce pre-
mier pas, et n'entra pas dans la voie nouvelle. Il nia
même la possibilité d'aller plus loin, et ne crut jamais
aux découvertes de GhampoUion. Il poussait à 1! excès
la réserve quand il s'agîssait de recherches aux-
ETIENNE QUATREMÈRE. 171
quelles il n'avait point eu de part. Quelquefois cette
réserve était légitime, et on ne peut que le louer
d'avoir pris les plus grandes précautions contre les
méthodes peu sévères ; mais on ne saurait nier que
souvent aussi il n'ait trop cédé à certaines préven-
tions. Ainsi, il n'admit jamais ce ^u'on appelle la.
philologie comparée, cette grande méthode créée par
Frédéric Schlegel, Bopp, Burnouf, et de la valeur de
*
laqiieUe il n'est plus permis de douter. Il envisageait
les langues isolément, croyait qu'elles se ressemblent
à peu près également et qu'elles difTèrent à peu près
également les unes des autres, sans distinction de .
familles. Il repoussait jusqu'à l'unité de la famille
indo-européenne, et il disait que l'usage du san-
scrit pour expliquer les origines .grecques, latines,
etc., passerait, comme avait passé la mode de tout
jexpliquer par l'hébreu.
Les études sémitiques furent l'objet habituel des
travaux de M. Quatremère : il les parcourut dans les
sens les plus divers, et toujours avec un savoir con-
sommé. L'enseignement de l'hébreu, qui est la clef
de toutes les recherches sur le monde sémitique, fut
durant quarante ans au Collège de France confié à
ses soins. On ne peut pas dire que, dans cet ordre de
recherches, M. Quatremère ait rendu à la science de
signalés services. Il ne suivit guère les immenses
in ETIENNE QUATRRMÈRE.
travaux qui, depuis un demi-siècle, se sont accu-
mulés en Allemagne, et ont fait de la philologie
hébmque le modèle de toutes les philologies. Il
n'observa peut-être point assez délicatement la
nuance essentielle qui doit distinguer la chaire de
« littérature hébraïque, chaldaïque et syriaque » au
Collège de France, d'une chaire « d'Écriture sainte »
dans une faculté de théologie. M. Quatremère
voulut être théologien, et théologien raisonnable : il
ne satisfit personne. M. Quatremère se rapprochait
parfois de l'école qu'on appelle en exégèse l'école
rationaliste^ dont la tendance est de trouver aux
faits donnés pour surnaturels des explications liis-
toriques. Il ne rejetait pas les miracles, mais il en
voulait le moins possible ; quand il en rencontrait
c( d'une exécution difficile », selon sa naïve expres-
sion, il cherchait à les atténuer ou à les expliquer
par des procédés naturels et par des malentendus.
Gela l'entraînait dans bien des subtilités peu pro-
fitables à la philologie. Il distinguait, par exemple,
les miracles qui supposent seulement une vio-
lence faite aux lois de la surface de notre planète
des miracles qui supposent un arrêt du système
solaire tout entier, comme le miracle de Josué. Bien
que la puissance divine soit très-grande, il croyait
la soulager en la dispensant d'un tel effort. II
ETIENNE QUATREMÈRE. 173
n*admettait pas que ni le soleil ni la terre se fus-
sent arrêtés à la voix de Josué ; H pensait que le
nuage chargé de pierres, passant devant le so-
leil» l'obscurcit momentanément. Le nuage s' étant
déchargé sur les Chananéens, le soleil reparut, et,
comme dans la chaleur du combat on ne mesure pas
bien le temps, les compagnons de Josué crurent
qu'une prolongation du jour avait eu lieu en leur
faveur*. Dn nuage chargé de cailloux lui paraissait
un prodige beaucoup moins inadmissible qu'une sus-
pension des mouvements du ciel. Dans un cours où
la littérature hébraïque aurait été prise comme l'est
dans un cours de sanscrit la littérature indienne, .
dans un cours de chinois la littérature chinoise, je
veux dire comme un instrument pour l'étude des
origines d'une fraction de l'humanité, de pareilles
questions n'auraient pas dû se poser.
Les études phéniciennes, qui ne sont qu'une ap-
plication des études hébraïques, occupèrent beaucoup
M. Quatremère, et furent pour lui l'occasion de tra-
vaux importants. Ce n'est pis que ses interpréta-
tions aient été d'ordinaire les mieux inspirées; en
tout ce qui demandait un certain bonheur de divi-
l. Voir les Observations sur un passage du livre de Josué, publiées
dans le Journal des Savants (août 1856).
. 174 ETIENNE QUATRËMÈRE.
nation, un instinct particulier de rectitude, de sim-
plicité et de justesse, M. Quatremère ne jouissait
pas de tous ses avantages. Cependant sa riche mé-
moire lui suggéra quelques rapprochements ingé-
nieux. C'est à lui qu'appartient la découverte de la
forme exacte du pronom relatif en phénicien, qui
jusque-là avait été méconnue. Cette découverte,
faite sur des textes fort courts et peu significatifs, a
été confirmée par le déchiffrement des grandes in-
scriptions plus récemment trouvées à Marseille et à
Saïda, et qui ont livré à la science les premiers
textes de quelque étendue écrits en langue phéni-
cienne.
Dans le champ des études araméennes, M. Qua-
tremère a marqué sa trace par un ouvrage très-
important, et qui, à l'époque où il parut, fut,
peut-être sans que l'auteur s'en doutât, un trait de
lumière jeté sur les antiquités sémitiques ; je veux
parler de son Mémoire sur les Nabatéens. M. Quatre-
mère aperçut le premier l'intérêt d'un livre singulier
qui est parvenu jusqtf à nous dans une traduction
arabe sous le titre d^ Agriculture nabatéerme. Il en
tira de précieux renseignements, autour desquels il
groupa, avec l'érudition qui n'appartenait qu'à lui,
toutes les données que l'Orient et l'antiquité clas-
sique nous ont laissées sur le même sujet. Ces re-
ETIENNE QUATREMÈRE. 175
cherche3 ont été depuis reprises par M. Ghwolson»
de Saint-Pétersbourg; celui-ci a énormément en-
chéri sur les opinions de M. Quatremère qui pou-
vaient paraître les plus exagérées. Selon notre
savant compatriote, nous aurions dans Y Agricul-
ture nabatéenne un ouvrage d'agronomie composé
à Babylone à Tépoque de Nabuchodonosor. Selon
M. Ghwolson, ce serait à plusieurs milliers d'an-
nées avant Jésus-Christ que ce livre singulier nous
ferait remonter. Il faut attendre, pour se pro-
noncer d'une manière assurée, que le texte arabe
complet des ouvrages nabatéens ait été publié. Mais
les extraits qu'en a donnés M. Chwolson soulèvent
les doutes les plus graves*. Il est bien probable que
toute cette littérature nabatéo-arabe est un produit
apocryphe des écoles babyloniennes du v* ou du
Yi* siècle de notre ère. Mais, comq;ie telle, elle a en-
core beaucoup d'intérêt ; car il s'y trouve de pré-
cieuses données sur l'ancienne civilisation de la
Ghaldée. Le Mémoire sur les Nabatéens conserve de
mdtne son prix, bien que les conclusions en soient
fort ébranlées. Le manque de critique ne pouvait
permettre à M. Quatremère de traiter avec un plein
i. Voir Mém. de VAcad. des inscr, et belles-lettres, i. XXIV, i*"*
partie, p. 139 et sui?.; Zeitschrift der deutschen morgenlândischen
Gesellschaft, 1861, p. 1 et sui?.
176 ETIENNE QUATREMÈRE.
succès ces difficiles questions de haute antiquité.
Dans ses Mémoires sur la topographie de Babylone
et sur Darius le Mède, le môme défaut se fait
sentir.
C'est surtout à l'histoire, à la géographie et à la
littérature du monde musulman que M. Quatremère
consacra d'immenses labeurs. Ses Mémoires géogra-
phiques et historiques sur T Egypte ; son Histoire des
Sultans mamelouks y traduite de l'arabe de Makrizi ;
son Histoire des Mongols de la Perse^ traduite du
persan de Raschid-eldin ; son édition du texte arabe
des Prolégomènes d'Ibn-Khaldoun, l'un des monu-
ments les plus curieux de la littérature arabe ; ses
nombreux Mémoires insérés dans le Journal asia-
tique sont des trésors de matériaux du meilleur aloi.
Les imperfections qu'on peut reprocher à la critique
de M. Quatremère^ quand il traite des époques recu-
lées, ne se montrent point ici. M. Quatremère n'avait
nullement le sentiment des choses primitives ; il man-
quait de cette souplesse qui fait deviner ou sentir
des états intellectuels fort différents de celui* où
9
nous vivons. Mais, lorsqu'il s'agissait de l'histoire
des époqpies moyennes ou modernes, histoire qui
exige bien moins d'efforts d'interprétation et où la
solidité de l'érudition suffit, il était sans égal. L'ari-
dité et, il est permis de Jie dire, l'importance secon-
ETIENNE QUATREMËRE. $ 177
daire de ces époques de l'histoire de TOrient ne le
rebutaient pas. Les études orientales offrent un intérêt
de premier ordre, égal et, selon mol, supérieur à
celui des littératures classiques, quand elles s'appli-
quent à l'antiquité, c'est-à-dire à l'époque où l'Orient
fut le théâtre de révolutions dont nous avons re-
cueilli l'héritage. L'histoire de l'Inde védique, des
Hébreux, de l'Assyrie, de la Perse ancienne, c'est
notre histoire à tous , * puisque notre civilisation
» plonge par ses racines dans le sol même où les
Védas, la Bible, le Zend-Avesta nous transportent,
et que nous subissons encore aujourd'hui le
contre-coup de ce qui se passa il y a des milliers
d'années dans l'Asie primitive, à Ninive, à Babylone,
à Suse, dans le pays de Ghanaan. On n'en peut dire
autant des littératures modernes de l'Orient. Elles
sont aussi d'un très-grand intérêt, puisque rien n'est
à négliger dans l'ensemble des choses, et que, d'ail-
leurs, les destinées des familles les moins favorisées
de l'espèce humaine touchent' par une foule de
points au développement général de la civilisation ;
mais enfin une distinction doit être faite entre le
grand courant, qui entraîne d'une même teneur
l'humanité vers un but inconnu, et les courants,
latéraux du fleuve, qui»souvent semblent contrarier
le cours principal. L'horrible abaissement de la mo-
12
178 ETIENNE QUATREMÈRE.
ralité et de rintelligence dans les pays musulmans,
surtout à partir de la seconde moitié du moyen âge,
m'a toujours dégoûté, et j'admire la conscience des
philologues qui consacrent à ce monde dégradé les
mêmes soins qu'aux nobles restes du génie de la
Grèce, de l'Inde antique, de la Judée. Mais les plus
tristes pages de l'histoire demandent aussi des in-
terprètes, et dans le travail scientifique il faut savoir
gré à ceux qui prennent pour eux la plus mauvaise
part.
Il me reste enfin à rappeler les travaux deM.Étienne
Quatremère qui auraient dû faire sa gloire principale,
et. qui, par suite de regrettables circonstances, ont
été perdus pour le public savant, je veux dire ses
travaux lexicographiques. La vraie vocation de
M. Quatremère était de ce côté. Son immense lec-
ture, sa mémoire qui tenait du prodige, son exacti-
tude scrupuleuse sur les détails lui assuraient le
premier rang dans un ordre de travaux où les qua-
lités qui lui manquaient sont le moins exigées. Très-
jeune, il se mit à recueillir d'immenses matériaux pour
un dictionnaire arabe, qui, s'il eût été achevé, eût
fait oublier sans peine tous ceux que Ton possède.
Le meilleur juge en cette matière, son maître, Sil-
vestre de Sacy, aimait à dire qu'Etienne Quatremère
était le seul homme capable de composer un die-
étie:;nne quatremère. 17\>
tionnaire arabe. 11 est certain que, si en grammaire
Silv^estre de Sacy n'a point été égalé, M. Quatre-
mère n'eût point été de longtemps surpassé en lexi-
cographie. On peut énoncer sur ce point des conjec-
tures, quoique les travaux dont nous parlons soient
restés inédits. M. Quatremère, pour utiliser des
notes qu'il désespérait de réunir en un corps d'ou-
vrage, avait pris l'habitude de les placer à tout pro-
pos au bas des pages de ses différents écrits. Elles y
forment un encombrement assez incommode, et il
est à craindre que la science ne tire jamais qu'un
médiocre avantage des articles de dictionnaire ainsi
dispersés; mais on est surpris de l'immense dépouil-
lement de textes auxquels l'auteur s'était livré.
M. Quatremère recueillit également beaucoup de
notes en vue d'un dictionnaire copte, d'un diction-
naire syriaque, d'un dictionnaire turc oriental, et je
ci'ois même de dictionnaires persans et armé-
niens.
11 est permis de supposer que les services rendus
par le docte orientaliste dans ces diverses branches
d'étude eussent été fort inégaux. En syriaque, par
exemple, je pense qu'on se consolera de n'avoir pas
le tiravail de M. Quatremère quand on possédera
cpipplet.le beau lexique de M. Bernstein, dont le
premier fascicule a paru et donne la plus haute idée
180 ETIENNE QUATREMÈRE.
de l'ouvrage*. Ce n'en est pas moîns une chose dé-
ploral)le que ce vaste amas de travaux soit resté et
soit probablement destiné à rester toujours inutile*.
Il faut dire, pour justifier la France et le public sa-
vant d'une indifférence coupable, que le goût per-
sonnel qui portait le laborieux auteur plutôt à re-
cueillir des notes qu'à achever des ouvrages eut
autant de part que les circonstances dans ce fâcheux
abandon.
Au Journal des Savants, M. Quatremère repré-
sentait depuis vingt ans l'érudition orientale. Sa
critique, rarement bienveillante et parfois empreinte
d'une regrettable partialité, avait du moins l'avan-
tage d'être sérieuse et approfondie. Il ne tint pas à
lui que ce grand recueil ne continuât d'être ce qu'il
était du temps de Daunou et de Silvestre de Sacy,
l'écho fidèle et complet de la littérature savante de
f
l'Europe. Il y maintint la grande manière des recen-
sions spéciales et détaillées, qui disparaît de jour
en jour, et qui pourtant est indispensable au pro-
grès des recherches de première main. L'abnégation
nécessaire à ce genre de critique devient rare, et
1. M. Bernstein est mort depuis. JMgnore si l'on doit continuer
\ 'impression de son ouvrage.
12. La bibliothèque royale de Munich en a fait Tacquisition. J*ap-
prends avec joie qu'il est question d'en tirer parti.
ETIENNE QUATREMÉRE. ÏH
peut seulement trouver sa place dans un recueil
qui n'a point à tenir compte d'intérêts particuliers
ni des exigences du public.
Les qualités de M. Quatremère ne le prédestinaient
pas à faire école. Il continua son œuvre sans se sou-
cier des autres ni encourager le progrès des études
auxquelles il s'était voué. On pourrait croire que,
dans ces froides recherches, la solitude devrait être
un avantage ; il semble qu'un érudit détaché de tout
ce qui retire l'homme de la sphère des abstractions
soit mieux placé pour voir le vrai sans nuage et pour
tout embrasser. Il n'en est point ainsi : quand on n'a
pas de devoirs envers les autres, on s'en croit sou-
vent de trop grands envers soi-même, et les incon-
vénients de la bonté sont presque toujours moindres
que ceux de la personnalité renferipée en elle-même
et jalouse de son repos.
Peu sympathique au premier coup d'oeil, M. Qua-
tremère attachait à la longue par l'originalité de
son caractère et par le tour arrêté de ses idées.
Il représentait avec une énergie qui se perd de jour
en jour l'ancien esprit de la bourgeoisie parisienne,
ses traditions de sérieux, de culture libérale et d'ho-
notable indépendance. Le « règlement » en toute
chose était sa loi suprême : il le défendait avec achar-
nement dans les corps dont il faisait partie. Gardien
182 ETIENNE QUATREMÈRE.
vigilant des droits et de la dignité de ces corps,
il en était venu (tel est le siècle où nous sommes) à
paraître séditieux à force d'être conservateur. Malgré
ses côtés étroits, et, si l'on veut, ses ridicules, ce
vieil esprit avait d'excellentes parties que notre so-
ciété, affaiblie pour les grandes choses, doit certes
regretter. On vivait pour l'estime de quelques per-
sonnes, et, afin de l'obtenir, on recherchait en tout
le solide et Thonnête. Comme on s'estimait beau-
coup, soi et les siens, on consentait très-difficile-
ment à estimer les autres ; cela rendait souvent les
caractères aigres et difficiles, mais cela donnait de
la fierté et de la tenue. On était attaché à ses idées;
on avait une raison en dehors de son intérêt pour
être de telle ou telle opinion. Eu religion, on deve-
nait facilement «sectaire , afin de pouvoir regarder
la vérité comme sa propriété ou comme un privilège
qu'on partageait avec un petit nombre; mais du
moins la foi pénétrait la vie, et on se l'assimilait
comme quelque chose de personnel. L'abdication re-
ligieuse dont nous sommes les témoins, le laïque ne
s' occupant plus de théologie et croyant sans se sou-
cier de ce qu'il doit croire, eût paru à ces austères
chrétiens une monstruosité.
M. Quatremère, sous ce rapport, comme sous tant
d'autres, n'était pas de notre âge. Janséniste et
ETIENNE QUATREMERE. 183
gallican, il portait dans sa piété une gravité triste
et respectueuse qui n'excluait pas le libre juge-
ment. Les innovations religieuses le révoltaient : il
n'accepta point le bréviaire romain, devenu si fort
à la mode dans ces dernières années; il y trou-
vait des fables, des anachronismes, et préférait
beaucoup le bréviaire de Paris, composé tout entier
avec des paroles de l'Écriture et des Pères. Les nou-
veaux dogmes, les nouveaux saints et les nouveaux
miracles le trouvaient aussi fort sévère.; à l'époque
où fut introduit dans le diocèse diAmiens le culte
de sainte Théodosie, il composa un savant Mémoire
pour établir que les procédés par lesquels on avait
créé la légende de cette sainte avec une inscription
de quelques mots étaient contraires à toutes les rè-
gles de la saine critique. Cette fermeté nous paraît
surannée ; croyants et sceptiques, nous sommes de-
venus bien plus dociles. Il faudrait s'en réjouir, si
l'on pouvait croire que cela vient de plus de largeur
et d'élévation d'esprit; mais, si cela vient de l'affai-
blissement des caractères, de la fatigue et de la pa-
resse, si les habitudes que nous envisageons comme
des travers sont la condition de l'application mâle
aux choses désintéressées, il faut regretter la solide
pesanteur que la discipline des deux derniers siècles
avait donnée aux esprits. Le janséniste acariâtre,.
484 ETIENNE QUâTREMÈRE. "
chagrin, disant son bréviaire, pouvait être fermé à
bien des idées et hostile à plus d'un progrès légi-
time ; m^is il était, du moins pour les parties aus-
tères du travail de la pensée, uû auxiliaire utile, et
il rendait un immense service au développement
sérieux de l'esprit en faisant digue à l'envahissement
du nionde par l'immoralité, le charlatanisme et la
légèreté.
LA CHAIRE DE SANSCRIT
AU COLLEGE DE FRANCE.
[Journal des Débats, 10 décembre 1862.)
Toutes les personnes qui aiment la science d'une
manière désintéressée sont en ce moment préoccu-
pées d'une question fort grave. La chaire de san-
scrit au Collège de France est vacante depuis la mort
d'Eugène Burnouf, arrivée en 1852. Il y a quelques
semaines, M. le ministre de l'instruction publique
nvita, selon le règlement, MJÏ. les professeurs du
Collège de France à lui désigner les deux personnes
les plus capables de remplir cette chaire , qui est
d'une importance particulière dans l'état actuel
des études philologiques. Les professeurs, réunis
le dimanche suivant, ne purent s'empêcher de
remarquer l'absence parmi les candidats de celui
que l'opinion de toute l'Europe savante désigne
comme le successeur d'Eugène Burnouf; je veux
parler de M. Adolphe Régnier. La cause de cette
180 LA CHAIRE DE SANSCRIT
abstention était bien connue. Par un motif tout
personnel, étranger à la politique, par suite d'une
relation si intime, qu'on peut presque l' assimiler à
un lien de famille, M. Adolphe Régnier ne croit pas
•pouvoir prêter le serment exigé par la loi pour les
fonctions publiques. Pensant qu'on l'accuserait de
présomption s'il avouait le désir d'une exception au
droit commun, trop ennemi d'ailleurs des vaines dé-
monstrations pour rechercher des suffrages avec l'in-
tention de n'en pas profiter, M. Régnier avait pris le
seul parti qui convînt à la modération de son carac-
tère, il s'était interdit de se porter comme candidat
à la chaire pour laquelle les présentations étaient
demandées.
L'assemblée des professeurs du Collège de France»
en présence de cette situation difficile, ne consulta
que l'intérêt des grandes études dont le dépôt lui est
confié. Une lettre de candidature, en pareille cir-
constance, ne pouvait être considérée comme néces-
saire. Eu effet, la nouvelle de la convocation des
professeurs du Collège de France avait été insérée
au Moniteur quatre jours avant le terme fixé par
M. le ministre pour la réunion. Tel candidat habitant
une province écartée n'aurait pas eu le temps d'é-
crire pour faire connaître ses intentions. Le Collège,
d'un autre côté, devait-il entrer dans des considéra-
AU COLLÈGE DE FRANCE. 187
tîons de politique et d'administration étrangères à
la science? MM. les professeurs ne le pensèrent pas;
ils crurent que dans ces sortes de convocations une
seule question leur est posée : « Quel est le sujet le
plus digne ? » Ils présentèrent en première ligne
M. Adolphe Régnier. Quelques jours après, l'Acadé-
mie des inscriptions et belles-lettres, également con-
sultée d'après ^es règlements, présenta le même can-
didat.
Voilà, ce nous semble, une des questions qui met-
tent le mieux en lumière les vrais rapports de l'État
avec les choses de l'esprit. Il est indubitable que
l'administration de l'instruction publique serait dans
son droit en ne nommant pas M. Régnier. Le pouvoir
n'est jamais tenu d'octroyer une dispense aux lois
existantes. D'un autre côté, le ministre, en ne choi-
sissant pas le candidat qui lui est présenté en pre-
mière ligne par les deux corps savants, sortirait de
l'usage (un seul exemple d'une telle nomination peut
être cité, exemple emprunté aux plus tristes souvenirs
de la Restauration); il ne sortirait pas du règlement.
Si donc il est décidé que la dispense du serment, qui
a été accordée à M. Arago et offerte spontanément à
M. Cauchy, ne doit pas être offerte à M. Adolphe
Régnier, les amis de la science devront se borner à
regretter le dommage causé aux bonnes études par
188 LA CHAIRE DE SANSCRIT
les circonstances politiques, si embarrassées, que
traverse notre siècle.
Mais l'administration de l'instruction publique,
dans les attributions de laquelle le Collège de France
est resté, veut sans doute le plus grand bien de l'en-
seignement et le libre développement de tout ce qui
peut faire honneur au pays. A ce point de vue, nous
ne croyons pas qu'un gouvernement pût faire un acte
plus honorable et plus libéral qu'en invitant M. Adol-
phe Régnier à monter dans la chaire dont les deux
corps les plus compétents du monde le croient digne,
et à laquelle un scrupule de délicatesse l'empêche
d'aspirer. La Iqi du serment n'est pas une loi comme
une autre. Sans examiner si le chef de l'État a la fa-
culté de dispenser de la loi, il peut être de sa géné-
rosité et de son goût éclairé pour les lettres de lais-
ser tomber un droit que la loi lui confère, s'il voit
dans cette renonciation un avantage pour l'esprit
public. L'empereur, qui s'est déjà honoré en laissant
M. Arago et M. Gauchy à leur haut enseignement,
ne recueillerait sans doute de ce nouvel acte que d' una-
nimes approbations. Dans nos temps si troublés, les
intérêts les plus graves de la société sont compromis
si l'on n'admet pas la neutralité des grandes choses
éternelles qui sont supérieures aux révolutions, aux
divisions passagères, aux partis : neutralité de la
•AU COLLEGE DE FRANCE. 18^
science, neutralité des travaux de l'esprit, neutralité
de tout ce qui contribue à l'amélioration de l'espèce
humaine et au progrès de la civilisation ; j'ajouterai
neutralité de la religion, pour celles des communions
religieuses qui ne réclament pas au profit de leurs
dogmes la protection de l'État. Si, par nos dissen-
sions, une moitié de la France est tour à tour frappée
d'incapacité pour les grands services de la patrie,
qui pe voit l'infaillible abaissement qui en résultera
dans tout jce qui demande de la continuité? L'ensei-
gnement du sanscrit est la maîtresse partie de notre
haut enseignement philologiqne. « La chaire de
sanscrit, annulée en France pour une génération
comme elle l'est déjà en Angleterre, c'est un coup
trop fort pour nos études S » m'écrivait hier même
un des plus illustres indianistes de l'Europe. La
chaire de Wilson, en effet, par toute sorte de con-
sidérations mesquines, a été comme supprimée à
Oxford. Espérons qu'une noble pensée nous rendra
la chaire d'Eugène Burnouf. Cette chaire a vu se
1. Mon correspondant ne savait pas qu'un orientaliste de grand
mérite derait être promu à la chaire. S'il eût connu le nom de cet
orientaliste, il eût hautement approuvé qu'on appelât au Collège de
France pour représenter les études bouddhiques un homme qui a
su rendre à ces études de si grands services. Mais il eût probable-
ment persisté à croire que la chaire de Burnouf devait garder son
caractère distinct.
100 LA CHAIRE DE SAiNSCRlT.
grouper autour. d'elle comme élèves presque tous
ceux qui sont aujourd'hui des maîtres en Allemagne,
en Russie, en Italie, en Angleterre; serons-nous
réduits à aller chercher à Fétranger la science que
nous lui avons donnée et les méthodes qu'il tient de
nous?
LA CHAIRE D'HÉBREU
AU COLLEGE DE FRANCE.
EXPLICATIONS A MES COLLÈGUES.
Paris, 15 juillet 1862.
Messieurs et savants Collègues,
L'espérance que je conservais encore, il y a quel-
ques jours, de rouvrir mon cours en ce semestre, ne
s'est pas réalisée. La pensée que mon nom pourra
rester attaché, dans l'histoire du Collège de France,
à un incident restrictif de nos libertés est pour moi
la cause d'un .véritable regret. Je suis obligé de vous
dire en peu de mots à quel point de vue je me place
pour croire qu'en tout ce qui s'est passé je n'ai pas
manqué à mes devoirs.
Quatre reproches m'ont été adressés. On a trouvé
fâcheux que je me sois obstiné à poursuivre une
chaire où je devais m' attendre à de graves difficultés.
in LA CHAIRE D'HÉBREU
On m'a blâmé d'avoir fait, à Touverturje du cours,
une leçon d'un caractère général. On a critiqué et le
sujet que j'avais choisi pour la première leçon, et la
manière dont j'ai traité ce sujet. 11 n'est pas dans
mon caractère de me poser en infaillible. Je respecte
tous les jugements sincères ; je désire seulement que
l'on sache de quels principes je suis parti, et que, si
l'on réprouve ces principes, on m'épargne du moins
l'accusation de légèreté.
I.
Pourquoi j'ai aspiré à la chaire d'hébreu au Collège de France.
Vous savez comment la chaire de « langues hébraï-
que, chaldaïque et syriaque » devint vacante, en sep-
tembre 1857, par la mort si regrettable de M. Etienne
Quatremère. Tout en reconnaissant ce qui me man-
quait pour succéder à ce docte orientaliste, je crus
devoir me porter comme candidat à la chaire qu'il
avait occupée. Je vous rendis les visites d'usage, et
vous informai de mes intentions, pour le cas où les
présentations seraient demandées. En cela, je ne fai-
sais que suivre un dessein depuis longtemps arrêté.
J'ai toujours donné pour but à ma carrière scienti-
AU COLLEGE DE FRANCE. 193
fique de contribuer selon mes forces à relever les
études sémitiques anciennes de l'abaissement où,
malgré d'honorables exceptions, elles sont restées,
en France, depuis Richard Simon. De bonne heure je
reconnus que l'infériorité critique de la France, au
XVIII* siècle et au commencement du xix', surtout
quand il s'agit de la haute antiquité, tenait à la
faiblesse de ces études parmi nous. Maîtres3e des
sciences historiques jusqu'à la révocation de l'édit
de Nantes, la France, depuis cette fatale époque,
lègue à la Hollande et à l'Allemagne le soin de
continuer l'œuvre qu'elle avait si glorieusement
commencée. 11 y a là un grand arriéré de deux siècles
à réparer. Ceux qui me connaissent me rendront
éette justice, que ce dont j'ai une fois embrassé la
pensée. comme un devoir, je ne l'abandonne pas. Je
pris avec moi-même l'engagement de ne jamais ac-
cepter d'autre chaire que celle pour laquelle je me
croyais une vocation spéciale. Pendant quatre années,
^ du reste, la question fut écartée; M. le ministre ne
crut pas devoir immédiatement pourvoir à la chaire.
Usant du droit que lui confèrent les règlements ac-
tuels du Collège, il ne demanda pas les présentations,
et il nomma un chargé de cours.
En août 1861, au moment où je prenais un peu de
repos dans le Liban, je reçus une bienveillante com-
13
194 LA CHAIRE D'HÉBREU
munication qui m'autorisait à prétendre, pour l'épo-
que de mon retour en France, à une place parmi vous.
J'accueillis comme je le devais une ouverture si con-
forme à mes désirs. Le Collège de France est la plus
belle partie de notre système d'enseignement, et,
selon moi, le principal contre-poids à ses défauts.
Appartenir à ce grand établissement, qui représente
le progrès de la science libre, avait toujours été mon
ambition. Mais je répondis en même temps que je
n'accepterais jamais qu'une seule chaire, celle pour
laquelle j'avais déjà fait auprès de MM. les profes-
seurs des démarches de candidat, celle qui était de-
venue vacante par la mort de M. Quatremère. J'avais
alors pour unique conseil ma sœur bien-aimée, qui
devait, quelques jours après, expirer près de moi.
Cette personne, d'un jugement si sûr et si purement
gouvernée par les considérations de l'ordre moral,
me dit que je ne devais pas céder, quelles que fus-
sent les difficultés. Je n'ai jamais eu beaucoup de
goût pour les petites habiletés qui forment souvent
le tissu des vies les plus honnêtes ; tous les avanta-
ges de ce monde ne me semblent pas valoir la peine
qu'on dévie tant soit peu de ce que l'on croit le bien.
Une année de commerce assidu avec l'antiquité, et
la méditation des grands problèmes historiques qui
me préoccupaient en ce moment, ne firent que fortir
AU COLLÈGE DE FRANCE. 195
fier en moi une telle disposition. La perte de ma
courageuse compagne m'attacha plus que jamais aux
études qui m'avaient coûté si cher. A mon retour en
France, je vis une sorte de révélation impérative
dans le conseil d'une amie qui ne m' apparaissait plus
qu'environnée du nimbe sacré de la mort.
M. le ministre comprit, du reste, qu'une nomina-
tion entourée des formes ordinaires et provoquée par
votre suffrage couvrait mieux sa responsabilité. 11
vous demanda les présentations, conformément aux
usages. Vous m'accordâtes l'insigne faveur de me
placer en première ligne. L'Académie des inscriptions
et belles-lettres me fit le même honneur. Prenant
acte de ces deux présentations, M. le ministre voulut
bien proposer ma nomination à Sa Majesté l'empereur,
qui, par un décret du 11 janvier 1862, daigna la
ratifier.
IL
Nature de la chaire d'hébreu au Collège de France.
Le décret parut au Moniteur^ accompagné d'un
rapport où M. le ministre exposait la nature de la
<îhaire à laquelle il s'agissait de pourvoir. La rédac-
196 LA CHAIRE D'HÉBREU
tion de ce rapport n'était pas de tout point celle que
j'eusse préférée; mais rien n'était changé au. pro-
gramme de la chaire. Il est clair, en effet, que, si de
tels changements eussent été dans l'intention de
M. le ministre, ils eussent dû être faits avant les
présentations. C'est à la chaire de M. Quatremère,
telle que M. Quatremère la posséda, que j'avais
aspiré et que votre suffrage m'avait désigné. Le mi-
nistre a le droit de changer la nature des chaires du
Collège de France ; mais, dans ce cas, il ne demande
pas de présentations, et, en supposant que pour s'é-
clairer il jugeât à propos de le faire, il va sans le
dire qu'il devrait préalablement vous avertir que la
chaire à laquelle il vous invite à présenter n'est plus
ce qu'elle avait été jusque-là. Comment présenter des
candidats à un enseignement dont on ignore la na-
ture? Comment le candidat lui-même peut-il pré-
tendre à une chaire dont le programme ne serait pas
fixé? Qui sait s'il se fût présenté dans les conditions
nouvelles qu'on introduirait inopinément le jour de
la nomination? Le rapport de M. le ministre à l'em-
pereur laissait donc à la chaire sa parfaite identité*.
1. Une assertion, qui s'est produite au Sénat, m'a obligé d'écrire
aux journaux la lettre suivante (4 avril 1867) :
« Dans la séance du Sénat du 2 avril, M. Rouland a parlé d'enga-
gements que j'aurais pris avec lui, lors de ma nomination au Col-
lège de France. L'honorable sénateur veut-il parler d'obligations
AU COLLÈGE DE FRANCE. 197
Il exprimait suffisamment des idées sur lesquelles
nous étions d'accord. Ces idées, du reste, étaient si
simples, qu'elles devaient se présenter d'elles-mêmes
à tout bon esprit. Les voici :
Les livres qui doivent servir de texte à des leçons
de « langues hébraïque, chaldaïque et syriaque » sont
en grande partie des livres sacrés. Les cultes Israélite,
catholique, protestant, y cherchent des dogmes, des
prières, des consolations religieuses, les fondements
d'une « histoire sainte » , un aliment pour la piété. L'État
manquerait à ses devoirs, s'il cherchait à troubler les
âmes dans ces pieuses méditations. L'enseignement
religieux à tous ses degrés jouit de la liberté la plus
absolue. Dans les facultés de théologie catholique et
protestante, dans les séminaires rabbiniques, des
professeurs, choisis ou agréés par l'autorité religieuse
compétente, ebseignent l'hébreu, défendent les in-
terprétations traditionnelles et demandent aux livres
antiques la raison des croyances reçues par chaque
communion.
Il est évident qu'un tel ordre de discussions ne
résultant du titre et de la*nature même de la chaire à laquelle
j'étais porté par le double suffrage du Collège de Fi*ance et de l'In-
stitut? Ces obligations-là, je crois* les avoir bien remplies. Quanta
des engagements personnels, limitant en ce qui me concernait le
programme et la liberté do l'enseignement en question, je n'en ai
pris et n'en pouvais prendre, ni de vive voix ni par écrit. »
SOO LA CHAIRE D'HÉBRKU
térieur de ^on programme, accepter de restrictions
sans manquer à la première de ses obligations, qui
est l'absolue sincérité.
La chaire de « langues hébraïque, chaldaïque et
syriaque», au Collège de France, est donc une chaire
purement profane, une chaire scientirique et non
théologique, une chaire pbilologique et historique,
non dogmatique. 11 s'y agit non de défendre ou de
combattre les explications de la Bible données par
les différents cultes, mais de discuter, sans dogma-
tisme, ce que la science indépendante sait de plus
probable sur ces textes, en tout cas si antiques et si
curieux. La diversité même des interprétations théo-
logiques ferait une loi au professeur de ne pas sortir
d'un tel programme , car il n'est pas de passage im-
portant sur lequel les interprètes juifs, catholiques,
protestants soient d'accord. Vouloir satisfaire à la
fois ces exigences opposées est impossible. Et pour-
tant, le juif, le catholique, le protestant ont égale-
ment droit d'exiger que, dans un établissement
neuire, leurs croyances ne soient pas systématique-
ment sacrifiées à une autre croyance religieuse. Un
seul parti reste donc à prendre, c'est de ne chercher
:ontenter que la science sans s'imposer d'être
ccord avec les théologiens, mais sans traduire
dissentiment en polémique directe ; c'est de
AD COLLÈGE DE FRANCE. SOI
poser comme certain ce qui est certain, comme
douteux ce qui est douteux, et de laisser aux théo-
logiens des différents cultes le soin de défendre leurs
explications quand ils les croient compromises par
les résultats scientifiques. Ce n'est ici ni une chaire
' de polémique ni une chaire d'apologétique ; c'est une
chaire de philologie, naturellement en renfermant
sous ce mot tous les développements qui touchent à
l'histoii-e prise dans son sens le plus élevé.
Et qu'on ne dise pas que la théologie à son tour
devrait avoir une chaire pour m^ntenir les explica-
tions traditionnelles. Veut-on parler de la théologie
juive, de la théologie protestante ou de la théologie
catholique? S'il s'agit de cette dernière, elle doit être
satisfaite. A deux pas du Collège de France, à la Sor-
bonne et dans les mêmes conditions de publicité qu'au
Collège de France, les catholiques qui veulent appren-
dre l'hébreu, sans rien entendre qui puisse contredire
leur croyance, ont le cours de M. l'abbé Barges, et de
plus le cours d'Écriture sainte, expressément consa-
cré à exposer et à défendre l'exégèse catholique.
Certes, si quelqu'un peut se plaindre ici, ce sont les
juifs et les protestants, qui voient l'État entretenir
une chaire publique pour l'exégèse de leurs adver-
saires, sans jouir eux-mêmes du même privilège.
L'égalité des cultes ne sera parfaite que quand Va
202 LA CHAIRE D'HÉBUEU
faculté de théologie sera mixte et possédera des
chaires d'exégèse juive et d'exégèse protestante.
Quant au Collège de France, aucun culte n'a par-
ticulièrement le droit de s'y faire entendre, vu que
cet établissement est, comme la Loi, indifférent à
tous les cultes.
Est-ce à dire que le professeur devra s'interdire
dans la chaire dont il s'agit de toucher aux choses
religieuses? Gela est absolument impossible, d'abord
parce que tout enseignement, quel qu'il soit, serait
abaissé s'il fallait observer une telle interdiction, et,
en second lieu, par un motif tiré de la nature spér
ciale de la chaire. La littérature hébraïque n'a pas un
seul écrit qui ne soit considéré comme religieux. La
religion est le côté essentiel de l'histoire du peuple
juif. Autant vaudrait, quand il s'agit des Grecs,
s'interdire de parler d'art et de littérature. Le pro-
fesseur d'hébreu, en un sens, parlera toujours de re-
ligion; mais il n'en parlera jamais d'une façon théo-
logique. Il n'aura pas d'opinion sur la vérité des
dogmes. Il ne s'occupera pas de savoir si c'est à tort
ou à raison que l'on conclut de tel passage tel dogme
accepté comme révélé; il cherchera purement et
simplement ce que signifie le passage. Il ne fera pas
une série de leçons pour ou contre les prophéties
prétendues messianiques ; il ne se croira pas obligé
AU COLLÈGE DE FRANCE. 2(»
d'accepter ces interprétations, s'il ne les trouve pas
solides. Il aura tort, s'il fait un cours pour nier la
divinité de certains faits ; il sera dans son droit en par-
lant de ces faits comme s'il ne les croyait pas divins.
Jamais on ne le surprendra discutant des articles de
foi. Jamais un article de foi ne le fera dévier de l'ex-
plication qu'il regarde comme la vraie. Sa position,
en un mot, est fort analogue à celle du professeur de
sanscrit. Quand Eugène Burnouf expliquait le Code
de Manou ou les écrits bouddhiques, il ne cherchait
pas si le commentateur Kullulca-Bhatta a été un bon
canoniste, il ne faisait pas de controverse pour ou
contre les croyances bouddhiques. Si Burnouf avait fait
une leçon pour prouver que Çakya-Moani n'arriva
jamais, quoi qu'en disent les bouddhistes, à l'état de
Bodhisat'tva, on aurait eu le droit d'être surpris. Mais,
si, tout en parlant de Çakya-Mouni avec admiration,
il se fût exprimé d'une façon qui n'impliquât pas les
attributs transcendants que ses disciples lui prêtent,
personne ne lui en eût fait un reproche. Un boud-
dhiste, arrivant à son cours, eût été blessé de cette
hétérodoxie ; voilà tout. L'objet du professeur n'était
pas de réfuter les bouddhistes; son devoir n'était pas
non plus de les satisfaire.
En d'autres termes, il n'y a pas et il n'est pas
opportun qu'il y ait au Collège de France une chaire
204 LA CHAIRE D'HÉBREU
consacrée à attaquer ou à défendre les différents
cultes. Ces controverses doivent être permises, mais
leur place n'est pas dans les établissements de TÉtat.
Le professeur des établissements de l'État ignore s'il
y a au monde des théologiens. Il ne se dérange ni
pour les éviter, ni pour les heurter. Sa position est
toute neutre, comme celle de l'État lui-même, dans
les questions religieuses. Le respect en pareille ma-
tière ne saurait consister à contenter tout le monde
( ce qui ne se pourrait obtenir qu'en faisant fléchir l'es-
prit scientifique), ni à passer sous silence les points
susceptibles de blesser quelque opinion (ce qui serait
tout amoindrir) ; il consiste dans la convenance du
ton, dans une certaine manière grave et sympathique,
qui convient à l'histoire religieuse, et surtout dans
le principal hommage que réclame la vérité, dans
l'acte souverainement religieux, qui est la sincérité.
Tel est le champ ouvert devant le professeur d'hé-
breu au Collège de France. Il nous reste à chercher
quelle doit être la forme de son enseignement. La
tradition ici est constante. Depuis le xvi® siècle,
cette chaire a été une chaire spéciale. L'usage et la
raison ont introduit dans notre enseignement supé-
rieur deux sortes de cours, les uns, destinés à trans-
mettre la connaissance des méthodes scientifiques,
et, par conséquent, ne s' adressant qu'à un petit nom-
^06 LA CHAIRE D'HÉBREU
tâche, disais-je en ma première leçon, vous me per-
mettrez de descendre jusqu'aux plus menus détails,
et d'être habituellement technique et austère. La
science n'atteint son but sacré, qui est la découverte
de la vérité, qu'à condition d'être spéciale et rigou-
reuse. Tout le monde n'est pas destiné à être chi-
miste, physicien, philologue, à s'enfermer dans des
laboratoires, à suivre durant des années une expé-
rience ou un calcul ; tout le monde participe cepen-
daïit des grands résultats philosophiques de la chi-
mie, de la physique, de la philologie. Présenter ces
résultats dégagés de l'appareil qui a servi à les dé-
couvrir, est une chose utile et que la science ne doit
pas s'interdire. Mais telle n'est pas la destination du
Collège de France ; tout l'appareil de la science la
plus spéciale et la plus minutieuse doit être ici dé-
ployé. Des démonstrations laborieuses, de patientes
analyses, n'excluant, il est vrai, aucun développe-
ment général, aucune digression légitime, tel est le
programme de ces cours. C'est le laboratoire même
de la science philologique qui est ouvert au public,
pour que des vocations spéciales se forment et que
les personnes du monde puissent se faire une idée
Ramus, j'exposais mes vues sur le Collège de France et la nature de
son enseignement. Ci-dessus, p. 141 et suiv.
AU COLLÈGE DE FRANCE. 207
des moyens qu'on emploie pour arrirer à la vé-
rité*. »
« Depuis Vatable et Mercier, écrivais-je le lende-
main*, jusqu'à M. Quatremère, la chaire à laquelle
j'ai eu l'honneur d'être présenté et nommé a offert
un caractère technique et spécial. Sans enchaîner en
aucune façon ma liberté ni celle de mes successeurs,
je croirais rendre un mauvais service à la science en
sortant habituellement de cette respectable tradition.
Que deviendront les études sérieuses si elles n'ont au
Collège de France un sanctuaire inviolable? Que de-
viendra la haute culture de l'esprit humain, si les
expositions générales, seules admîtes en présence
d'un public nombreux, étouffaient les enseignements
d'une forme plus sévère, dans un établissement
surtout qui est destiné à continuer les grands tra-
vaux scientifiques? Je serais tout à fait coupable,
si on pouvait m'accuser dans l'avenir d'avoir contri-
bué à un tel changement. Le progrès de la science
est compromis si nous ne revenons aux longues ré-
flexions, si chacun croit remplir les devoirs de la vie
en ayant à l'aveugle sur toutes choses les opinions
d'un parti ; si la légèreté, les opinions exclusives, les
i. Leçon d'ouverture, p. 8-9.
2. Ibid. Préface datée du 23 février et insérée dans le Journal des
Débats du 26. L'arrêté de suspension est du 27.
208 LA CHAIRE D'HÉBREL
■
façons tranchantes et péremptoires viennent suppri-
mer les problèmes au lieu de les résoudre. Oh ! que
les pères de Tesprit moderne comprenaient mieux
la sainteté de la pensée! Grandes et vénérables
figures des Reuchlin, des Henri Estienne, des Gasau-
bon, des Descartes, levez-vous pour nous apprendre
quel cas vous faisiez de la vérité, par quels labeurs
vous saviez l'atteindre, ce que vous souffrîtes pour
elle. Ce sont des spéculations comprises de vingt per-
sonnes au XVII* siècle qui ont changé de fond en
comble les idées des nations civilisées sur l'univers ;
ce sont les travaux obscurs de quelques pauvres
érudits du xvi* Siècle qui ont fondé la critique his-
torique et préparé une totale^ révolution dans les
i(l(^es sur le passé de l'humanité. »
Assurément, cela ne veut pas dire que les géné-
ralités nous soient interdites. Cela veut dire qu'elles
doivent être amenées par l'étude directe des faits,
que le cadre de l'enseignement doit être le plus or-
dinairement philologique. Ici j'aime encore à pren-
dre Burnouf pour mon modèle : « C'est à l'étude de
la langue^ disait-il dans sa première l^çon^ que nous
appliqttomna ensemble ce que nous avons de con-
statice et de Kèle... Osons le dire cependant : si ce
AU COLLÈGE DE FRANCE. 209
cours doit être consacré à la philologie, nous n'en
bannirons pas pour cela l'étude des faits et des
idées... C'est plus que l'Inde, messieurs; c'est une
page des origines du monde, de l'histoire primitive
de l'esprit humain que nous essayerons de déchiffrer
ensemble... Il n'y a pas de philologie véritable sans
philosophie et sans histoire.'» Je n'ai rieç voulu de
plus, et je terminais ma première leçon en annonçant
que nos entretiens ultérieurs* seraient consacrés à la
philologie hébraïque la plus sévère *.Mon programme,
deux fois reproduit par les affiches officielles, suffi-
sait, du reste, pour en faire foi.
A Dieu ne plaise que je songe à restreindre nos
droits ! La liberté est la loi de notre établissement.
Aucun règlement ne fixe la manière dont un profes- /
seur au Collège de France doit faire son cours, ni
le nombre de ses auditeurs. Rien n'empêche le pro-
fesseur au Collège de France, même dans la chaire
la plus spéciale, de donner, s'il le croit utile au pro-
grès de la science, une série de leçons générales.
S'il avait plu à Burnouf de faire un cours sur l'his-
toire de la littérature hindoue, personne assurément
n'aurait songé à le lui interdire. Mais avec raison il
ne le jugea pas à propos. De tels enseignements, ex-
I. Leçon d'ouverture, p. 30.
44
'/lO LA CHAIRE D'HÉBREU
cluant par leur nature l'analyse des détails, doiveqt
être rares chez nous. Dans l'état actuel des études
hébraïques en France, je ne crois pas que des leçons
de ce genre puissent être très-fructueuses : ce qu'il
faut avant tout, c'est une rigoureuse philologie, une
discussion précise, portant sur des faits déterminés.
On verra plus tard s'il est temps, pour une partie de
ces études, de procéder, ainsi qu'on le fait dans l'en-
seignement des littératures classiques, sous forme
d'histoire littéraire et par grands exposés.
III.
Pourquoi j*ai fait une leçon d'ouverture d'un caractère général.
Vo^là le programme de la chaire que j'ai recher-
chée et obtenue, programme déterminé, bien avant
qu'il fût question de me la confier, par les lois
constitutives du Collège de France et par le titre
même de la chaire; programme que M. le ministre,
dans son rapport du 11 janvier, voulut définir et non
modifier. Ai-je manqué à ce programme ? Telle est
la question sur laquelle je vais maintenant vous com-
muniquer mes réflexions.
AU COLLÈGE DE FRANCE. 211
Un usage général veut que la première leçon,
dans les chaires les plus spéciales, ne ressemble pas
aux autres. Cette leçon attire des personnes qui n'ont
pas l'intention de suivre la série entière des leçons
techniques; il est si naturel de commencer toute
entreprise intellectuelle par quelques propos d'un
caractère général, que celui qui manquerait à cela,
surtout s'il a composé des écrits arrivés à quelque pu-
blicité, passerait pour se singulariser. La dernière
ouverture d'un cours de ce genre est, je crois, celle
de M. de Rougé. On peut lire dans le Moniteur^ le
(( discours » qu'il prononça, en cette circonstance,
sur les résultats généraux des études égyptiennes»
On trouvera dans la Revue des Deux Mondes^ l'ex-
cellente première leçon d'Eugène Burnouf. Ce n'est
pas là une obligation, c'est un usage. J'avais toujours
eu l'intention de m'y conformer. Si j'y eusse renoncé,
une circonstance particulière eût donné à cette déro-
gation une couleur que je ne pouvais accepter.
Il fut de notoriété publique, dans les semaines qui
suivirent ma nomination, que des personnes expri-
maient l'intention d'empêcher mon cours de se
faire. Ces personnes agissaient par des motifs op-
posés : les unes, possédées de ce fâcheux esprit
i. 2 mai 1860.
2. f féTrier 1833.
242 LA CHAIRE D'H-ÉBREU
qui a toujours rendu la liberté impossible en France,
esprit d'intolérance et d'exclusion, qui fait que Ton
ne se contente jamais de la liberté pour soi, si l'on
n'opprime en même temps celle des autres, ne pou-
vaient supporter de voir l'explication de livres
qu'elles tenaient pour sacrés, confiée à un professeur
qui ne partageait pas leurs croyances surnaturalistes.
D'autres, méconnaissant totalement mon caractère et
me blâmant d'avoir accepté des rapports avec un
gouvernement dont je n'approuve pas tous les prin-
cipes, toutes les tendances et tous les actes, s'ima-
ginèrent que je n'avais obtenu cette chaire qu'en
faisant le sacrifice de mes idées. Certes, j'ai trop peu
de souci de l'opinion passagère, et je l'ai trop sou-
vent dédaignée pour que de tels malentendus m'eus-
sent fait modifier en quelque chose la ligne que je
m'étais tracée. Je ne crois pas à l'efficacité des ca-
lomnies; je n'y réponds jamais; car je suis persuadé
que, pour les esprits sérieux (les seuls dont l'opinion
compte), la droiture de l'honnête homme se révèle
toujours. Si l'usage du discours d'ouverture n'eût
pas été établi, je ne l'eusse pas inventé. Mais, cet
usage existant, y manquer, c'était reculer devant une
menace, c'était donner raison à ceux qui soutenaient
que je n'oserais pas avouer mes principes ; c'était
faire une concession à la pression du dehors ; car il
AU COLLÈGE DE FRANCE. 213
est bien certain que, si mon cours se fût ouvert dans
des circonstances calmes, j'eusse débuté par une
leçon inaugurale. Fidèle à mon principe de ne jamais
provoquer, mais auçsi de ne jamais reculer devant
la provocation, je résolus de faire une première leçon
dans les données ordinaires, de l'écrire, afin de bien
constater que je n'accordais rien à l'imprévu, de la
composer enfin comme si j'avais dû avoir pour audi-
toire quarante personnes déjà initiées à ces études et
y prenant de l'intérêt.
Je mis le même scrupule à me conformer aux usa-
ges sur la publicité et le local. Les rédacteurs du
Journal dçs Débats ont l'habitude d'y annoncer par
une note l'ouverture de leur cours; je fis comme les
autres, mais rien de plus. Ma première intention avait
été de m'établîr tout d'abord dans la salle de M. Qua-
tremère, salle pouvant contenir une trentaine d'au-
diteurs, et qui semble devoir longtemps être suffi-
sante pour réunir les personnes qui, à Paris, veulent
sérieusement apprendre l'hébreu. Mais, quand il me
fut démontré qu'un public considérable se présente-
rait, quand je me fus assuré que les derniers discours
d'ouverture, en particulier celui de M. de Rougé,
avaient été prononcés dans des amphithéâtres plus
vastes que celui qui sert d'ordinaire au professeur, je
me décidai à prendre la plus grande salle qui serait
214 LA CHAIRE D'HÉBREU
vacante à l'heure marquée pour mon cours. Je ne fis
aucun appel ; je laissai l'auditoire se former de lui-
même; je ne sus rien des mesures d'ordre que prit
l'autorité.
Ce qu'on pouvait prévoir arriva. Le meilleur
moyen de dissiper les malentendus est d'être sin-
cère. Les ligues et les cabales reposent presque tou-
jours sur Téquivoque. Or, l'équivoque ne tient jamais
devant la franchise et la droiture. Dès que j'eus mis
un auditoire incertain en présence de deux ou trois
phrases caractérisées, disant nettement ce qu'elles
voulaient dire, toutes les coalitions cessèrent. Il
y eut une opposition, mais représentée par une faible
minorité. Je remercie la jeunesse française du con-
cours qu'elle me prêta ce jour-là. Le tact et la jus-
tesse d'esprit que je trouvai devant moi me frappè-
rent. Avec une pénétration que les libéraux les plus
habiles n'eurent pas toujours, mes jeunes auditeurs
virent que le dogmatisme étroit est le plus grand
ennemi de la liberté. Grâce à leur intelligent appui,
il fut démontré que le fanatisme ne prévaudra jamais
en France contre l'esprit scientifique; que jamais les
ennemis de la discussion n'entraîneront le public à
un acte d'intolérance. En ce sens, la journée fut
bonne pour la liberté, et je suis fier d'en avoir été
roccasion.
AU COLLÈGE DE FRANCE. 215
Fut-elle fâcheuse pour notre Collège, et Tidéal
que nous devons poursuivre, est-ce un calme absolu,
en dehors de toutes les luttes qui partagent les hom-
mes? Je ne le pense pas. Certes, nous ne devons
jamais nous laisser aller à cette manière frivole où le
professeur pactise avec la légèreté de son auditoire,
et cherche à lui plaire par des traits d'esprit d'un
goût équivoque. Encore moins devons-nous subir
les passions du public et rechercher ses applau-
dissements par des condescendances. Notre mis-
sion n'est pas- l'éclat et le bruit; mais ce n'est pas
non plus riûofTensive quiétude de la médiocrité.
Notre devoir est de rester toujours froids; mais il ne
dépend pas de nous que le public nous oublie. Le
XVI* siècle, notre époque héroïque, vit les pas-
sions provoquées par nos leçons aller jusqu'à l'as-
sassinat. EfFacerez-vous de vos annales les noms de
Ramus, de Denis Lambin, de Mercier, parce que la
mort, l'exil, les persécutions se mêlent à leur souve-
nir? La seule époque fâcheuse pour la gloire de notre
établissement est la seconde moitié du xvii* siècle
et le commencement du xviii*, époque où personne
ne parla de lui. C'est alors que, par suite de l'a-
baissement de l'esprit scientifique en France, nos
chaires deviennent des titres de pension, que les
ministres distribuent à leurs médecins ou aux pré-
216 LA CHAIRE D'HEBREU
cepteurs de leurs enfants. Dieu nous préserve d'a-
cheter la paix à ce prix I Ne nous occupons du public,
ni pour flatter ses préjugés, ni pour combattre Tin-
érèt légitime qu'il porte à nos études. Nous touchons
à tout ce qu'il y a de plus profond dans l'âme hu-
maine, aux seuls intérêts qui vaillent la peine qu'oxi
s'y attache. Quelque sérieux que nous apportions à
nos devoirs, si nous les accomplissons avec force et
profondeur, on fera attention à nous, on prendra
parti pour ou contre nous.
Voilà les motifs pour lesquels je ne suivis pas les
conseils de personnes, fort sages, du reste, qui vou-
laient que, dès ma première leçon, je prisse la petite
salle et abordasse les détails techniques. Il me reste*
à examiner deux points î D$vais-je choisir, pour ma
première leçon, un autre sujet que celui que j'ai
choisi? Devais-je traiter celui que j'ai choisi d'une
autre façon que je ne l'ai fait ?
IV.
Comment, dans ma première leçon, j'ai dû parler des origines
du christianisme.
Le sujet d'une leçon d'ouverture pour un cours de
langue est en quelque sorte tout indiqué. Le profes-
AU COLLÈGE DE FRANCE. 217
seur n'a de choix qu'entre deux sujets : ou bien il
rappelle le souvenir du professeur auquel il succède ;
.ouJ)ien il expose l'état des études qu'il doit conti-
nuer, les traits généraux des littératures qu'il est
chargé d'expliquer, le rôle historique des peuples
dont les archives lui sont en quelque sorte confiées.
Le premier de ces sujets m'était interdit, l'éloge de
M. Quatremère ayant déjà été prononcé au Collège
de France par le savant que M. le ministre chargea
du cours en 1857. J'étais donc amené forcément à
. traiter les généralités des études sémitiques. On ne
niera pas, j'espère, que je ne l'aie fait avec toute la
gravité réclamée par le sujet. On m'a reproché seule-
ment d'avoir donné à mon cadre une extension qui
m'amenait à toucher les origines du christianisme,
et d'avoir employé, en parlant de ces origines, une
expression qui renfermait la négation de l'un des
dogmes fondamentaux de tous les cultes chrétiens.
Il n'est pas dans mes habitudes de rapetisser les
sujets. Or, présenter l'histoire générale du dévelop-
pement de l'esprit sémitique sans dire un mot du
christianisme, en vérité, n'était-ce pas supprimer
l'âme même de mon discours? Autant vaudrait per-
mettre au botaniste de parler de la racine, mais lui
défendre d'analyser la fleur et le fruit. Le judaïsme
ne tient une si grande place dans l'histoire du monde
218 LA CHAIRE D'HÉBREU
que grâce au christianisme. L'islamisme ne s'expli-
que pas sans les deux religions qui Font précédé. Le
<îhristianisme est ainsi le nœud de toute la destinée
des peuples sémitiques. Or, le christianisme n'est
pas une œuvre anonyme. Ne pas prononcer le nom
de son illustre fondateur, se renfermer dans ces
phrases banales où Ton a Tair de n'admettre pour
acteurs dans l'histoire que des abstractions, c'est as-
surément le plus étrange abus du respect, si ce n'est
pas une ironie. J'ai renoncé à ces formules vagues
«t fausses, qui ont prêté dans le livre de M, Strauss
à un si bizarre malentendu. Le dernier résultat de
mes réflexions a été d'apercevoir la haute personna-
ité de Jésus. La création du christianisme est bien
son œuvre. C'est parce qu'il l'a voulu, parce qu'il fut
immensément supérieur à tout ce qui l'entoura, que
nous sommes chrétiens. Quand donc comprendra-
t-on que le silence en pareille matière est bien près du
dédain; que ïes phrases abstraites qu'on applique
à ces grandes œuvres, conçues et voulues par des
individus, renferment une suprême injustice; que la
vraie gloire des grands fondateurs est intéressée à
<:e qu'on parle d'eux sans la contrainte d'une fausse
« loi de majesté » ?
Je devais donc nommer Jésus. Ne devais-je le faire
qu'en usant de formules théologiques impliquant sa
AC COLLÈGE DE FRANCE. ei9
divinité ? Je ne le pense pas. Ne pas fsdre mention
d'un dogme, ce n'est pas l'attaquer; une parenthèse
fut introduite comme atténuation respectueuse et
pour reconnaître que, si quelque part le divin se
montre d'une façon particulière, c'est dans le fait de
Jésus ^ Le tour de phrase qu'on a incriininé est habi-
tuel aux docteurs chrétiens les plus orthodoxes. Je
n'en citerai que deux exemples, qu'gn ne récusera
pas. Le premier est de saint Pierre : a Israélites,
écoutez ceci : Jéâus de Nazareth, homme accrédité
de Dieu près de vous ' » Le second est de Bossuet :
<( Un homme d'une douceur admirable, singulière-
ment choisi de Dieu' » Enfin, sans rechercher si
la phrase qui m'a été reprochée n'est pas d'accord
avec les sentiments des plus grands chrétiens jus-
qu'au IV* siècle, qu'il me soit permis de dire que
des fractions aujourd'hui existantes du christia-
nisme s'en déclareraient parfaitement satisfaites. Il
est des chaires en France où ladite phrase pourrût
être prèchée. .En tout cas, la Hollande est sans con-
tredit un pays aussi chrétien que la France, et l'uni-
1 . u Un homme incomparable, — si grand que, bien qu*ici tout
doi?e être jugé au point de vue de la science positive, je ne voudrais
pas contredire ceux qui, frappés du caractère exceptionnel de son
œuvre, rappellent Dieu, — »
2. AcL, II, 22. Comp. Luc, xxiv, 19; Matth., ix, 8.
3. Histoire universelle, W partie, cb. iv.
220 LA CHAIRE D'ITÉBREU
versité de Leyde est la plus haute école de la théo-
logie hollandaise. Or, il m'est bien permis de rap-
peler que, dans une'circonstance récente, la Faculté
de théologie de cette université, par une manifesta-
tion spontanée dont je garde un profond souvenir*,
voulut bien reconnaître pour très-chrétienne la pen-
sée où des interprètes moins autorisés des dogmes
chrétiens ont vu la totale négation du christianisme.
A vrai dire, ce n'en était ni la négation ni l'affirma-
tion. C'était la traduction en langage historique et
naturel de faits que les théologiens, avec des nuan-
ces très-variées, regardent comme divins. Parler
différemment, c'eût été blesser la théologie israélite,
qui, dans une chaire d'hébreu, a particulièrement le
droit d'être respectée. C'eût été, par-dessus tout,
blesser* la loi fondamentale de notre établissement,
qui est de n'admettre que les explications scientifi-
ques, de n'employer que le langage de la raison.
Qu'on y réfléchisse un moment, on verra que toute
autre manière de parler eût été Texpression d'une
opinion théologique et la négation même de l'esprit
que nous sommes chargés d'entretenir.
1. Voir les correspondances hollandaises du Siècle (17 mai 1862)
H du Temps (4 juin 1862).
^!ftl LA CHAIRE D'HÉBREU
à cette intégrité des organes qui, d'après leurs re-
cherches, fait le noeud de toute existence animale, et
qu'elle peut encore se manifester avec un cerveau
détruit, un poumon incapable de respirer, un cœur
inhabile à battre. Jamais dans les plaines de l'air,
aux yeux des physiciens, un corps pesant ne s'est
élevé contre les lois de la pesanteur, prouvant par là
que les propriétés des corps sont susceptibles de
suppressions temporaires, qu'une intervention sur-
naturelle peut rendre le feu sans chaleur, la pierre
sans pesanteur et le nuage orageux sans électricité*
Jamais, dans les espaces intercosmiques, aux yeux
des astronomes, la terre ne s'est arrêtée dans sa
révolution diurne, ni le soleil tfa reculé vers son
lever, ni l'ombre du cadran n'a manqué de suivre
l'astre dentelle marque les pas; et les calculs d'é-
clipses, toujours établis longtemps . à l'avance et
toujours vérifiés, témoignent qu'en effet rien de
pareil ne se passe dans les relations des planètes et
de leur soleil. Ainsi a parlé l'expérience perpétuelle ^ »
Voilà la loi sans laquelle toutes nos recherches
sont vaines, et sans laquelle en particulier toutes les
sciences historiques sont frappées de stérilité. Dans
1. Préface de la seconde édition de la traduction de la Vie de
Jésus, p. v-vi.
AU COLLÈGE DE FRANGE. 223
Tordre des faits, ce qui n'est pas expérimental n*est
pas scientifique. La condition même de la science
est de croire que tout est explicable naturellement,
même l'inexpliqué. Pour la science, une explication
surnaturelle n'est ni vraie ni fausse ; ce n'est pas une
explication. Il est surperflu de la combattre, parce
qu'une telle hypothèse correspond à un tout autre
état de l'esprit humain que celui qui a définitive-
ment prévalu depuis que le principe d'induction est
devenu l'axiome fondamental qui règle nos actes et
nos pensées.
Ce principe, chers confrères, vous l'appliquez tous
les jours sans fléchir. Chacune de vos leçons suppose
le monde invariable. Tout calcul est une imperti-
nence, s'il y a une force changeante cpii peut modi-
fier à son gré les lois de l'univers. Si des hommes
réunis et priant ont le pouvoir de produire la pluie
ou la sécheresse; si on venait dire au météorologiste:
« Prenez garde, vous cherchez des lois naturelles là
où il n'y en a pas ; c'est une divinité bienveillante ou
courroucée qui produit ces phénomènes que vous
croyez naturels; » la météorologie n'aurait plus de
raison d'être. Si on venait dire au physiologiste et au
médecin : a Vous prétendez trouver la raison des ma-
ladies et de la mort : vous êtes aveugles ; c'est Dieu qui
frappe, guérit, tue ; » le physiologiste et le médecin
224 LA CHAIRE D'HEBREU
répondraient : « Je cesse mes recherches, adressez-
vous au thaumaturge. » Si Ton disait au géologue :
(( Vous étudiez les lois de la formation du monde :
vous vous trompez dès le point de départ ; il j^a six
ou sept mille ans, Dieu a créé le monde par un acte
direct; » la géologie serait supprimée. Il en est de
même en histoire. S'il y a une histoire en dehors ^es
lois qui régissent le reste de l'humanité, s'il y a une
histoire interdite à la critique et mise à part comme
divine, il n'y a plus de science historique. C'est
comme si la physique était libre en toutes ses parties,
sauf sur la théorie de la lumière ; la chimie libre en
tout, excepté sur les composés organiques. Les
sciences historiques ne dilTèrent en rien par la mé-
thode des sciences physiques et mathématiques : elles
supposent qu'aucun agent surnaturel ne vient trou-
bler la marche de l'humanité; que cette marche est
la résultante immédiate de la liberté qui est dans
l'homme et delà fatalité qui est dans la nature; qu'il
n'y a pas d'être libre supérieur à l'homme auquel on
puisse attribuer une part appréciable dans la conduite
morale, non plus que dans la conduite matérielle de
l'uniyers.
De là cette règle inflexible, base de toute critique,
qu'un événement donné pour miraculeux est néces-
sairement légendaire. Dans les histoires profanes, cela
AU COLLÈGE DE FRANCE. 225
est accepté sans aucune difficulté. Rollin ne croit pas
aux prodiges racontés par Tite-Live. Les miracles per-
manents des temples de la Grèce^ rapportés par Pau-
sanias, sont universellement regardés comme des
fables. Pourquoi l'histoire des Juifs est-elle traitée
d'une autre manière? L'induction est ici-d'une acca-
blante simplicité. Aucun homme éclairé n'admet les
miracles qui sont censés se passer de nos jours ; des
sectaires seuls admettent des miracles qui se seraient
passés au xvii* et au xviii® siècle; on n'est pas
taxé de grande hardiesse pour réduire à la légende
ce qu'on raconte de saint François d'Assise et des
saints du moyen âge. Pourquoi le siècle d'Au-
guste et de Tibère ferait-il exception? Les lois du
monde étaient alors ce qu'elles sont aujourd'hui. La
science doit donc chercher à expliquer tout ce qui
s'est passé sous Auguste et Tibère par les mêmes lois
qu'elle applique au reste de l'histoire. Libre au théo-
logien orthodoxe de soutenir que ces explications
sont insuflTisantes, et de chercher à prouver, dans ses
livres et ses chaires, que les miracles chrétiens et
juifs sont véritables. Nous ne lui répondrons pas.
Nous attendons qu'on nous montre un miracle se
passant dans des conditions scientifiques, devant des
juges compétents. Nous ne nions pas, nous attendons.
Il ne s'agit pas ici, en effet, de métaphysique; il
15
\
•226 LA CHAIRE D'HÉBREU
s'agit de faits à constater. Or, il est certain que ja-
mais miracle n'a eu lieu dans les conditions voulues
pour créer une conviction rationnelle. Au lieu de se
passer devant des gens crédules, étrangers à toute
idée scientifique, ils devraient se passer devant des
commissions composées d'hommes spéciaux, variant
les conditions, comme on le fait dans les expériences
de physique, réglant elles-mêmes le système de pré-
cautions, et forçant le thaumaturge à opérer dans les
circonstances posées par elles. Toutes les expériences
des thaumaturges de nos jours, qui réussissent si
bien devant les gens du monde, échouent dans ces
conditions-là. Ce qui fait que les magnétiseurs ont
toujours récusé le jugement de l'Académie des scien-
ces, c'est que l'Académie élevait la prétention par-
faitement légitime de régler elle-même ses précau-
tions, ainsi que le matériel de l'expérience. Constater
le caractère d'un fait n'est pas donné à tous; cela
exige une forte discipline de l'esprit et l'habitude
des expériences scientifiques. Dans les miracles qu'on
raconte du passé, aucune de ces conditions n'est
réalisée. Outre que les textes historiques qui nous les
racontent prêtent à une foule de réserves, le public
devant lequel ils se passent est étranger à la science
et incompétent pour juger si vraiment les lois de la
nature ont été violées; de plus, ces miracles ont
AU COLLÈGE DE FRANCE. 227
tous un vice radical : le thaumaturge règle les con-
ditions du prodige, choisit son public. Aucun fait
constaté scientifiquement ne démontrant que le mi-
racle ait jamais eu place dans l'histoire, pourquoi
imposer au professeur de sciences historiques une
restriction que ne connaît pas le professeur de scien-
ces physiques? Pourquoi lui interdire de qualifier les
choses selon leur apparence naturelle et lui imposer,
sur des chapitres essentiels, ou le silence, ou un lan-
gage dénué de' sens positif?
Voilà le point de vue où je me plaçais en écrivant
cette première leçon, qui, à mes yeux, n'impliquait
nullement une attaque contre un dogme établi, mais
était tout simplement un exposé historique de faits dont
je croyais avoir le droit de parler. Je n'ai pas pris
mon sujet en théologien, je l'ai pris en historien : or,
pour l'historien, pas plus que pour le physicien et le
chimiste, il n'y a de miracles ; il y a des faits, des
causes et des lois. Ma façon de parler des origines
du christianisme ne fut pas la discussion directe
d'un dogme ou d'un enseignement théologique; ce
fut de l'histoire indépendante, n'aspirant ni à contre-
dire le théologien ni à le contenter. N'est-il pas évi-
dent, en effet, que l'histoire deviendrait impos-
sible s'il fallait s'obliger, en la faisant, à satisfaire
tous les cultes admis par l'État ?
228 LA CHAIRE D'HÉBREU
L'État moderne n'a plus de dogme théologique
officiel. Il n'est ni athée ni irréligieux, ainsi qu'on le
répète souvent; il est même essentiellement reli-
gieux, puisqu'il suppose le droit et le devoir, qu'il
admet le serment, qu'il respecte la mort, qu'il croit
à la sainteté du mariage. Mais il n'impose aucune
forme particulière de croyance. Il reconnaît seule-
ment certains cultes, auxquels il garantit la liberté
et le respect. Que veut dire cette garantie ?
Est-ce un engagement de ne jamais laisser parler
en public d'une manière qui ne soit pas conforme
aux dogmes des cultes reconnus ? Non assurément,
puisque l'État garantit également le judaïsme, le
catholicisme et le protestantisme, qui, sur des dogmes
essentiels, sont en contradiction directe. Le juif est
obligé de nier la divinité de Jésus-Christ; le catholi-
que est obligé de tenir le protestantisme pour une
rébellion impie ; le protestant est obligé d'attaquer
le catholicisme comme superstitieux. Que peut l'État
au milieu de ces affirmations opposées ? Laisser dire,
empêcher les violences, les outrages publics*, et as-
1. Il est clair que la discussion ou la négation ne peuvent être
considérées comme des outrages. La loi protège aussi chaque ci-
toyen individuellement contre Poutrage; s'ensuit-il que la loi
interdit de discuter ou de nier les opinions professées par chaque
citoyen? .
AU COLLÈGE DE FRANCE. 229
surer à chaque culte sa pleine liberté d'exposition,
de discussion et d'anathëmes.
Outre les cultes, l'État salarie des établissements
scientifiques étrangers à toute religion particulière.
Aucune chaire de ces établissements n'est directe-
ment religieuse ; mais il en est très-peu où le pro-
fesseur ne soit amené par les nécessités de son sujet
à des contacts avec la religion. La religion, en effet,
touche à tout ; elle a une philosophie, une histoire,
une théorie de l'art, une géologie, une astronomie,
une critique. Demander à la science de ne pas s'oc-
cuper des choses dont s'occupe la religion, c'est lui
demander de ne pas être. Qu'est-ce qu'un historien
libre, à condition de ne jamais dire un mot du plus
grand des problèmes historiques, de celui qui est la
clef de tous les autres? Qu'est-ce qu'une philologie
libre, à condition que l'enseignement de la plus cu-
rieuse des langues savantes soit soumis à l'inspection
du théologien? Qu'est-ce qu'une philosophie libre,
à condition d'être toujours d'accord avec les dogmes
d'un des cultes reconnus? Que reste-t-il de permis
dans un tel système? Une science enfantine, passe-
temps d'oisifs ou d'esprits blasés, une petite histoire
de mesquines curiosités, une petite archéologie de
chétif aloi, une petite érudition, amusante sans doute,
mais sans portée. Si la science n'est que cela, je ne
230 LA CHAIRE D'HÉBREU
vois pas pourquoi on fait figurer au budget cet inno-
cent divertissement. Tout a un sens au point de vue
de la grande science libre; tout est puéril, s'il n'est
pas permis de rattacher chaque détail de ce qu'on
peut savoir à la seule chose qu'il importe de savoir.
La liberté est ainsi la grande solution de tous les
problèmes de l'ordre intellectuel et religieux. Pour-
quoi ne pas s'en contenter? Pourquoi demander à
l'État une protection pour des dogmes particuliers?
Pourquoi ne pouvoir entendre des opinions qu'on ne
partage pas, sans chercher à imposer silence à celui
qui parle, sans demander à l'État de le faire taire?
La science est plus modeste. Elle ne réclame pas de
lois contre les attaques ou les outrages. Les attaques,
elle les appelle; car la discussion est son essence.
Les outrages, elle en sourit. Elle n'a pas besoin
d'une terre à elle pour être libre ; elle n'est pas une
société à côté d'une autre société, une puissance du
monde traitant diplomatiquement les choses de l'es-
prit, forçant les gouvernements à des compromis,
concluant ses ligues séparées. Elle trouve juste que
l'État lui ouvre des chaires, en souvenir des ancien-
nes fondations qu'il a absorbées, et parce qu'un des
premiers devoirs de l'État est de favoriser ce qui est
grand. Mais elle repousse tout ce qui ressemblerait
à un enseignement d'État. L'État, en nommant le
AU COLLÈGE DE FRANCE. 231
professeur, ne considère qu'une seule chose, sa ca-
pacité, attestée par des présentations ou des épreu-
ves; il ne doit pas s'enquérir de ses doctrines; il
n'en est nullement responsable. Le professeur public
n'est pas l'État enseignant : il enseigne dans un éta-
blissement soutenu par l'État en vue de la discussion
libre, et sur un brevet de capacité décerné par
l'État ; voilà tout. L'État n'a pas de doctrine parti-
culière, tel est l'axiome fondamental auquel on
revient toujours quand on veut fonder, dans les ma-
tières intellectuelles, le droit des individus, c'est-
à-dire la liberté.
VL
Qu'on D*est pas irréligieux pour essayer de séparer la religion
du surnaturel.
Voilà, savants collègues, comment j'entends ma
justification scientifique, et, si je n'étais préoccupé
que de mon apologie comme professeur, je devrais
m'arrêter ici. Mais j'ai un autre souci. Au-dessus des
devoirs de professeur, il y a les devoirs d'homme.
Je ne me consolerais pas, si je croyais n'être en règle
qu'avec les premiers.
232 LA CHAIRE D'HÉBREU
Ceux-là ne me connaissent guère qui pensent que
je veux diminuer la somme de religion qui reste
encore en ce monde. Plus j'avance dans la vie, plus
je me rattache au seul problème qui garde toujours
son sens profond et sa séduisante nouveauté. Un
infini nous déborde et nous obsède. Éclosionsni'un
moment à la surface d'un océan d'être, nous nous
sentons, avec l'abîme, notre père, une mystérieuse
affinité. Dieu ne se révèle pas par le miracle ; il se
révèle par le cœur, où. un gémissement inénarrable,
comme dit saint Paul, s'élève sans cesse vers lui.
C'est ce sentiment de rapports obscurs avec l'infini,
d'une filiation divine, qui, gravé dans chaque homme
en traits de feu, est ici-bas la source de tout bien,
la raison d'aimer, la consolation de vivre. Jésus est
à mes yeux le plus grand des hommes, parce qu'il a
fait faire à ce sentiment un progrès auquel nul autre
ne saurait être comparé. Sa religion renferme le se-
cret de l'avenir. Ne croyez pas que je rêve l'œuvre
funeste de venir, sous prétexte d'une froide exacti-
tude, diminuer ce foyer de chaleur qui vit encore au
cœur de l'humanité et constitue la meilleure part de
ce qu'il y a en elle de noble et de bon.
Jusqu'ici, la religion n'a pas existé sans surnatu-
rel. Loin qu'il faille en être surpris, c'est le contraire
qui eût été un vrai miracle. L'idée des lois de la
^
AU COLLÈGE DE FRANCE. 233
nature, si admirablement formulée dans l'antiquité
par les écoles phUosophiques, ne put jamais chez le
grand nombre prendre décidément le dessus. Le
moyen âge, jusqu'au xiii® siècle, Fignore com-
plètement. Depuis le xiii* siècle jusqu'au xvi%
cette idée est l'apanage de quelques penseurs isolés.
Au XVII* siècle, Galilée, Descartes, Huyghens, New-
ton, par leur explication mécanique du monde, lui
donnent une solidité inébranlable ; mais ce n'est qu'à
la fin du XVIII" siècle qu'on la voit gagner une por-
tion considérable de l'humanité et passer à l'état de
croyance très-générale. En l'absence d'une telle idée,
les rapports de Dieu et de l'homme ne pouvaient être
conçus que d'une manière concrète et matérielle.
Jésus, à cet égard, ne fit pas exception. Ses idées
en physiologie ne furent pas supérieures à celles de
ses contemporains: il croyait comme tout le monde
que les maladies nerveuses venaient de l'action des
démons; il n'était pas venu donner au monde des
leçons de physique. Révéktion et miracles furent
ainsi, dans l'antiquité, des parties inséparables de
toutes les créations religieuses et même politiques
ou sociales. Que ce soit là une association devenue
aujourd'hui dangereuse, on* le voit sans peine. S'il
est un fait évident, en eflet, c'est que la croyance au
surnaturel s'affaiblit de toutes parts. Dans les classes
234 LA CHAIRE D'HÉBREU
éclairées, cette croyance est battue en brèche par
deux ordres d'études qui, toutes deux, excluent le
miracle : les études de la nature, nous montrant
un ordre fatal là où les anciens théologiens voyaient
l'exercice de volontés libres, et les sciences histori-
ques, remplaçant par des explications tout hu-
maines et par une exégèse rationaliste les anciennes
interprétations mystiques des textes et des faits.
Chassé ainsi de la nature et de l'histoire, le surna-
turel fuit en quelque sorte. Les catholiques sérieux
d'autrefois (bénédictins, jansénistes) n'admettaient
guère que les miracles bibliques; les protestants se
laissèrent réduire de bonne heure à ne défendre que
ceux de TÉvangile. Le surnaturel est devenu comme
une tache originelle dont on a honte ; les personnes
même les plus religieuses n'en veulent plus qu'un
minimum; on cherche à faire sa part aussi petite
que possible ; on le cache dans les recoins du passé.
Conserve- t-il plus de créance dans les classes peu
instruites et peut-on espérer de voir une solide foi
religieuse s'asseoir de nouveau sur ces illusions?
Non, certes. Les pays et les classes où Ton y croit
sont d'importance secondaire. L'ouvrier des villes
n'y croit pas. Chose étrange! l'ouvrier devine tout
d'abord, avec une pénétration surprenante, le résultat
le plus élevé de la science moderne. L'idée «de la
AU COLLÈGE DE FRANCE. 235
nature prçnd bien plus vite racine chez lui que chez
les personnes qui ont reçu une demi-culture littéraire,
laquelle se concilie souvent avec beaucoup de paresse
d'esprit et de préjugés.
Qu'on s'en réjouisse ou qu'on le regrette, le sur-
naturel disparaît de ce monde ; il n'obtiçnt plus de foi
sérieuse que dans les classes qui ne sont pas au cou-
rant de leur siècle. Faut-il que la religion s'écroule
du même coup? Non, non. La religion est nécessaire.
Le jour où elle disparaîtrait, ce serait le cœur même
de l'humanité qui se dessécherait. La religion est
aussi éternelle que la poésie, aussi éternelle que
l'amour ; elle survivra à la destruction de toutes les *
illusions, à la mort de l'objet aimé. Mais que dis-je?
Son objet aussi est éternel. Jamais l'homme ne se
contentera d'une destinée finie ; sous une forme ou
sous une autre, toujours un ensemble de croyances
exprimant la valeur transcendante de la vie et la
participation de chacun de nous aux droits de fils
de Dieu fera partie des éléments essentiels de l'hu-
manité.
Transporter la religion par delà le surnaturel, sé-
parer la cause à jamais triomphante de la religion de
la cause perdue du miracle, c'est donc rendre service
à la religion; c'est la détacher d'un vaisseau qui
périt ; c'est épargner aux âmes les angoisses de ces
Î36 LA CHAIRE D'HÉBREU
moments de transition où le naufrage des dieux qui
s'en vont a l'air d'entraîner aussi le naufrage du
divin, où ce sont les âmes les plus sincères qui
croient être irréligieuses, où c'est l'homme le plus
pieux qui se déclare athée. Je le dis avec confiance:
un jour, la sympathie deê âmes vraiment religieuses
sera pour moi. Elles verront bien qu'un sentiment de
profond respect pour la religion était au fond de cette
franchise absolue qui n'admet pas que la vérité ait
besoin des mensonges de la politique. J'ai cru à
toutes les révélations qui sont au fond du cœur de
l'homme; jamais Tune d'elles ne m'a empêché
d'écouter l'autre. J'ai toujours pensé que leurs con-
tradictions n'étaient qu'apparentes et que le parti
d'imposer silence à la raison critique, au nom des
instincts moraux et religieux, n'avait rien de respec-
tueux pour la Divinité. L'esprit scientifique n'est pas,
pour la religion ainsi conçue, un ennemi dont il
faille se défier. 11 fait partie de la religion même, et
sans lui on ne saurait être un véritable adorateur.
Voilà en quel sens, savants collègues, j'estime, en
suivant une ligne purement scientifique, servir la
cause de la vraie religion, j'ajouterai même la cause
du christianisme ; car, dans ma pensée, le christia-
nisme, tel qu'il résulte des discours et du type mo-
ral de son fondateur, comprend le germe de tous les
AU COLLÈGE Df: FRANCE. 237
progrès. A part l'esprit scientifique, dont Jésus ne
pouvait avoir aucun élément, rien ne manque à sa
religion pour être le pur royaume de Dieu. Toute
l'Europe éclairée marche vers cet idéal, susceptible
d'épurations indéfinies. Le xix* siècle ne verra pas,
comme on l'a dit souvent, la fin de la religion de
Jésus; il verra la fin de la religion de Mahomet, la
fin de la religion temporelle, inséparable de la po-
litique, et le plein épanouissement de la religion de
Jésus, de la religion de l'esprit.
J'ai vu la mort de très-près. J'ai perdu le goût de
ces jeux frivoles où Ton peut prendre plaisir quand
on n'a pas encore souflert. Les soucis de pygmées,
dans lesquels s'use la vie, n'ont plus beaucoup de
sens pour moi. J'ai, au contraire, rapporté du seuil de
l'infini une foi plus vive que jamais dans la réalité
supérieure du monde idéal. C'est lui qui est, et le
monde physique qui paraît être. Fort de cette con- •
viction, j'attends l'avenir avec calme. La conscience '
de bien faire suffit à mon repos. Dieu m' ayant donné
pour tout ce qui est étranger à ma vie morale une
parfaite indifférence. Vouloir m'arrêter est puéril. Je
puis dire avec un de nos anciens collègues : « Ce
que dix d'entre vous ne veulent pas entendre, demain
dix mille le liront. » Je ne suis pas assez dénué de
communications avec le public éclairé pour que ceux
238 LA CHAIRE D4IÉBREU
qui ont demandé que le silence me fût imposé y
gagnent quelque chose. Puissent-ils n'y rien perdre
et ne pas regretter un jour d'avoir traité en ennemi
un loyal dissident ! Je leur ferai du moins un souhait :
c'est qu'ils n'aient jamais que des adversaires comme
moi, — des adversaires que les injures et les vio-
lences ne convertissent ni n'aigrissent, — des adver-
saires dont on n'obtienne pas plus facilement un mou-
vement de colère qu'un acte de foi, — des adver-
saires assez froids pour réclamer, en faveur des doc-
trines qu'on leur oppose, l'admiration, la sympathie
et par-dessus tout la liberté.
Agréez, messieurs et savants collègues, l'assu-
rance des sentiments de haute estime avec lesquels
j'ai l'honneur d'être
Votre tout dévoué serviteur,
E. Renan*.
1. Mon illustre ami M. Prevost-Paradol ayant bien voulu recom-
mander cet opuscule aux lecteurs du Journal des Débats, une
phrase de son article m'amena à lui adresser la lettre suivante :
« Paris, le 31 juillet 1862.
u Mon cher ami,
M Je ne fais jamais, vous savez, de rectification de détail. Mais
avec vous, et quand il s'agit de notre religion commune, la liberté,
j'en viendrais presque à des subtilités de casuiste. « N'y avait-il
« pas, dites-vous, quelque imprévoyance à appeler un tel professeur
« à une telle chaire pour l'en faire descendre aussitôt qu'il aurait
AU COLLÈGE DE FRANCE. 239
« parlé comme il était naturel et presque inévitable qu*il parlât? »
Je ne trouve pas juste, mon cher ami, qu'on pose la question de la
sorte. L'État n'ayant pas de doctrine dans les choses de l'esprit, son
devoir, quand les corps compétents lui présentent un professeur, est
de le nommer sans s'inquiéter des opinions qu'il enseignera. 11 n'est
pas responsable de ces opinions ; il n'a pas à les prévoir. Si quelque
jour le Collège de France et l'Institut présentaient au ministre un
candidat, et que le ministre, craignant que l'enseignement de ce
candidat ne contrarie l'administration, refusât de le nommer, que
ferions-nous? Nous blâmerions le ministre d'être trop prévoyant.
Louons donc aussi son « imprévoyance », et disons qu'en me nom-
mant sans tenir compte de mes opinions, il a fait un acte libéral.
« Adieu. Vous savez ma vive amitié.
« E. Renan. »
\
DESTITUTION
d'un professeur au collège de FRANCE.
Le 2 juin 1864, parut au Moniteur un rapport
adressé à Sa Majesté l'empereur par M. le ministre
de l'instruction publique. On y lisait ce qui suit :
Il y aurait donc lieu de supprimer à la Sorbonne la chaire
(le M. Hase, mais de créer, sous le titre de grammaire et de
philologie comparées , une chaire nouvelle au Collège de
France.
La dotation de cette chaire n'existant pas au budget, on y
appliquerait provisoirement les fonds votés pour la chaire des
langues hébraïque, chaldaïque et syriaque.
Depuis plus de deux ans, cette chaire n*est point remplie,
par des raisons d'ordre public qui subsistent dans toute leur
force. Ce provisoire ne peut durer plus longtemps.
Je tiens, sire, à mettre une extrême régularité dans toutes
les parties de Tadministration que l'empereur m'a confiée. Or,
il est contraire aux intérêts du service, à la bonne gestion des
deniers publics, autant qu'à la dignité même du savant dis-
tingué qui est forcé de subir cette anomalie, qu'un traitement
soit touché sans que la fonction soit remplie.
IG
242 DESTITUTION D'UN PROFESSEUR
Ne pouvant faire remonter M. Renan dans la chaire où il n'a
paru qu'une fois, je crois qu'il convient de faire loyalement
cesser une situation anomale et d'appeler M. Renan à d'autres
fonctions.
C'est de la Bibliothèque impériale qu'il est sorti pour entrer
au Collège de France, et il en a emporté lo titre de bibliothé-
caire honoraire; je prie Votre Majesté de vouloir bien l'y rame-
ner en lui confiant la place de conservateur sous^directeur
adjoint au département des manuscrits, où son érudition spé-
ciale lui permettra de rendre au public de réels services.
Suivaient des décrets conformes.
Le jour même, j'écrivis à M. le ministre de l'in-
struction publique la lettre suivante :
Sèvres, le 2 juin 1864,
Monsieur le ministre.
J'ai appris ce matin, par la lettre que vous m'avez fait l'hon-
neur de m'adresser et par le Moniteur, que Sa Majesté l'empe-
reur, par un décret signé d'hier, avai t dai gné me nommer conser-
vateur sous-directeur adjoint au département des manuscrits
de la Bibliothèque impériale. Aux termes des règlements actuels,
toute fonction à la Bibliothèque impériale est incompatible
avec un enseignement. Accepter la fonction à laquelle Sa
Majesté l'empereur a bien voulu me nommer serait donc don-
ner ma démission de la chaire que j'occupe au Collège de
France.
J'ai déjà eu plusieurs fois Phonneur d'exposer à Votre Excel-
lence les motifs pour lesquels il m'est impossible de donnée
d'une façon directe pu indirecte cette démission. J'ai été porté
AU COLLÈGE DE FRANCE. 243
à la chaire de langues hébraïque, chaldaïque et syriaque par le-
suffrage de MM. les professeurs au Collège de France et de mes
confrères de TAcadémie des inscriptions et belles-lettres. Cette
chaire, d'ailleurs, n'est pas pour moi la première fonction venue.
Je l'ai voulue pour elle-même, et non pour le traitement qui y
est attaché. Les langues hébraïque et araméenne sont ma spé-
cialité scientiGque. J'attachais beaucoup d'importance à un tel
enseignement, la faiblesse des études critiques en France tenant
en grande partie, selon moi, à la nullité dont les anciennes études
sémitiques sont depuis longtemps frappées parmi nous. Relever
ces études dans nos grandes écoles a toujours été ce que j'ai
considéré comme ma tâche scientifique et comme une partie de
mes devoirs moraux.
Quels que soient les excellents souvenirs que j'aie gardés du
département des manuscrits à la Bibliothèque impériale, je n'ac-
cepte donc pas la fonction que Sa Majesté l'empereur a daigné
me conférer hier. La chaire de langues hébraïque, chaldaïque
et syriaque au Collège de France n'est pas supprimée ; je ne suis
pas destitué ; seulement, le traitement de ladite chaire est affecté
provisoirement à un autre usage. Ce traitement, monsieur le
ministre, j'avais continué de le toucher, sans que ma a dignité »,
dont je suis bon juge, en souffrît, d'abord parce qu'on me laissa
espérer, lors de l'arrêté de suspension, une prompte réouver-
ture; en second lieu, parce que renoncer à ce traitement eût
été reconnaître un état de choses contre lequel j'ai protesté en
toute circonstance ; en troisième lieu, parce qu'en réalité j'ai
rempli ma fonction autant qu'il dépendait de moi, et même,
selon mon opinion, de la manière la plus fructueuse. Dès qu'il
me fut prouvé, en effet, que la réouverture de mon cours pou-
vait encore être fort éloignée, j'ai fait chez moi, au petit nombre
d'orientalistes et de philologues que mes leçons devaient inté-
resser, le cours que j'aurais fait dans la « salle des Langues »
au Collège de France. Ces sortes d'enseignement (je l'ai tou-
244 DESTITUTION D'UN PROFESSEUR
jours dit^ ) sont uniquement destinées à dix ou douze personnes
déjà préparées, et vouées aux travaux scientifiques. Aux époques
les plus florissantes du Collège de France, les maîtres les plus
célèbres ont procédé de cette manière, et j'ose croire que bien
des cours qui se sont faits cette année dans les salles réglemen-
taires n'ont pas porté autant de fruits que le mien. Il ne faut
pas que les étroites idées administratives de notre temps se
transportent d'une façon trop absolue dans Tordre des choses
de l'esprit. L'économie superficielle, qui regarde comme la
suprême sagesse de voir le produit tangible et immédiat de ses
deniers, n'a rien à faire avec la science. La science mesure les
mérites aux résultats acquis et non à l'exécution plus ou moins
ponctuelle d'un règlement, et, si jamais vous reprochez à un sa-
vant qui fait quelque honneur à son pays de ne pas gagner la
faible somme que l'État lui alloue, croyez-le, monsieur le mi-
nistre, il vous répondra comme je vous réponds en ce moment,
et selon un illustre exemple : Pecunia tua tecum sit.
Appliquez donc, monsieur le ministre, les fonds votés pour
la chaire de langues hébraïque, chaldaïque et syriaque à telle
fin que vous jugerez à propos. Je conserve un titre que je liens
de la double présentation de MM. les professeurs au Collège de
France et de mes confrères à Plnstitut. Sans traitement, je
continuerai à remplir les devoirs que ce titre m'impose, c'est-
à-dire à travailler de toutes mes forces au progrès des études
dont la tradition m'a été confiée.
Agréez, monsieur le ministre, l'assurance de la haute estime
et du profond respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être, de
Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.
E. Renan.
1. Voir ma leçon d'ouverture, p. v, vi, 8, 9, 30.
AU COLLÈGE DE FRANCE. 245
Le 5 juin, parut au Journal des Débats T article
suivant :
Le temps nous a manqué hier pour dire notre avis sur les
questions que soulève la lettre de M. Renan. A part un trait un
peu vif, excusé par l'agacement qu'on cause toujours aux gens
d'esprit en leur parlant de questions d'argent, notre collabo-
rateur nous paraît avoir été guidé en cette circonstance par un
sentiment très-juste des droits de la science libre. Sa loyauté et
son désintéressement connus auraient bien dû faire supposer
qu'il ne donnerait jamais sa démission d'une place à laquelle il
attache un sens très-élevé. M. Renan a des vues particulières,
qu'il a souvent développées, sur le Collège de France. Il pense
que cet établissement doit représenter la science la plus spéciale,
mais aussi la plus indépendante. Les personnes qui partagent
le moins les idées de M. Renan connaissent la sincérité et la
ténacité avec lesquelles il les soutient. La conduite de notre
collaborateur nous paraît donc, dans cette circonstance, avoir
été conséquente ; en tout cas, elle n'a dû surprendre personne,
et nous sommes étonnés qu'on ne l'ait pas prévue.
M. Renan ayant refusé tout moyen de retraite pour sortir de
la situation qu'il a choisie avec réflexion, la série de mesures
prises par M. le ministre de l'instruction publique n'a qu'un
effet, c'est la cessation du traitement que M. Renan avait con-
tinué jusqu'ici à toucher. M. Renan accepte cette conséquence
avec fierté. Nous regrettons un peu, nous l'avouons, que M. le
ministre ait fait intervenir dans les graves questions de prin-
cipe impliquées en ce débat une aussi mince question d'éco-
nomie. Si M. Renan, par des circonstances venant de lui, avait
omis de faire ses leçons pendant deux ou trois ans, nous re-
connaissons bien volontiers qu'il y aurait toute sorte d'ob-
jections à lui faire. Mais M. Renan a sans cesse réclamé contre
-246 DESTITUTION D'UN PROFESSEUR
la suspension de son cours. Il a toujours dit qu'il était prêt à
remonter dans sa chaire quand on lèverait l'arrêté qui l'en
écartait. Enfin, par une pensée pleine de sagesse, il a donné
chez lui deux fois par semaine les leçons qu'il lui eût été plus
agréable et plus commode de donner au Collège de France.
Dans un tel état de choses, M. Renan avait parfaitement raison
de maintenir ses droits et de ne pas aggraver de gaieté de cœur
la situation qu'on lui avait faite.
Les motifs d'ordre public qui ont empêché la réouverture du
cours de M. Renan étaient-ils aussi graves qu'on l'a supposé ?
Nous ne le croyons pas. La première et la seule leçon qu'ait
faite M. Renan fut accueillie par la jeunesse avec un enthou-
siasme dont on n'a pas perdu le souvenir. Gomme nous croyons
les démonstrations publiques contraires au véritable esprit de
liberté, nous ne désirerions nullement voir renaître les manifes-
tations bruyantes qui, ce jour-là, accompagnèrent le professeur
jusqu'à sa demeure. Mais M. Renan, dans sa première leçon,
tant applaudie, déclara à plusieurs reprises que le cours qu'il
^vait à faire était un cours technique destiné à un petit nombre
d'auditeurs. C'est un usage que les professeurs récemment
nommés débutent par une première leçon de généralités, la-
<)uelle se fait d'ordinaire dans un amphithéâtre plus vaste que
celui qui sert aux leçons spéciales. M. Renan suivit cet usage.
A la fin de son discours d'ouverture, il prit congé en quelque
sorte de son nombreux auditoire, et déclara qu'à la prochaine
leçon il commencerait l'exposition de la grammaire hébraïque.
La salle où se font ces sortes de cours peut contenir vingt ou
trente personnes, et jamais elle n'est remplie. Admettons que,
vu l'intérêt spécial du cours, et par suite de la curiosité un
peu excitée du public, la salle eût été comble les premiers
jours; en vérité, l'ordre public court-il de grands dangers
parce qu'on se presse un peu dans une salle de quelques mètres
carrés? Les mesures les plus simples, et qui n'eussent pas
AU COLLÈGE DE FRANGE. 247
exigé la présence d'un seul sergent de ville, auraient suffi pour
empêcher tout inconvénient.
Nous regrettons donc qu'au lieu de préférer cette solution,
si conforme aux vrais principes de la liberté scientifique, on
Tait, au contraire, ajournée. Mais, puisque M. Renan se déclare
peu atteint par la mesure qui lui enlève son traitement, et qu'il
garde le titre auquel il tient si fort, les droits essentiels de la
science sont sains et saufs. M. Renan insiste avec raison sur
une circonstance capitale qu'on a souvent feint d'ignorer. Il a
été nommé à la place qu'il occupe sur la double présentation
de ses collègues et confrères du Collège et de l'Institut. Quand
il s'agit de choix faits sur présentation, le rôle de l'adminis-
tration est bien simple. A toutes les objections qu'on soulève
contre de tels choix, elle n'a qu'une seule chose à répondre :
« J'ai nommé celui qu'on m'a présenté. Prenez-vous-en aux
corps qui ont fait la présentation. »
Le 12 juin, parut au Moniteur le décret suivant ;
Napoléon, etc.,
Sur la proposition de notre ministre de l'instruction publi-
que;
Vu le décret du l**" juin- 4864, par lequel M. Renan, pro-
fesseur au Collège* de France, est relevé de ses fonctions et
appelé à la charge de conservateur sous- directeur adjoint du
département des manuscrits à la Bibliothèque impériale;
Vu la lettre de M. Renan qui refuse cette fonction et prétend
conserver son premier emploi ;
Vu le décret du 9 mars \ 852 portant que l'empereur nomme
et révoque les professeurs du Collège de France,
Avons décrété et décrétons ce qui suit :
248 DESTITUTIOff D'UN PROFESSEUR
Arl. 1•=^ La nomination de M. Renan à la Bibliothèque im-
périale est rapportée.
Art. ^. M. Renan demeure révoqué de ses fonctions au Col-
lège de France.
Art. 3. J^otre ministre de l'instruction publique est chargé
de l'exécution du présent décret.
Fait au palais de Fonlainebleau, le il juin 1864.
Napoléon.
Le là juin, parut dans le Journal des Débais T ar-
ticle suivant :
Le décret inséré hier au MoJiileur a tranché tous les doutes
■qui pouvaient rester sur la situation de M. Renan. M. Renan
est destitué. Nos principes en fait de liberté sont assez connus
pour que nous n'ayons pas besoin d'exprimer les regrets que
nous cause cette mesure. Pour nous borner aux questions de
forme, nous ferons remarquer que le décret de destitution de
M. Renan n'est pas motivé. Les quatre destitutions de profes-
seurs au Collège de France qui ont été prononcées depuis le
commencement de ce siècle avaient été précédées d'un exposé
de motifs. L'ordonnance royale qui priva M. Tissot de sa chaire
n'en avait pas dans sa première rédaction ; M. Lefèvre-Gineau,
alors administrateur du Collège de France, refusa de la rece-
voir en cet état. On la kii rendit avec un exposé qui servit du
moins à montrer la faiblesse des raisons sur lesquelles on se
fondait, et qui, en 1830, amena l'annulation de l'ordonnance.
Cette omission nous semble fâcheuse. L'obligation de moti-
ver un décret de destitution ne serait écrite nulle part qu'elle
serait un devoir pour l'administration. Au degré le plus humble
de la fonction, celui que l'État frappe a le droit de savoir pour-
AU COLLÈGE DE FRANCE. 249
quoi on le frappe. L'administration doit cette garantie à celui
qu'elle destitue ; on peut dire qu'elle se la doit à elle-même.
Il faut que la responsabilité de pareils actes soit pleinement
avouée, qu'on voie d'où ils viennent, à quelle ligne de conduite
ils se rattachent. C'est là une sécurité pour le fonctionnaire;
car l'aveu des motifs peut arrêter bien des mesures violentes;
on peut fort bien ne pas vouloir faire explicitement ce qu'on
fait tacitement et comme une simple mesure administrative.
Cette obligation, d'ailleurs, nous semble résulter clairement du
décret du 6 mars 1852. ^article 5 de ce décret, énuménintles
peines qui peuvent être portées contre les membres de l'ensei-
gnement supérieur, met de ce nombre « la peine de la révoca-
tion, laquelle ne peut être prononcée que sur la proposition
du ministre de l'instruction publique, par le président de la
République ». Que celte proposition doive être motivée, c'est
ce qui nous paraît évident. La révocation est une <c peine » ; le
décret du 9 mars le déclare. Une peine suppose une « faute ».'
L'administration ne peut proclamer à la face du public qu'un
citoyen a commis un manquement à ses devoirs sans dire quel
est ce manquement. Or, le décret inséré au Moniteur le 42 juin
n'articule contre M. Renan aucun grief. M. Renan, sans curiosité
indiscrète, peut bien désirer savoir quelle est la faute qu'il a
commise feelon les principes de M. le ministre, quel est le blâme
que M. le ministre lui inflige.
Nous persistons aussi à croire* que M. Renan aurait dû jouir
1. M. Laboulaye, dans un article d*une logique péremptoire, pu-
blié au Journal des Débats le 10 juin, avait prouvé rillégalité de
ma révocation. Le décret porté le il juillet 1863 contenait ce qui
suit :
u Considérant qu'il importe d'assurer aux membres du corps en-
seignant toutes les garanties possibles de justice...
« Art. 1*"^. A partir de ce jour, un comité composé de cinq mem-
bres désignés par le conseil impérial dt l'instruction publique, et
ÎSO DESTITUTION D'UN PROFl^SSEUR, ETC.
des garanties assurées par le décret du 44 juillet 4863 à tous
les membres de l'enseignement supérieur et de l'enseignement
secondaire. Le considérant du décret du 9 mars 4 852 met ex-
pressément le Collège de France dans le corps enseignant.
Si le Collège de France fait exception dans le corps enseignant,
ce doit être par plus d'indépendance. S'il a une situation pri-
vilégiée, ce n'est pas une raison pour lui refuser le droit com-
mun. Est-il naturel qu'un professeur de sixième ait plus de
garanties que le successeur de Burnouf ou de Cuvier?
Les motifs pour lesquels M. Renan a été destitué n'étant
pas exprimés, nous ne les discuterons pas. Mais nous croyons
que tous les libéraux ressentiront vivement le coup porté, dans
la personne de notre collaborateur, à l'indépendance de la
pensée.
choisis dans son sein, sera appelé à donner son avis motivé toutes
les fois qu'il pourra y avoir lieu à la révocation d'un professeur de
renseignement supérieur ou de l'enseignement secondaire qui sera
titulaire de son emploi.
« Art. 3. L'inculpé sera admis à présenter sa défense, selon qu'il
le jugera préférable, de vive voix ou par écrit. »
Le Collège de France fait partie de l'enseignement supérieur, de
l'enseignement secondaire ou de l'enseignement primaire. A moins
de soutenir qu'il fait partie de l'enseignement primaire, il faut ad-
mettre que le décret susdit s'y applique.
LES ÉTUDES SAVANTES
EN ALLEMAGNE.
(Lcttr« aux directeurs de la Revue germanique^.)
Paris, le 15 décembre 1857.
Messieurs,
Votre projet d'une Bévue germanique réalise un
des vœux que j'ai le plus souvent formés. Je n'ai
point la prétention de vous suggérer des idées que
vous n'ayez déjà eues. Cependant, afin de vous
prouver quel intérêt je prends à votre noble des-
sein, je me permettrai de vous communiquer quel-
ques réflexions sur la place que devra, ce me sem-
ble, occuper dans votre recueil la partie des études
allemandes dont je me suis plus particulièrement
occupé.
1. Cette lettre parut dans le premier numéro de la Revue germa-
nique.
252 LES ÉTUDES SAVANTES
Votre Revue doit être un tableau complet des
travaux intellectuels en Allemagne, Or, la partie
de ces travaux qui mérite le plus, selon moi, d'at-
tirer l'attention, ce sont les sciences historiques
et philologiques. L'Allemagne, jusqu'à ces dernières
années, a été égalée par la France dans le domaine
des sciences physiques et mathématiques. La philo-
sophie allemande est quelque chose de très-particu-
lier, qui ne peut être comparé à quoi que ce soit et
dont le temps seul permettra d'apprécier la valeur.
Quant à l'ensemble des productions qu'on appelait
autrefois les « ouvrages de Tesprit » et qu'on désigne
maintenant du nom de « littérature », l'Allemagne n'a
point échappé à la décadence générale dont les
œuvres d'imagination sont frappées de nos jours :
elle a eu, en ce genre, des hommes de génie ; à
l'heure qu'il est, elle possède à peine quelques
hommes de talent. La véritable excellence de l'Alle-
magne est, à mon avis, dans l'interprétation du
passé. L'Allemagne a compris l'histoire bien plus
comme une science que comme un art. Elle n'a pas
de grands historiens dans le sens que nous attachons
à ce mot; il faut pour mériter ce nom un talent de
composition qu'elle semble dédaigner; niais jamais
race ne posséda une plus merveilleuse aptitude pour
les recherches d'érudition. La science critique et his-
EN ALLEMAGNE. 253
torique de Tesprit humain, la philologie, instrument
nécessaire de cette science, voilà sa création. Certes,
Tétude sérieuse et patiente des monuments antiques
existait avant qtre l'Allemagne s'en fût emparée.
Pour n'en citer qu'un seul exemple, quel admirable
répertoire de solide érudition que l'ancien recueil de
l'Académie des inscriptions et belles-lettres ! Mais le'
service qu'a rendu l'Allemagne, c'est d'avoir élevé à
la hauteur d'une science organisée ce qui n'avait été
jusque-là qu'un délassement d'amateur, et d'avoir
donné une valeur philosophique à des études qu'on
envisageait comme un simple exercice de curio-
sité.
L'Allemagne, vous le savez, n'a pas de <( Revues »
comme nous les entendons. Elle a des journaux spé-
ciaux où chaque science dépose ses découvertes suc-
cessives. Les Allemands n'écrivent pas ; ils cherchent
et ils pensent. Le genre de critique difficile et bril-
lant dont la Bévue des Deux Mondes a créé le modèle
parmi nous ne va pas à la tournure de leur génie,
plus soucieux du fond que de la forme. Même diffé-
rence dans l'enseignement. Les cours faits dans
la manière éloquente que MM. Cousin, Villemain,
Guizot ont inaugurée en France, n'ont dans les uni-
versités allemandes aucun succès. Les enseignements
les plus spéciaux, au contraire, y ont des auditeurs,
Î254 LES ÉTUDES SAVANTES
quand on est sûr d'y recueillir des idées nouvelles
ou des faits nouveaux.
C'est donc dans les journaux spéciaux que les ré-
dacteurs d'une Bévue germanique devraient, selon
moi, chercher les éléments les plus considérables de
leur travail. Le Journal de la Société orientale alle-
mande est le plus abondant répertoire pour les tra-
vaux relatifs aux antiquités de l'Asie. On ferait une
œuvre utile en traduisant le rapport qui paraît dans
chaque volume de ce recueil sur les progrès annuels
des études orientales. Le journal de M. Haupt pour
les antiquités germaniques, le Musée du Rhin pour
l'antiquité classique, les Communications de l'insti-
tut de Perthes pour la géographie, sont aussi de
précieux recueils, où notre insouciance des choses
étrangères laisse s'enfouir de véritables trésors. Le
Journal pour la philologie comparée de MM. Kuhn et
Aufrecht, enfin, est la publication périodique la plus
intéressante que je connaisse, .par la richesse, la
variété, la finesse des découvertes qui y sont consi-
gnées. C'est là que s'est fondée la science capitale
qui résume le travail philologique des dernières
années, la mythologie comparée. C'est aux fines
analyses de M. Kuhn et de ses collaborateurs qu'on
doit la démonstration de ce résultat important,
que la race indo-européenne n'a eu d'abord qu'un
EN ALLEMAGNE. 255
système de mythes, dont les Védas nous présentent
la forme la plus ancienne, comme elle n'a eu d'abord
qu'un seul vocabulaire, qui se trouve épars dans les
rameaux divers de la grande famille depuis l'Islande
jusqu'à Ceylan.
11 est certains hommes dont les livres se pré-
sentent avec une sorte de périodicité, et qui sont
une école à eux seuls. Ce tour particulier d'esprit
qui rend les Allemands impropres à composer des
ouvrages, mais qui en fait d'excellents collecteurs
de matériaux, devait amener quelques travailleurs
au système, plus commode pour eux que pour le
public, de donner leurs idées au fur et à mesure
qu'elles leur viennent. En France, on s'impose de
ne livrer son œuvre au public que quand elle est
parfaitement mûrie et achevée ; en Allemagne, on la
donne à l'état provisoire, non comme un enseigne-
ment doctrinal, mais comme une excitation à penser
et comme un ferment pour les esprits. Il résulte de
tout cela des livres moins bien faits que les nôtres,
maÎB un mouvement fpjrt supérieur au nôtre. Parmi
ceux qui ont cédé à cette tentation, indice au
moins d'une très-grande activité, je citerai d'abord
M. A. Weber, de l'académie et de l'université de
Berlin. Je ne connais pas en Europe de chercheur
plus pénétrant et plus fécond. Ses Indische Sludien
256 LES ÉTUDES SAVANTES
paraissant à des intervalles irréguliers et ses autres
ouvrages vous donneront toujours le deniier mot du
grand ensemble de recherches qui se rattjiche au san-
scrit. M. Ewald et ses Annuaires vous tiendront au
courant des études bibliques : consultés avec discer-
nement et avec défiance quand il s'agit de questions
de personnes, les ouvrages de ce critique parfois émi-
nent sont d'un prix infini. Pourriez-vous oublier
M. de Bunsen, cette infatigable activité, ce zèle pour
tout ce qui est noble et grand, et ce vaste atelier de
travail scientifique qui se groupe autour de lui*? Les
trois ou quatre volumes que publie par an M. de
Bunsen sont un vrai journal, où Ton est sûr de
trouver toujours les résultats, sinon les plus démon-
trés, du moins les plus récents, de la philologie
comparée, des études védiques, des études sur
TAvesta, des études bibliques, en un mot de tout
ce qui est vivant et en progrès dans le champ des
études philologiques.
Vous aurez sans doute des correspondants auprès
des diverses universités. C'est là qu'il faut prendre
comme à sa source le riche développement d'idées
qui assure à l'Allemagne, dans l'ordi'e des spécula-
1. Cet homme excellent est mort depuis que les pages que nous
reproduisons ici ont été écrites.
EN ALLEMAGNE. 257
lions rationnelles, une si incontestable supériorité.
L'enseignement n'est point en Allemagne, comme il
Test dans d'autres pays, une pédagogie étroite et
jalouse de la science. Les établissements d'instruc-
tion publique y sont aussi des établissements scien-
tifiques, recevant l'impulsion, non d'une administra-
tion centrale, d'ordinaire peu au courant des choses
intellectuelles, et naturellement indifférente ou hos-
tile à ce qu'elle ne comprend pas, mais de savants et
de penseurs, prenant au sérieux les choses de l'es-
prit. De là un enseignement large, libre, plein d'ini-
tiative, représentant à chaque heure l'état de la
science ; si bien que le jeune homme qui l'a suivi
aperçoit clairement dès ses débuts le point d'où
il faut partir et la région qui promet de récom-
penser par des découvertes les efforts des travail-
leurs.
Je sais que je vous parle ici d'un idéal quelque
peu éclipsé aujourd'hui. Selon moi, l'âge d'or de
l'Allemagne, au moins sous le rapport des conditions
extérieures de la vie intellectuelle, est passé. La
réaction des dix dernières années^ a exercé sur ces
belles études une influence fatale. L'enseignement
de la théologie, autrefois si indépendant et si élevé,
1. Je rappelle que ceci fut écrit à la fin de 1857.
17
t»8 LES ÉTUDES SAVANTES
est devenu dans les pays protestants d'Allemagne
presque aussi impossible que dans les pays catho-
liques. Or, qu'on ne s'y trompe pas, c'est l'enseigne-
ment de la théologie qui a été la cause du grand dé-
veloppement qu'ont pris en Allemagne les études
philologiques : les fondateurs des études orien-
tales en particulier, les Eichhorn, les Gesenius,
étaient des théologiens. Cette ressource si précieuse
pour le travail intellectuel est perdue peut-être sans
retour. Les jeunes gens sérieux, qui autrefois trou-
vaient dans l'enseignement de la théologie ou le
ministère pastoral un excellent moyen de mener une
'vie laborieuse, repoussés par les symboles inaccep-
tables ou étroits qu'on leur impose, se rejettent sur
les carrières purement scientifiques, qui sont néces-
sairement peu nombreuses. Tout cela, se combinant
avec le renchérissement de la vie matérielle, qui
atteint même les villes d'universités en Allemagne,
a produit une misère sur laquelle nous n' insisterions
pas, si elle »* avait pour la science les plus fâcheux
résultats. En effet, une conséquence de cet état de
gêne, ce sont les travaux hâtifs par lesquels une
jeunesse intelligente, mais trop nombreuse et trop
empressée, cherche à se frayer une route vers les
fonctions salariées. Ce n'est jamais impunément
qu'où met les découvertes aux enchères. .Les travaux
EN ALLEMAGNE. 259
solides sont de tous les temps ; mais les découvertes
vîem[ient à leur jour, et il ne faut pas les devancer.
Le grand défaut de l'Allemagne est cet empresse-
ment fiévreux d'annoncer des résultats nouveaux et
de dépasser les maîtres, qui produit un déluge de
thèses hardies et de paradoxes. Ajoutez à cela les
intrigues d'un parti religieux, mettant pour condition
à ses faveurs tout autre chose que le mérite scienti-
fique, et vous comprendrez les eflFets désastreux
qu'ont pu produire sur des études aussi délicates
que les nôtres quelques années d'un tel régime.
Vous aurez le droit d'être sévères pour l'école su-
perficielle, qui voudrait ainsi passer l'éponge sur le
travail d'un demi-siècle, et enlever à l'Allemagne sa
vraie couronne, celle de la science critique, saine et
désintéressée.
Et puisque j'ai commencé à vous communiquer
mes réflexions sur des points secondaires de votre
plan, auxquels peut-être vous ne penseriez pas,
j'oserai vous conseiller de ne pas chercher le déve-
loppement de l'esprit allemand seulement en Alle-
magne. Je ne sais si je me trompe, mais je crois voir
le moment approcher où les Allemands joueront le
même rôle . que ces Scots de la première moitié du
moyen âge, qu'on trouve partout à l'état de mission-
naires de la science et de grammairiens. Déjà presque
260 LES ÉTUDES SAVANTES
tout le travail matériel de la philologie est supporté
dans le monde par des Allemands. Ne négligez donc
pas d'embrasser dans votre recueil ces nombreuses
colonies où, grâce à une puissance d'expansion qui
nous étonne, la race germanique porte son activité in-
tellectuelle et son sérieux. Suivez-la dans l'académie
de Saint-Pétersbourg, où, malgré des susceptibilités
assez naturelles, la science allemande s'est créé une
mportante succursale, peu inférieure à l'académie
je Berlin, surtout pour les sciences géographi-
ques. Cherchez -la en Angleterre, à Oxford, à
Londres, où vous rencontrerez à l'état d'exilés vo-
lontaires quelques-uns des meilleurs représentants
de la nouvelle école, MM. Max MûUer, Aufrecht,
d'autres encore. Ils écrivent en anglais; mais leur
science, leur pensée sont allemandes : cela doit vous
sufiire. La Hollande mérite aussi que vous lui ou-
vriez votre recueil. L'université de Leyde me parait
depuis quelques années dans une dhrection excel-
lente : elle possède un grand enseignement histori-
que, à la tête duquel est M. Dozy, et une solide école
d'exégèse dirigée par MM. Scholten et Euenen. En
Suisse, vous trouverez l'université de Zurich et le
savoir un peu hasardeux de M. Hitzig. L'Asie et
l'Afrique enfin vous offriront d'admirables mission-
naires, tels que les Krapf, les Isenberg, et des voya-
1
EN ALLEMAGNE. 261
geurs, tels que Barth et Overweg *. Tandis que les
missions catholiques, autrefois si fructueuses, ne
rendent plus à la science que de médiocres services,
à cause du peu d'instruction et de curiosité de la
plupart de ceux qui s'y dévouent *, les missions al-
lemandes, anglaises, américaines, ont produit. d'ha-
biles explorateurs qui ouvrent devant nous des
mondes inconnus, et prennent place parmi les fon-
dateurs de la science critique de l'humanité.
N'oubliez pas les juifs allemands : ils sont une
partie essentielle et pourtant distincte du mouve-
ment qui doit vous occuper. C'est un monde fort
mêlé, mais où se rencontrent encore des Mendels-
sohn et des Spinosa, et d'où sont sortis de bons
auxiliaires du travail scientifique. Par une singulière
destinée, la race juive est de nos jours un utile in-
terprète de certaines civilisations de l'Orient qui
se sont trouvées, il y a deux ou trois mille ans, en
contact avec elle, et dont les études bibliques et
talmudiques la rapprochent.
Enfin, cherchez aussi l'Allemagne en France. Nous
possédons parmi nous une colonie allemande qui,
1. Morts depuis.
2. Une exception devrait certes être faite pour le voyage en Ara-
bie de M. Palgrave. Mais nous ignorons si M. Palgrave s'est envisagé
ou s'envisage encore comme un missionnaire catholique. Nous ferons
bien volontiers une autre exception pour M. Bigandet.
262 LES ÉTUDES SAVANTES EN ALLEMAGNE.
en même temps qu'elle communique largement avec
le centre des idées françaises, puise directement
encore aux mamelles germaniques, dont elle n'est
point détachée : c'est l'école de Strasbourg. Cette
modeste et savante école, dont l'administration cen-
trale a parfois trop peu respecté l'individualité, est
parmi nous le seul reste des anciennes institutions
provinciales, qui avaient de si bons effets pour la
culture intellectuelle. Vous connaissez sans doute la
Revue de Théologie de M. Golani, excellent écho de
ce qu'il y a de meilleur dans l'exégèse allemande.
Les travaux de M. Reuss, de M. Bergmann, honore-
raient une université d'outre-Rhin'; ils sont chez
nous presque inconnus, et j'ignore si, en dehors de
l'estime d'un petit nombre, ils ont jamais reçu le
moindre encouragement de l'opinion.
Que votre Revue soit l'abrégé de ce vaste ensem-
ble d'études. Dans ma pensée, elle doit représen-
ter non-seulement l'Allemagne, mais tout ce dont
l'Allemagne s'occupe, c'est-à-dire le monde entier.
Croyez que son apparition ne sera saluée par per*
sonne avec plus de sympathie que par moi, et
agréez^ etc.
L'INSTRUCTION PUBLIQUE EN FRANCE
JUGEE PAR LES ALLEMANDS.
Rien de plus nuisible aux progrès de l'esprit hu-
main que les jalousies nationales. On a pu autrefois
accuser la France d'être, de toutes les nations, la
plus dédaigneuse de l'étranger. C'est là un défaut
dont elle s'est en partie corrigée. Dans l'ordre de
l'instruction publique, du moins, une série de mis-
sions ont eu pour objet d'étudier le système d'édu-
cation des peuples voisins. Nos voisins ne nous ont
guère rendu la pareille, et on doit le regretter, car,
si des ouvrages sur l'instruction publique en Allema-
gne, en Hollande, faits par des Français sont utiles,
des ouvrages sur l'instruction publique en France
faits par des Allemands, par des Hollandais, nous
seraient bien plus utiles encore. La rareté de tels
livres donne un grand prix au travail de M. Hahn*,
1. Das UnterrichtS'Wesen in Frankreich, miteiner Geschichie der
Pariser Universitdt, von Ludwig Hahn; Breslau, 1848.
264 L'INSTRUCTION PUBLIQUE
bien que ce travail n'ait rien d'officiel. M. Hahn s'est
donné sa mission à lui-même, ou plutôt il l'a reçue
du hasard, qui lui a fait passer quelques années
parmi nous.
Son livre prouve, du reste, mieux encore que l'in-
difTérence de ses compatriotes, combien les univer-
sités allemandes sont éloignées de goûter l'ensei-
gnement français. 11 est difficile de pousser plus loin
la sévérité. A peine est-il un point de notre système
d'enseignement qui obtienne un éloge de M. Habn,
et il n'en est pas un seul auquel il n'adresse les
plus vives critiques. Souvent, d'ailleurs, il n'a fait
que puiser à l'arsenal des ennemis' de l'Université
ses renseignements et ses appréciations.
I.
L'ouvrage de M. Hahn renferme deux parties
distinctes : l'une consacrée à l'exposition, où il re-
trace la législation et l'état de l'instruction publi-
que en France; l'autre, consacrée à la critique,
où il juge d'après ses principes nos institutions et
nos règlements. La première partie est nécessaire-
EN FRANCE. 265
ment dénuée d'intérêt pour nous. Quant aux juge-
ments de M. Hahn sur les mérites et les défauts de
notre système d'éducation publique, comme ils sont
évidemment ceux de la plupart de ses compatriotes,
il est bon de les connaître, bien que parfois on
puisse regretter qu'ils soient fondés sur une obser-
vation superficielle et sur des informations inexactes.
M. Hahn a vu en passant un certain nombre de clas-
ses ; il a pris des notes avec précipitation, recueilli
quelques anecdotes, et attaché de l'importance à
des enfantillages. Sa critique rappelle trop souvent
le trait du voyageur qui juge d'après le teint
de son hôtesse celui de toutes les femmes du pays.
Ainsi il raconte d'un ton scandalisé qu'un écolier
de rhétorique, avec lequel il s'entretenait sur les
dilBcultés du Phédoriy lui a dit, pour se tirer d'em-
barras: (( Ces bètises-là, nous les passons*. » Ailleurs,
il nous apprend que, quand un chef d'institution a
besoin d'un maître d'études, il s'adresse à l'esta-
minet le plus voisin, et que les élèves appellent cela
« aller à la foire aux pions j) [auf den Pionsmarkt
gehny.
Les critiques de M. Hahn qui s'adressent à l'en-
semble de notre système d'instruction publique sont
1. p. 409. Ces mots remarquables sont rapportés en français.
2. P. 508.
266 L'INSTRUCTION PUBLIQUE
autrement importantes; car celles-ci ne viennent
pas d'une connaissance plus ou moins incomplète
de ce qui se passe dans nos collèges; elles viennent
de principes opposés aux nôtres et qui sont vrais à
quelques égards. Dans l'organisation française de l'in-
struction publique, la source de tout le mal, aux
yeux de M. Hahn, c'est le système du concours.
Notre censeur allemand revient à tout propos sur
cette idée fondamentale, et, imitant le trait du vieux
Gaton, il termine ainsi les chapitres les plus divers:
Cœterum censeo concursum delendum esse, A l'en
croire, cette institution serait aussi funeste comme
épreuve pour les professeurs que comme moyen
d'émulation entre les élèves. « Il est fort regret-
table, dit-il, que le concours soit la seule voie
pour arriver au professorat des collèges, et que l'ha-
bileté pratique, jointe à des connaissances suffisantes,
ne puisse y donner entrée. Les hommes les plus ex-
périmentés dans l'éducation, ceux qui apportent à
leurs difficiles fonctions non des facultés brillantes,
mais un esprit solide avec un peu de lenteur et de
timidité, seront toujours placés, dans les épreuves
publiques, après les jeunes gens qui savent amuser
leur auditoire et leurs juges, et qui, doués d'une
parole facile pour se tirer des difficultés, ne possè-
dent ni assez de patience' ni assez de fermeté
EN FRANCE. 267
pour bien enseigner. Toutes les dispositions que Ton
essaiera d'introduire dans la législation des concours
en faveur des maîtres plus mûrs seront insuffi-
santes pour obvier aux inconvénients du système. Il
devrait y avoir des conditions d'un autre genre
et plus largement entendues pour arriver aux
places importantes de l'enseignement secondaire.
Il y a maintenant dans les collèges des profes-
seurs qui, sans sortir des limites de l'enseigne-
ment grammatical, ont fait preuve du plus grand
zèle et d'une habileté supérieure ; il y en a même
quelques-uns dont les écrits témoignent de plus de
culture littéraire qu'on n'en trouve chez la plupart
des agrégés des classes supérieures, et qui pourtant
sont condamnés à vieillir dans une classe de gram-
maire, parce que leur âge avancé ne leur permet
plus de tenter une lutte périlleuse contre tant de
jeunes candidats. Indépendamment de l'injustice
d'un tel procédé, le dévouement le plus honnête
doit nécessairement se refroidir, s'il ne voit plus
aucun but devant lui, surtout dans un pays où la
pédagogie inspire peu d'intérêt par elle-même. Le
système exclusif du concours est donc à la fois inique
et préjudiciable à l'enseignement des collèges*. »
1 . p. 536 et suiv.
268 L'INSTRUCTION PUBLIQUE
II est facile de montrer ainsi le côté faible et les
inconvénients de toute institution. Mais on ne fait
preuve de sagacité qu'en indiquant le remède. Le
principe de l'administration française étant de se dé-
fier des libres choix faits par les supérieurs et de
limiter autant que possible l'arbitraire des chefs, le
concours, au moins pour l'enseignement secondaire,
reste une nécessité. Le système de garantie, de lien
réciproque et en quelque sorte d'inféodation des
hommes les uns aux autres, qui fleurit en Angleterre
et en Allemagne, ne saurait être appliqué en France.
Le personnel de l'enseignement secondaire n'est pas
chez nous, comme il l'est ailleurs, l'analogue d'une
corporation religieuse : c'est une sorte d'armée ; il y
faut un mode d'avancement régulier, où le caprice ne
soit pour rien. On peut regretter que la France se
soit attachée si fortement à un tel système ; mais, le
système étant ce qu'il est, le concours pour les
fonctions de l'enseignement secondaire en sort logi-
quement. Les observations de M. Hahn sont
bien plus vraies en ce qui concerne l'enseignement
supérieur. Ici, le concours est un moyen d'appré-
ciation trop imparfait, et peut, d'ailleurs, être
remplacé par des titres d'une autre nature. « Le
concours, dit-il à ce sujet, est une des institutions
les plus populaires de la France; il représente
EN FRANCE. 269
rélément démocratique dans le domaine de l'ensei-
gnement, et répond surtout aux idées des jeunes
étudiants et de*ceux qui s'appellent libéraux. S'il
n'était ainsi couronné de l'auréole du libéralisme,
il y a longtemps qu'on aurait reconnu quels in-
convénients il entraîne à côté de quelques avan-
tages fort contestables, et, depuis quinze années,
M. Cousin n'aurait pas en vain combattu ce mode
de nomination avec toute la verve de sa cri-
tique*. »
La centralisation et l'uniformité de l'instruction
publique parmi nous sont pour M. Hahn l'objet de
reproches presque aussi acerbes que le système des
concours : « On ne peut avoir qu'une seule opinion,
dit-il, sur l'organisation napoléonienne de l'Univer-
sité. Il était impossible d'imaginer un système plus
puissant et plus simple pour fonder l'unité de l'in-
struction nationale et pourvoir à la stabilité des
traditions. Mais, d'un autre côté, une institution
dirigée uniquement vers ce but portait en elle-même
un danger immédiat, et ce danger ne s'est que trop
révélé : c'était de sacrifier le progrès à la fixité, de
faire dégénérer l'unité d'esprit en uniformité de mé-
thode et de procédés, d'étouffer toutes les tenta-
i. p. 587.
270 L'INSTRUCTION PUBLIQUE
tives nouvelles en fait d'éducation. En effet, la pré-
tention hautement avouée des universitaires, c'est
que, d* un bout du royaume jusqu'à l'autre, aucun
changement ne survienne, soit dans la direction des
études, soit dans le maintien de la discipline, qui
ne soit prescrit par l'autorité centrale; c'est que,
pour les méthodes d' enseignement et les livres clas-
siques, pour la distribution des heures et les règle-
ments disciplinaires, un collège du Nord corresponde
dans les derniers détails à une école située sur la
Méditerranée... Avant d'introduire quelque innova-
tion, il faut en faire l'épreuve; or, il est naturel
que l'on hésite à tenter T expérience sur la totalité
des écoles; en sorte que, la sévère uniformité ne
permettant pas de faire ces essais* sur des établisse-
ments isolés, il devait en résulter que toute la cor^
poration se trouvât enchaînée dans une complète
immobilité. C'est, en effet, ce qui est arrivé. Le
corps enseignant est devenu tellement stationnaire
en France, que je ne connais aucune société qui,
dans ce temps de progrès universel, et chez la nation
la plus mobile du monde, persiste en ses voies
avec autant d'aise et de satisfaction, qui repousse
avec autant de dédain et de présomption toutes les
méthodes étrangères, et qui soit si prompte à voir
une révolution, même dans les ch^gements les plus
EN FRANCE. "lU
insignifiants*... Cette uniformité me semble la cause
principale de la faiblesse relative des études dans les
collèges de province...* Si les écoles de Paris, avec
un système d'enseignement fort défectueux, pro-
duisent parfois de brillants résultats, ce sont là
bien moins les fruits du système que les effets de
mobiles extérieurs, qui entretiennent chez la jeu-
nesse studieuse de la capitale une ardeur vrai-
ment extraordinaire. Dans la province, au contraire,
où ces motifs d'émulation manquent, les maîtres ne
songent à rien changer ni à rien améliorer dans la
méthode officielle ; souvent même ils se relâchent et
se négligent à un point déplorable. La brillante
routine de la capitale devient, dans le resté du pays,
une besogne assoupissante, sans vie ni intérêt. Si
les proviseurs et les professeurs des collèges de pro-
vince pouvaient suivre leurs propres inspirations,
on trouverait en plusieurs villes des centres d'in-
struction moins éclatants peut-être que les
de Paris, mais tout aussi féconds. L'uniformité,
au contraire, a étouffé* la liberté et la vie ; l'égalité
absolue, c'est le souffle de la mort. . . Des deux
devises de la révolution française, la liberté et l'éga-
lité, Napoléon n'a eu égard, dans ses créations,
1. p. 172 et suiv.
3TS L'INSTRUCTION PUBLIQUE
qu'à la seconde : l'égalité a eu pour effet d'exclure
absolument la liberté. L'égalité, le principe de la
ceutralisatiou servirent les vues du despot^me impé-
rial. La Restauration ne s'occupa guère davantage
de l'émancipation des académies. Mais le gouverne-
ment de Juillet a-t-il été fidèle à son principe et k
son programme, en mûntenant l'uniTormité dans les
établissements de l'Dniver^té? Je ne le pense pas.
Cependant, pour ne pas adresser au gouvernement
lui-même un reproche qui retombe sur lui beaucoup
moins que sur ses advers^res, je dois faire remar-
quer que c'est surtout la faute de l'opposition pré-
tendue libérale [der vermeirulick îiberalen Opposi-
tion der Linien), si la stagnation est devenue une
loi de l'Université, et si l'égalité est restée intacte
aux dépens de la liberté. Depuis que le parti clérical
a commencé à demander la liberté de l'enseigne-
ment, le corps universit^e est devenu, aux yeux
de ceux qui se disent libéraux, le représentant de
l'esprit moderne, et malbeur aux mûns profanes qui
osent toucber à ce saint des saints! Dans son zèle
aveugle contre le parti qui tire avantage pour ses
desseins des vices profonds de l'Univerûté, l'oppo-
9D ne croit pouvoir rien fûre de mieux que de
r ces défauts et de les couvrir du manteau de sa
>ularité. Le droit de l'État sur l'éducation des
EN FRANCE. 273
enfants est parfois exagéré jusqu'à la maxime lacé-
démonîenne; le principe de l'unité d'esprit dans les
sociétés modernes est préconisé de toute manière et
sur tous les tons ; les considérations vraiment loyales
et franches sont fatalement sacrifiées aux besoins de
la polémique ^.. »
Ce qui suit a de quoi nous surprendre. M. Hahn
présente comme une réforme utile et comme un
premier pas dans la carrière du progrès la modifica-
tion ou la suppression du Conseil de l'instruction
publique, et certaines autres mesures qui ont paru
chez nous tout à fait funestes et qui l'ont été en
effet. Ces passages montrent que l'auteur a peu
compris le véritable esprit de la société française.
Soyons juste pourtant ; M. Hahn a vu les choses de
notre pays sous un faux jour ; il s'est laissé prendre
à des déclamations partout répétées : il n'est pour-
tant pafe ennemi des lumières. Ses principes sur l'é-
ducation du peuple en sont la preuve. « Si c'est un
devoir, dit-il, pour tous les régimes de donner leur
principale attention à l'instruction du peuple, ce
detoir incombe surtout aux gouvernements qui sont
fondés sur le principe de la liberté. La politique
vraiment libérale n'ignore pas que la propagation de
1. p. 176 et siiiv.
274 L'INSTRUCTION PUBLIQUE
Féducation est sa garantie la plus sûre et sa base
la plus ferme. Un pays qui veut être libre doit être
éclairé ; autrement, ses plus nobles sentiments sont
pour lui un danger. Si les droits politiques devan-
cent ou dépassent la culture intellectuelle, il est à
craindre que le peuple ne se laisse entraîner, dans
l'exercice de ses droits, aux plus graves erreurs*. »
Dans l'appréciation des faits, M. Hahn se montre, ici
comme toujours, critique sévère. « Le principe de
l'enseignement obligatoire [die Sckulpflichtigkeit)^
dans le sens allemand, c'est-à-dire le devoir rigou-
reux imposé par la loi aux parents de faire partici-
per leurs enfants au bienfait de l'enseignement,
n'est point encore introduit en France. Des principes
de liberté mal entendue ont jusqu'ici empêché d'em-
ployer ce moyen, le seul efiScace pour procurer la
difiusion générale de l'instruction élémentaire. Cn
libéralisme peu assuré de lui-même, reposant sur
de faux principes, et par cela même timide et tou-
jours en garde contre la puissance de l'État, a refusé
d'attribuer à la société le droit de contrainte relati-
vement à l'éducation. La question se posa dans les
premières années de la révolution de Juillet... Le
gouvernement était porté à reconnaître au moins
I. p. 1S4 et SUIT.
EN FRANCE. 275
indirectement le principe de l'école obligatoire; mais
la Chambre des députés le repoussa, et la Chambre
des pairs se rangea au même sentiment, bien que
dans le sein des deux assemblées les membres les
plus compétents, et surtout la commission chargée
du rapport, par l'organe de M. Cousin, se fussent
prononcés très-décidément en faveur de l'obligation
universelle*. » M. Hahn trouve que l'instruction
primaire est parmi nous peu répandue et insuffi-
sante * ; la position et le mérite des instituteurs lui
ont paru au-dessous du médiocre^. Le tableau qu'il
trace de l'éducation des femmes^ est aussi des plus
tristes. Plût à Dieu que la réalité ne fût pas plus
triste encore!
IL
La partie de l'ouvrage de M. Hahn qui est rela-
tive à renseignement secondaire est la plus intéres-
i. p. 209.
2. p. 263 et suÎY.
3. P. 327 et suiv.
4. P. 384 et suiy.
276 L'INSTRUCTION PUBLIQUE
santé et la plus développée. « L'Dnîversité, dit-il,
en prenant l'antiquité classique pour l'objet prin-
cipal et presque exclusif des études , a prétendu
rendre un service inappréciable à la civilisation,
ainsi qu'à la prépondérance imaginaire de la culture
française en Europe; elle insiste avec vanité sur ce
bienfait, pour soutenir les intérêts de sa domination
absolue ; et pourtant il est certain qu'au fond elle
n'a pas la juste conscience des vraies études de l'hu-
maniste. Elle entasse avec surabondance la matière
classique, mais sans la vivifier par l'esprit littéraire ;
les formes antiques circulent journellement et pas-
sent de main en main ; mais le sens du beau antique
manque profondément ; on rassemble laborieusement
des pierres polies pour la construction, mais jamais
elles ne s'élèvent en un édifice harmonieux; jamais
on ne passe d'un aride exercice d'intelligence à une
nourriture vitale de tout l'homme spirituel. Tout se
borne à des applications étroites et mesquines : au
lieu de fortifier les facultés intellectuelles, au lieu
d'un développement où la beauté de la forme serait
en harmonie avec les progrès de la raison, on
acquiert seulement une habileté singulière pour
déguiser à soi-même et aux autres le vide de la
pensée sous une forme creuse, éblouissante et pom-
peuse. On s'imagine conserver et continuer les tra-
EN FRANCE. 277
ditions philologiques de Port-Royal ; on promet à la
nation des fruits comparables à ceux qu'a produits
cette vigoureuse école, un nouveau siècle d'or en
littérature ; mais on ne s'aperçoit pas que, de toute
cette culture classique, on a saisi l'écorce et non le
fruit, en sorte qu'au lieu d'élever l'âme, cette cul-
ture n'aboutit qu'à empirer le mal d'un siècle tout
extérieur et profondément atteint de matérialisme.
Un esprit étroit et formaliste est le trait caractéris-
tique de l'enseignement en France; ce n'est pas
une vraie culture de l'esprit; c'en est la carica-
ture.
« S'il faut conserver aux études classiques, dans
l'éducation de la jeunesse, la prééminence que, du-
rant des siècles, elles ont obtenue à bon droit et pour
le salut des peuples; si elles doivent résister aux
assauts d'un matérialisme impatient et uniquement
attentif aux intérêts immédiats, elles dont l'action
est presque entièrement désintéressée, il est absolu-
ment nécessaire que le vrai caractère, les avantages
essentiels et profonds d'une telle éducation sortent
d'abord pour les maîtres eux-mêmes du nuage d'un
respect traditionnel et deviennent une conviction
profonde. On n'entraînera pas la société sceptique
avec de vaines phrases, contre lesquelles le pre-
mier argument palpable des réalistes aurait trop
278 L'INSTRUCTION PUBLIQUE
facilement raison. Il faut pardonner aux gens du
inonde de méconnaître le prix de l'éducation clas-
sique, de préférer pour la jeunesse l'étude des litté-
ratures modernes à celle des langues mortes, de
s'imaginer mieux connaître les chefs-d'œuvre de
l'antiquité au moyen de bonnes traductions que
par une étude de dix années ; tous ces faciles ar-
guments ont gain de cause, si on ne leur oppose
qu'une prétendue pédagogie, au fond tout aussi
banale, qui ne traite pas les langues anciennes
autrement que les langues modernes, qui fait
moins pénétrer dans l'esprit des anciens, dans le
développement harmonieux de leur pensée, que ne
le ferait une traduction supportable, qui enfin ne
repose sur aucune idée saine des lois de la gymnas-
tique intellectuelle, sur aucune étude approfondie
du développement lent et graduel des facultés tel
qu'il doit résulter des études littéraires.
« On entend répéter de toutes parts des phrases
stéréotypées sur la beauté et la simplicité des études
classiques et sur leurs avantages pour le développe-
ment intellectuel ; mais, au delà de ces phrases, au
delà des lieux communs généralement répandus,
on ne trouve dans la conscience et dans la pra-
tique de la plupart des maîtres aucun principe,
aucune étoile conductrice. L'étude des langues an-
EN FRANCE. 27f
ciennes, de moyen qu'elle éta-it, est devenue la
fin de Téducation ; d'œuvre patiente qu'elle devait
être, elle est devenue un pur exercice mécanique
pour acquérir une routine tout artificielle. Tan-
dis que l'avantage spécial de l'étude d'une langue
morte est d'être une logique pratique, par l'ana-
lyse qu'elle exige des formes du langage, et que,
par conséquent, il s'agit, dans ce premier travail,
non d'écarter les difficultés, mais d'apprendre mé-
thodiquement à les surmonter, qu'il ne s'agit point,
dis-je, d'abréger la route, puisque, en un sens,
la route est elle-même la fin et le but, tout l'art
de l'enseignement classique en France consiste à
faire arriver le plus promptement possible à l'in-
telligence facile des auteurs, ou à un style agréable
en latin ; et cela, en éludant toutes les difiicultés
grammaticales et logiques. La grammaire devient
ainsi un recueil de procédés et d'artifices pratiques,
fondés bien plutôt sur l'analogie extérieure que sur
la nécessité rationnelle ; l'exemple, au lieu de ne faire
qu'éclaircir la règle, devient le principal, la règle
ne servant qu'à éclaircir l'exemple. La traduction
en langue ancienne est bien moins une application
intelligente des règles qu'une réunion machinale de
phrases apprises par cœur, un travail tout aveugle.
Dans l'explication des auteurs, on néglige le soin
Î80 L'INSTHDCTION PUBLIQUE
de pénétrer le développement de la pensée, et on ne
recherche qu'une élégance suspecte dans le style
français. Envisageons en détail la nature de cet
enseignement pseudo-humaniste^-... »
M. Hahn examine de ce point de vue toutes les
branches de notre enseignement classique. Les études
grammaticales sont de toutes les plus maltraitées;
l'auteur s'élève avec force (et ici, il faut l'avouer,
avec quelque raison] contre le tour mécanique et
la méthode extérieure de nos rudiments, contre
l'usage du « mot à mot » et les « cahiers d'expres-
sions ». Il se révolte contre 'les « que retranchés j),
les H de qui peuvent se tourner par qui s'appelle »,
et autres recettes du même genre. 11 voudrait une
méthode philologique, et la substitution d'un ou-
vrage élémentaire analogue à la Méthode latine de
M. Burnouf (plus conforme elle-même aux métho-
des allemandes) à la grammaire artificielle et sans
logique de Lhoraond. Cette partie du travïûl de
M. Hahn (p. 386-402) est pleine d'observations plus
ou moins sévères, mais toujours originales, et que
l'habitude seule nous empêche de faire, l^'usage des
vers latins réveille sa verve et son antipathie contre
tes habitudes un peu extérieures de notre éducation
EN FRANCE. 281
classique. Il admire ces tours de force et l'esprit que
nous y dépensons; mais il n'y voit que le chef-d'œu-
vre du pastiche*. Même reproche et toujours pour
les mômes raisons adressé à notre système de récita-
tions, qu'il accuse d'être un exercice purement mé-
canique et de nul effet pour la culture de l'esprit.
S'il est plus indulgent pour les études grecques, si
la grammaire de M. Bumouf obtient ses éloges,
tandis que tous nos livres élémentaires lui parais-
sent détestables, c'est qu'il espère en rapporter
l'honneur à la philologie allemande et aux travaux
de Buttmann et de Matthiae. a Encore, ajoute-
t-il, cet ouvrage paraît-il aux professeurs trop
systématique, trop pédantesque. Tout ce qui n'est
pas routine passe dans l'Université pour pédan-
terie*. » Notre rhétorique n'a pas davantage l'ap-
probation de M. Hahn. Le programme qui est assi-
gné à cette classe lui parait impossible à réaliser,
eu égard à la faiblesse des études antérieures ; la di-
rection qu'on donne aux études lui semble trop ex-
, clusivement oratoire; l'exercice des discours latins
et français lui paraît une pure affaire de recettes et
de procédés ^ Il s'étonne d'ailleurs, avec pleine
1. p. 393.
2. p. 407-408.
3. P. 410 et 8uiv.
282 L'INSTRUCTION PUBLIQUE
raison, que l'étude philologique et la théorie gram-
maticale de la langue française soient si négligées
parmi nous^. L'enseignement de Thistoire, tel qu'il
est établi dans nos lycées, le trouve moins sévère ;
il reproche seulement aux professeurs de ne pas
proportionner suffisamment leurs leçons à la force
des élèves et de suivre la même méthode dans
les classes inférieures et dans les classes su-
périeures. Il voudrait que Ton parcourût deux fois
toute rétendue de l'histoire : une première fois, jus-
qu'à la quatrième, dans des abrégés simples et
faciles ; une seconde fois depuis la quatrième, d'une
manière plus approfondie*. Enfin, la philosophie
trouve en lui, par une exception honorable, un juge
des plus impartiaux. M. Hahn s'étend longuement
sur la nature de cet enseignement et cherche à le
justifier des attaques dont il a été l'objet. Son auto-
rité mérite d'autant plus d'être considérée, qu'il
pousse jusqu'à l'affectation le soin de témoigner son
attachement au christianisme, et qu'il semble en
toute autre chose se rapprocher pour la manière de
voir de ceux qui ont accusé d'impiété notre ensei-
gnement philosophique^.
1. p. 420 et suiv.
2. P. 425 et suiv.
3. P. 429 et suiv. — M. Hahn a placé à la suite de son ouvrage
1 ^
EN FRANCE. 283
•
Il serait long et peut-être inutile de rapporter ici
tous les griefs généraux que M. Hahn articule contre
notre système d'instruction secondaire. Il ne lui
reconnaît presque aucune efficacité pour la culture
de l'esprit national, et il pense d'ailleurs qu'une telle
éducation est, par ses conditions mêmes, le privilège
des classes aisées ou même des riches. Gela serait
peu regrettable, si cette culture était, comme il le
suppose, exclusivement dirigée vers le baccalauréat
ou le concours général. Ces deux institutions, la
dernière surtout, sont jugées très-défavorablement^
Le concours général est, aux yeux de notre auteur,
la source des défauts les plus graves de notre ensei-
gnement, qui sont le pastiche, la routine, la « spé-
cialité », soit chez les élèves, soit chez le profes- -
seur*. Quant au régime intérieur des établissements,
M. Hahn trouve les heures de travail trop multi-
pliées, et s'élève avec force contre le système de ré-
compenses et de punitions généralement adopté. Il
voudrait supprimer du même coup les pensums et
les récompenses honorifiques; mais il n'a garde
unç esquisse de Thistoire des controverses sur la liberté de rensei-
gnement, n penche, en général, vers le parti le moins favorable à
l'Université.
1. P. 370-376, 487 et suiv.
2. P. 461.
284 L'irrSTRUCTION PUBLIQDE
de nous dire par quoi il voudrait les remplacer'.
« Il est temps, dit-il, en terminant cette criti-
que, il est grand temps, dans l'intérêt de l'édu-
cation classique, de réformer ces abus. £n pro-
vince, encore plus qu'à Paris, on doit craindre que
les intérêts matériels ne prennent le dessus sur un
système aussi insoutenable, aussi fautif; car en pro-
vince les résultats apparents du grand concours ne
jettent pas de la poudre aux yeux. Puisse l'ensei-
gnement lui-même se laisser réformer ; puisse-t-il
admettre dans son sein les éléments d'un mouvement
original et indépendant, pour ne point provoquer une
réaction radicale, qui détruirait sans ménagement
toute culture classique'! »
L'éducation française est jugée par M. Habn plus
ncore que l'instruction donnée par l'IlBi-
EN FRANCE. -285
versité. L'éducation de famille lui paraît tout sim-
plement impossible, puisqu'à l'entendre, il n'y a plus
de famille en France. Voici à ce sujet ses paroles ;
inutile d'en relever l'exagération : « La France mo-
derne ne connaît plus la famille. Pour que l'éducation
paternelle fût désirable et féconde en résultats, il
faudrsdt que les relations domestiques fussent réta-
blies dans leur état normal, et que, grâce à l'union
intime et à l'amour sincère des époux, tous les ger-
mes de vertu et de sainteté pussent être l'objet d'une
culture assidue. Mais qui oserait prétendre qu'il en
est ainsi de nos jours en France? Qui ne sait que la
vie conjugale est tombée si bas en ce pays, que c'est
à peine si l'on y conserve encore la conscience des de-
voirs qu'elle impose, que c'est à peine si l'on y peut
rendre l'individu responsable de ses égarements per-
sonnels, parce que, dans l'atmosphère empestée où
chacun apprend à penser et à sentir, il respire avec
le souffle vital la frivolité des sentiments et l'indif-
férence morale ? Si la vie domestique est ainsi attaquée
des vers à sa base même, qui pourrait s'éton-
ner que l'éducation de famille soit devenue impossi-
ble ? Les parents ne voient dans les enfants, aussitôt
qu'ils sont en âge de réfléchir, que des témoins
incommodes de leurs infidélités réciproques, et n'ont
rien de plus pressé que de s'en débarrasser. Ainsi le
s;
286 L'INSTRUCTION PUBLIQUE
collèges et les pensions s'enrichissent grâce à Tim-
moralité des familles ^»
Gomment T Université s*acquitte-t-elle de la tâche
difficile de suppléer à l'éducation paternelle? « Je
crois, dit M. Hahn, qu'elle n'en a compris ni le sé-
rieux ni la grandeur. Dans l'enseignement, nous
avons trouvé de fausses méthodes, un faux système
à critiquer, mais dans ce système beaucoup de force,
une action énergique et puissante ; quant à l'éduca-
tion, elle est absolument nulle. L'éducation dans
l'Université est une pure discipline. Au premier coup
d'oeil, tout est parfait ; l'ordre extérieur est irrépro-
chable ; la tenue des élèves, la ponctualité, la régu-
larité des exercices ne laissent rien à désirer ; durant
les heures de travail, le silence est maintenu avec
rigueur ; durant les heures de récréation, les conver-
sations obscènes, la grossièreté de mœurs sont pu-
nies ; aucun symptôme de dépravation ne se montre.
Sous ce rapport, l'Université porte encore aujour-
d'hui l'empreinte de son origine impériale. Napoléon,
qui voulait en toute chose unité, ordre et obéissance,
qui visait à ce que la France, comme un vaste camp,
ne connût qu'une seule volonté, ne laissa point
échapper l'occasion de dresser militairement la jeu-
i. P, 503.
EN FRANCE.» 287
nesse; Fidéal de rînstructîon publique fut à ses yeux
une discipline sévère et presque rude, comme celle
du soldat. Dans chaque exercice, il voulut l'exac-
titude de la caserne et du champ de bataille; le
règlement d'un collège fut celui d'un régiment;
les élèves eurent plutôt des supérieurs que des
éducateurs; ils trouvèrent même parmi leurs ca-
marades des sous-ofBciers et des caporaux ; partout
les règles de la subordination et la prérogative du
commandement. Une éducation plus complète, con-
çue d'après des principes plus élevés, capable de
développer les nobles facultés, de réveiller l'indé-
pendance de la pensée et de donner à chacun la
conscience de son droit, eût formé une génération
comme le despotisme impérial n'en voulait pas. —
Jamais la discipline ne remplacera l'éducation véri-
table : la discipline peut refréner les passions, mais
non les diriger en les épurant ; la discipline sur-
tout ne peut entretenir les inclinations vertueuses et
les bons principes, qui seuls donnent à la vie morale
une base solide, une direction assurée; elle ne four-
nit aucun contre-poids contre l'influence secrète
des vices contagieux de la haute société. Aussitôt que
la contrainte disparaît, aussitôt que le jeune homme
jouit de sa liberté, il laisse un libre cours à ses pre-
miers penchants, qui ne sont pas étouffés, et à ses
i88 L'INSTRDCTION PUBLIQUE
nouvelles passions, auxquelles nulle conviction mo-
rale ne met un frein '. "
« Je ne pense pas, dit ailleurs M. Habn, que le
plus grand nombre des élèves des internats y devien-
nent profondément immoraux, ni qu'ils en sortent
plus corrompus qu'ils ne l'eussent été dans la
maison paternelle; mais il est certain qu'ils n'en
rapportent dans le monde aucun principe, aucune
conviction qui puisse les mettre en garde contre
l'abus de la liberté dont ils vont jouir, et contre la
séduction des vices de la société. Dans un tel sys-
tème d'éducation publique, la moralité de l'individu
n'a plus aucune base ; nous ne devons donc pas nous
étonner que les mœurs publiques présentent tous les
jours en France un spectacle plus affligeant.. Com-
ment l'égoïsme, la cupidité, la frivolité, ne devien-
draient-ils pas le levier de toute chose, si aucun mo-
bile plus noble, plus désintéressé, n'est iraplmté
dans l'âme de la jeunesse? On dit que l'Université
s'appuie sur le sentiment de l'honneur, et par là
développe un des ressorts les plus puissants qui pous-
sent aux nobles actions; c'est là une erreur; l'Dni-
"sité excite et siu^xcite, il est vrai, l'ambition,
'elle dirige vers les résultats extérieurs, mais
EJS FRANCE. 2«9
noDi le véritable honneur, lequel considère la valeur
interne et morale des actions en elles-mêmes*. »
L'injustice et la partialité de ce tableau ne doivent
pas nous empêcher de reconnaître ce qu'il y a de
vrai dans les principes théoriques de M. Hahn. Ses
erreurs out leur cause dans Fincurable prévention
qu'il a conçue contre le caractère français, A l'en
croire, l'instruction publique sera nulle parmi nous,
tant que nous n'aurons pas adopté la science que
l'Allemagne appelle pédagogique. Les Allemands se
montrent en général très-fiers de cette science*. Au
fond pourtant, il n'y a guère sous ce rapport, entre
eux et nous, qu'une seule différence : c'est que nous
ne réunissons pas sous un nom commun et techni-
que les excellents écrits que nous possédons sur l'é-
ducation, depuis le Traité des études de RoUin. Il est
vrai que, l'enseignement de nos écoles étant assujetti,
dans ses moindres détails, aune autorité supérieure,
cette science a dû se traduire chez nous en ordon-
nances et en règlements; les nombreux arrêtés éma-
nés du ministère de l'instruction publique composent
notre vraie « pédagogique » .On peut dire, si l'on veut,
que le problème de l'instruction publique a été posé
chez nous dans des conditrons où il est insoluble. On
i. p. 510.
2. p. 307.
19
290 L'INSTRUCTION PUBLIQUE
ne saurait dire qu'il n'a pas été agité avec suite et
. persévérance.
L'ouvrage de M. Hahn était achevé et presque en-
tièrement imprimé avant la fin du mois de février
1848. Dans une seconde préface, datée d'avril, il
exprime sa pensée sur les changements qu'il suppose
devoir s'accomplir dans l'enseignement. Mais ne nous
flattons pas de le trouver ici plus indulgent. C'est
par les défauts qu'il a le plus vivement critiqués,
par le principe d'égalité et de centralisation, par la
discipline extérieure, par le mécanisme sans âme
qu'il trouve l'Université en harmonie avec le nouveau
régime, et qu'il veut bien lui accorder quelque chance
de vie*. Évidemment M. Hahn, tandis qu'il a vécu
parmi nous, a été sous l'empire d'une antipathie
très-vive contre notre esprit, et il n'a pas voulu
nous comprendre. Il tombe presque dans la niaiserie,
à force de répéter que l'on ne connaît en France
d'autre mobile que l'intérêt. Hélas ! l'égoïsme est de
tous les temps et de tous les pays. Il y a dans cette
façon de déclamer contre des maux très- réels une
sorte d'illusion d'optique fort dangereuse en histoire.
Le siècle présent n'apparaît qu'à travers un nuage
de poussière soulevé par le tumulte de la vie réelle ;
I . p. VUÏ, IX.
EN FRANCE. 291
on a peine à distinguer dans ce tourbillon les formes
belles et pures de l'idéal. Au contraire, ce nuage des
petits intérêts étant tombé, le passé nous apparaît
grave, sévère et désintéressé. Ne le voyant que dans
ses livres et ses monuments, dans sa pensée en un
mot, nous sommes tentés de croire qu'on ne faisait
autrefois que penser. Ce n'est pas le fracas de la rue
qui passe à la postérité. Quand l'avenir nous verra
dégagés du tumulte qui nous étourdit, il nous jugera
comme nous jugeons le passé. La race des égoïstes,
qui n'ont le sens ni de l'art, ni de la science, ni de la
morale, est de tous les temps. Mais ceux-là meurent
tout entiers; ils n'ont pas leur place dans le grand
tableau que l'humanité contemple derrière elle : ce
sont les flots bruyants qjii murmurent sous les roues
du pyroscaphe dans sa course, mais se taisent der-
rière lui.
IV.
Quatre ans après M. Hahn, un autre Allemand,
M. HolzapfelS a repris le même sujet que lui. L'au-
i. Mittheilungen ueher Erziehung und Unterricht in Frankreich,
von D' R. Holzapfel; Berlin, 1853.
292 L'INSTRUCTION PUBLIQUE
leur, placé à la tête d'une des écoles les plus impor-
tantes de la Prusse, a fait un séjour assez prolongé
parmi nous. Au milieu de l'inconstance qui, en
fait d'éducation plus encore qu'en toute autre chose,
semble le caractère de la France, un exposé de
notre système d'instruction devient bien vite arriéré.
Une loi d'instruction publique a chez nous le temps
d'éclore, de vivre et de mourir durant le temps qu'U
faut à un Allemand pour s'en former une idée claire.
Le système que nous trouvons exposé et apprécié dans
le livre de M. Holzapfel est l'ancien système, constitué
par vingt ans de tâtonnements et par l'effort combiné
des hommes les plus éminents de ce siècle, système
qui depuis a été profondément modifié. Mais, si les-
lois se succèdent chez nous avec une rapidité souvent
fâcheuse, les habitudes d'esprit ne changent pas.
Les idées françaises en fait d'éducation sont les plu&
arrêtées qu'il y ait. L'Université du xvm® siècle, les
jésuites d'autrefois, la nouvelle Université, les mai-
sons ecclésiastiques de nos jours, n'ont au fond qu'un
seul et même système, dont on pourrait montrer que
les jésuites sont les vrais inventeurs, système fondé
sur trois principes essentiels : 1* la séparation de
l'enfant de sa famille; 2^ la constitution de grands
internats, où les exercices se font comme dans un
régiment; S"" une instruction pseudo-humaniste, ayant
EN FRANCE. 293
pour base une étude toute matérielle des langues
anciennes, sans souci du fond des choses, sans cri-
tique, sans vraie philologie.
Les jugements de M. Holzapfel sur nos principes
généraux en fait d'éducation (principes que l'organi-
sation nouvelle est loin d'avoir atténués) ressem-
blent beaucoup à ceux de M. Hahn. M. Holzapfel ne
trouve à signaler que des différences entre notre sys-
tème et ce qui existe en Allemagne. La plupart des
critiques qu'il nous adresse tiennent à la constitution
même de notre société, et, si elles s'appliquent à des
maux réels, ces maux peuvent être regardés comme
à peu près incurables. Ainsi ce qui le blesse par-
dessus tout, c'est le manque presque absolu de l'é-
ducation de famiHe, c'est cette séquestration de l'en-
fant, cette façon de le tenir loin des influences qui
seules peuvent former en lui des habitudes de mo-
ralité douce. A la vue des étranges précautions prises
contre l'action des parents les plus proches, à la vue
de l'empressement avec lequel les parents se débar-
rassent de l'éducation de leurs enfants, comme d'une
besogne embarrassante et difficile, M. Hahn et
M. Holzapfel concluent qu'il faut que notre société
soit entièrement corrompue et que les liens les plus
sacrés y soient détruits sans retour. Le régime des
internats, inconnu à l'Allemagne, leur semble plein
2W L'INSTRUCTION PUBLIQUE
de graves inconvénients. Qu'eussent-ils dit, s'il avaient
appris . qu'il devait un jour être question de rendre
ce régime presque obligatoire et de tout réduire à ce
qu'ils appellent le régime de la caserne? Cette orga-
nisation militaire, qui donne à nos collèges l'aspect
d'un quartier de cavalerie , est ce qui blesse le plus
M. HolzapfeL II ne comprend pas que des caractères
élevés et des esprits originaux puissent sortir de cette
vulgarité. Il pense, du reste, que tout cela est con-
forme au caractère de notre nation, et qu'il ne faut
pas chercher le développement libre de l'individu
dans un pays qui n'a jamais compris que deux
choses : commander et obéir.
Quant à nos règlements d'instruction publique,
envisagés en eux-mêmes et indépendamment du sys-
tème qu'ils servent à réaliser, M. Holzapfel leur re-
proche d'être trop nombreux, trop uniformes, et de ne
rien laisser à l'initiative personnelle du professeur.
Deux Français qui ont reçu l'enseignement officiel de
leur pays, l'un dans l'extrême Nord, l'autre dans l'ex-
trôme Sud, se trouvent en face l'un de l'autre comme
deux condisciples, et, s'il s'agissait de réciter un mor-
ceau, l'un pourrait continuer la phrase que l'autre
laisserait interrompue. On se figure en ce pays que
la perfection est atteinte, quand l'administration est
en mesure de dire ce que fait, à une heure donnée,
j
EN FRANCE. 295
le professeur de telle classe à Lille et à Perpignan ;
et cela, parce que toujours le régiment a été pris
pour idéal. M. Holzapfel n'est pas moins choqué
de la suspicion où les règlements semblent tenir
les élèves et les professeurs, de cette perpétuelle
attention à prévoir des abus dont la seule idée
blesse l'imagination, comme si l'on supposait que
la pensée des uns et des autres est toujours tour-
née vers le mal. L'institution des concours et nos
moyens d'émulation trouvent aussi en lui un cen-
seur bien rigide. A ses yeux, c'est là une suite de
la tendance de l'esprit français à faire prévaloir
le mobile de la gloire et de la vanité sur celui de la
conscience et du devoir.
On voit que M. Holzapfel est, en général, un juge
sévère de nos institutions et de notre caractère
national. Mais c'est un esprit éclairé et sans passion.
Les hommes sérieux préfèrent les critiques de tels
juges, fussent-elles exagérées, aux éloges trompeurs
qu'on se décerne à soi-même pour s'aveugler sur
ses défauts.
RÉFLEXIONS SUR L'ÉTAT DES ESPRITS.
1849.
I.
Un mot résume l'histoire de la littérature, de la
philosophie, de l'art depuis dix-huit mois, et ce mot,
c'est la peur. Le Prophète était achevé avant 1848,
et je ne pense pas que ce soit la révolution de Fé-
vrier qui ait inspiré les Confidences et Raphaël, La
France, depuis plus d'une année, semble avoir oublié
de produire.
Il ne s'agit point là d'un fait accidentel et sans
portée. Cet étrange arrêt delà pensée tient aux con-
ditions essentielles du mouvement intellectuel dans
les sociétés contemporaines, et forme avec le passé
un remarquable contraste. ^
S'il est un lieu commun démenti par les faits, c'est
que le temps des révolutions est peu favorable au tra-
v^l de l'esprit, que la littérature, pour produire des
298 L'ÉTAT DES ESPRITS
chefs-d'œuvre, a besoin de calme et de loisir, et que
les arts méritent Tépithète classique d' « amis de la
paix » . L'histoire démontre, au contraire, que le mou-
vement, la guerre, les alarmes, sont le vrai milieu
où l'humanité se développe, que le génie ne végète
puissamment que sous l'orage, et que les grandes
créations de la science et de la poésie sont apparues
dans des sociétés fort troublées. De tous les siè-
cles, le XVI® est sans doute celui où l'esprit humain
a déployé le plue d'énergie et d'activité en tous sens :
c'est le siècle créateur par excellence. La règle lui
manque, il est vrai : c'est un taillis épais et luxuriant
où l'art n'a point encore dessiné des allées. Mais
quelle fécondité ! Quel siècle que celui de Luther et
de Raphaël, de Michel-Ange et de l' Arioste, d' Ulrich
de Hutten et d'Érasme, de Cardan et de Copernic!
Tout s'y fonde : philologie, mathématiques, astro-
nomie, sciences physiques, philosophie. Eh bien, ce
siècle admirable, où se constitue définitivement l'es-
prit moderne, est le sièple de la lutte de tous contre
tous : luttes religieuses, luttes politiques, luttes
littéraires, luttes scientifiques. Cette Italie, qui de-
vançait alors l'Europe dans les voies de la civilisation,
était le théâtre de guerres barbares telles que l'a-
venir, il faut l'espérer, n'en verra plus. Le sac de
Rome ne troublait pas le pinceau de Michel-Ange ;
EN 1849. 299
orphelin à six ans, sabré par les soldats de Gaston de
Foix dans la cathédrale de Brescia, sauvé par sa
mère, qui le lécha comme une chienne, Tartaglia crée
l'algèbre. Il n'y a cpie les rhéteurs qui puissent pré-
férer l'œuvre calme et artificielle de l'écrivain à
l'œuvre brûlante et vraie qui fut un acte, qui apparut
à son jour comme le cri spontané d'une âme héroïque
ou passionnée. Dante aurait-il composé au sein d'un
studieux loisir ces chants les plus originaux d'une
période de dix siècles? Les souffrances du poète, ses
colères, son exil ne sont-il pas une moitié du poëme ?
Ne sent-on pas dans Milton le blessé des luttes poli-
tiques? Chateaubriand aurait-il jeté ce qu'il est, si
le xix® siècle eût continué tranquillement le xym®?
L'état habituel d'Athènes, c'était la terreur. Jamais
les mœurs politiques ne furent plus implacables, ja-
mais la sécurité des personnes ne fut moindre. L'en-
nemi était toujours à dix lieues; tous les ans, on le
voyait paraître ; tous les ans, il fallait aller guerroyer
contre lui. Et à l'intérieur, quelle série interminable
de révolutions! Aujourd'hui exilé, demain vendu
comme esclave , ou condamné à boire la ciguë, puis
regretté, honoré comme un dieu, exposé tous les
jours à se voir traduit à la barre du plus impi-
toyable « tribunal révolutionnaire », l'Athénien qui,
au milieu de cette vie agitée, n'était jamais sûr
300 L'ÉTAT DES ESPRITS
du lendemain, produisait avec une spontanéité qui
nous étonne. Le Parthénon et les Propylées, les
créations de Phidias, les dialogues de Platon, les
comédies d'Aristophane furent l'œuvre d'une épo-
que fort ressemblante à 93, d'un état politique qui
entraînait, proportion gardée, plus de morts violentes
que notre première révolution n'en fit à son mo-
ment le plus terrible. Où est dans ces chefs-d'œuvre
la trace de la terreur ? Je ne sais quelle timidité s'est
chez nous emparée des esprits. Sitôt que le moindre
nuage parait à l'horizon, chacun se renferme, se
flétrit sous la peur : « Que faire en des temps comme
ceux-ci? Il faudrait de la sécurité. On n'a goût à rien
produire, quand tout est mis en question. » Mais
songez donc que, depuis le commencement du monde,
tout est ainsi mis en question, et que, si les grands
hommes dont les travaux nous ont faits ce ^ue nous
sommes eussent raisonné de la sorte, l'esprit humain
serait demeuré stérile.
Ce fatal besoin de repos vient de la longue paix que
nous avons traversée, et qui a si profondément influé
sur le tour de nos idées. La forte génération qui prit
la robe virile en 1815 eut le bonheur d'être bercée
au milieu des grands périls, et d'avoir pour exercer
sa jeunesse une lutte généreuse. Mais, nous qui
avons commencé de sentir en 1830, nous que le
EN 1849. 301
sort a fait nsdtre sous les influences de Mercure,
le monde nous est apparu comme une machine ré-
gulièrement organisée ; la paix nous a semblé Fat-
mosphère naturelle de Fesprit humain, la lutte ne
s'est montrée à nous que sous les mesquines pro-
portions d'une opposition parlementaire. Le moin-
dre orage nous étonne. Conserver timidement ce
que nos pères ont fait, voilà tout l'horizon qu'on
nous a proposé. Malheur à la génération qui n'a eu
sous les yeux qu'une police régulière, qui a conçu la
vie comme un repos et l'art comme une jouissance !
Les grandes choses n'apparaissent jamais dans ces
tièdes milieux. Il ne faut pas refuser toute valeur aux
productions des époques de calme et de régularité.
Elles sont fines, sensées, raisonnables, conséquentes
avec elles-mêmes; elles se lisent, avec agrément aux
heures de loisir ; mais elles n'ont rien de ferme et
d'original, rien qui sente l'humanité militante, rien
qui approche des œuvres hardies de ces temps extraor-
dinaires 011 les éléments de l'humanité en ébullition
apparaissent tour à tour à la surface. L'univers ne
créa qu'aux périodes primitives et sous le règne du
chaos. Les « monstres » ne sauraient naître sous le
paisible régime d'équilibre qui a succédé aux tem-
pêtes des premiers âges.
Il faut être juste : jamais on n'a vécu plus à l'aise
302 L'ÉTAT DES ESPRITS.
que de 1830 à 1848. Peut-on dire cependant que,
pendant cette période, Thumanité se soit enrichie de
beaucoup d'idées nouvelles, que la moralité, Tintel-
ligence, la vraie religion aient fait de sensibles
rogrès? Une civilisation régulière, en traçant à
l'existence un chemin trop étroit, et en imposant à la
liberté individuelle de continuelles entraves, ne nuit
pas moins à la spontanéité que le régime de l'arbi-
traire. « Cette liberté formaliste, dit M. Yillemain, fait
naître plus de tracasseries que de grandes luttes, plus
d'intrigues que de grandes passions. » Certainement,
les libertés publiques sont maintenant mieux garan-
ties qu'à l'époque où naquit le christianisme; et
pourtant une grande idée trouverait de nos jours
pour se répandre plus d'obstacles que n'en rencontra
le christianisme à ses débuts. Si Jésus paraissait de
nos jours, on le traduirait en police correctionnelle;
ce qui est pis que d'être crucifié, ^n se figure trop
facilement que la liberté est favorable au dévelop-
pement d'idées vraiment originales. Comme on a
découvert que dans le passé tout système nouveau
est né sans autorisation et a grandi hors la loi, jus-
qu'au jour où, prenant sa revanche, il est à son tour
devenu loi, on a pu croire qu'en reconnaissant et
légalisant le droit des idées nouvelles à se pro^
duire, les choses en iraient beaucoup mieux. C'est
E3( 1849.
le contraire qui est arrivé. Jamais on n'a pensé
avec moins d'originalité que depuis qu'on a été
libre de le faire. L'idée vraie ne demande pas de
permission; elle se soucie peu que son droit soit
ou non reconnu^ Le christianisme n*a pas eu be-
soin de la liberté de la presse ni de la liberté de
réunion pour conquérir le monde.
Une liberté reconnue légalement doit être réglée.
Or, une liberté réglée constitue une chaîne plus
étroite que l'absence de loi. En Judée, sous Ponce-
Pilate, le droit de réunion n'était écrit nulle part et
on n'en était que plus libre de se réunir; car, par là
même que ce droit n'était pas écrit, il n'était pas li-
mité. Mieux vaut, je le répète, pour la grande origi-
nalité, l'arbitraire et les inconvénients qu'il entraîne
que l'inextricable toile d'araignée où nous enserrent
des milliers d'articles de lois, arsenal qui fournit
des armes à toute fin. Nos garanties ne profitent
réellement qu'à la petite originalité» si fatale en
ce qu'elle déprécie la grande; elle servent très-
peu le progrès véritable de l'esprit humain. Nous
usons nos forces à défendre des libertés abstraites,
sans songer queja liberté est un moyen, qu'elle a du
prix si elle facilite l'avènement des idées vraies, mais
seulement alors. Nous tenons à pouvoir produire ce
qui est en nous, et de fait nous ne produisons rien.
304 L'ÉTAT DES ESPRITS
Nous voulons être libres de penser, et de fait on
a pensé plus librement et plus hardiment il y a
un demi-siècle à la cour de Weimar, sous un gou-
vernement absolu, qu'on ne le fait dans notre
pays, après tant de combats livrés pour la liberté,
Goethe, Tami d'un grand-duc, aurait pu se voir
en France poursuivi devant les tribunaux. Occu-
pons-nous donc un peu plus de penser, et un
peu moins d'avoir le droit d'exprimer notre pen-
sée. L'homme qui a raison est toujours assez li-
bre. D'ordinaire, ceux qui se plaignent le plus des
entraves apportées à la pensée ne sont pas tant des
gens possédés par le vrai et souffrant de ne pou-
voir le divulguer, que des gens qui n'auraient rien
à dire s'ils étaient autorisés à tout dire. Les nova-
teurs à qui l'avenir a donné raison ont pu être
persécutés; mais la persécution n'a pas retardé
d'une année peut-être le triomphe de leurs idées»
et leur a plus servi que n'eût fait un avènement im-
médiat.
é
Sans doute nous devons soigneusement maintenir
les libertés que nos pères ont conquises par tant d'ef-
forts ; mais il importe bien plus encojre de se con-
vaincre que ce n'est là qu'une condition, avantageuse
si l'on a de fortes études, funeste si l'on n'en a pas.
Car à quoi sert-il d'être libre de se réunir^ si on n'a
EN 1849. 305
pas de bonnes choses à se communiquer? \ quoi sert-
il d'être libre de parler et d'écrire, si l'on n'a rieu
de vrai et de neuf à dire ?
Ce n'est donc ni le bien-être ni même la liberté
qui contribuent beaucoup à l'énergie du dévelop^
pement intellectuel; c'est le spectacle des grandes
choses, c'est l'activité universelle, c'est la passiot^
développée par le combat. Le travail de l'esprit
ne serait sérieusement menacé que le jour oi^
l'humanité serait trop à Taise. Grâce à Dieu, uo^s
n'avons pas à craindre que ce jour soit près d^
nous!
Un journal sommait, il y a quelques semaines-»
l'Assemblée nationale de proclamer le « droit au re-
pos » ; ingénieuse image dont le sens n'échappait à.
personne. Certes, s'il ne fallait voir dans la vie que let
plaisir, on devrait maudire l'agitation de la pensée^ e t:.
traiter de pervers ceux qui viennent, pour satisfaii-^
leur inquiétude, troubler le doux sommeil desautro:^
Mais, s'il en était ainsi, si le bien-être était réell^^^
ment Ja fin de l'humanité, Fourier et Cabet aurais ^
raison. Il est horrible qu'un homme soit sacrifié ^ ^
jouissance d'un autre homme. L'inégalité n'est ^^^ ^"
cevable et juste qu'aux yeux de celui qui prôt^ ^ ^^
société une signification morale. S'il ne s'agissait ^
Réjouir, mieux vaudrait pour tous le brouet noi,. ^ ^^
306 L*ÉTAr DES ESPRITS
pour un petit nombre les délices, pour le grand nom-
bre la faim. En vérité, serait-ce la peine de sacrifier
sa vie et son bonheur au bien d' autrui, si tout se bor-
nait à procurer de fades jouissances à quelques niais,
qui se sont mis eux-mêmes par leur égoïsme au
ban de l'humanité? Et qu'importe, à la fin de cette
triste et courte vie, d'avoir pu être cité comme un
exemple de félicité extérieure? Ce qui importe, c'est
d'avoir beaucoup pensé et beaucoup aimé, c'est
d'avoir levé un œil ferme sur toute chose, c'est de
pouvoir dire à sa dernière heure: « J'ai beaucoup
vécu. » J'aime mieux un yogui, j'aime mieux un
mouni de l'Inde, j'aime mieux Siméon Stylite mangé
des vers sur sa colonne, que ces pâles existences que
n'a jamais traversées le rayon de l'idéal, qui depuis
leur premier jusqu'à leur dernier moment se sont
déroulées jour par jour comme les feuillets d'un
livre de comptoir.
Le but de l'humanité n'est pas le bonheur ; c'est
la perfection intellectuelle et morale. Il s'agit bien
de se reposer, grand Dieu ! quand on a l'infini à par-
courir et le parfait à atteindre ! L'humanité ne se
reposera que dans le parfait. Il serait trop étrange
que des hommes intéressés, par des considérations de
bourse ou de boutique, arrêtassent le mouvement de
l'esprit, le vrai mouvement religieux. L'état le plus
EN 1849. 307
dangereux pour l'humanité serait celui où la majo-
rité, se trouvant à Taise et ne voulant pas être déran-
gée, maintiendrait son repos aux dépens des penseurs
et d'une minorité. Ce jour-là, il n'y aurait plus de
salut que dans les barbares. Le barbare, en effet,
représentant quelque chose d'inassouvi, est l'éternel
trouble-fête des siècles satisfaits. Or, les barbares ne
font jamais défaut. Quand ceux du dehors sont épui-
sés, il y a ceux du dedans.
Ce sera donc bien vainement que nos aînés, devenus
sages, nous prieront de ne plus penser et de nous
tenir immobiles, de peur de déranger le frêle abri
sous lequel ils reposent. Nous réclamons pour nous
la liberté qu'ils ont prise pour eux. Nous les laisse-
rons se convertir, et nous en appellerons de Voltaire
malade à Voltaire en santé.
Réfléchissez donc un instant à ce que vous voulez
faire, et songez que c'est la chose impossible par
excellence, celle que, depuis l'origine des sociétés»
les conservateurs ont tentée sans y réussir :
arrêter l'esprit humain, assoupir l'activité intel-
lectuelle, persuader à la jeunesse que toute pen-
sée est dangereuse et tourne à mal. Vous ave^
pensé librement, nous penserons de môme; <>it
grands hommes du passé que vous nous aiMri 'a\>\)^'it
à admirer, ces illustres prornoteurs de la pima^^- <|tA*
308 L'ÉTAT DES ESPRITS
VOUS répudiez aujourd'hui, nous les admirerons
comme vou3. Nous vous rappellerons vos leçons,
nous vous défendrons contre vous-mêmes; Vous êtes
vieux et malades ; mais nous, vos élèves en libéra-
lisme, nous, jeunes et pleins de vie, nous à qui ap-
partient l'avenir, pourquoi accepterions-nous la
communauté de vos terreurs ? Comment voulez-vous
qu'une génération naissante se condamne à sécher de
dépit et de frayeur ? L'espérance est de notre âge,
et nous aimons mieux succomber dans la lutte que
mourir de froid ou de peur.
« Pour faire croire le peuple, avez-vous dit, il fa.ut
que nous croyions. » — De tous les partis, c'est ici le
plus chimérique. N'est pas orthodoxe qui veut. Vous
croirez au moment du danger, ou plutôt vous cher-
cherez à croire. Au premier beau soleil, vous rede-
viendrez incrédules. Oh ! les étranges chrétiens que
les chrétiens de la peur !
Il y a, je le sais, dans l'honime des instincts de
faiblesse, d'humilité, de mollesse, qui se réveillent
surtout aux mauvais jours, el qui souffrent de cette
mâle tenue du rationalisme, laquelle ressemble
parfois à une sorte de roîdeur. Il est certaines âmes
d'une nature fort délicate, qu'il sera à jamais impos-
sible de plier au sévère régime, à l'austère discipline
de la philosophie. Les grandes calamités, en humiliant
EN 1849. 309
la raison, en émoussant la pointe des vives facultés,
inspirent à rhumanité, comme les maladies à l'indi-
vidu, un certain besoin de soumission, d'abaisse-
ment, d'humiliation. Il passe un vent tiède et humide
qui détend toute rigidité, rend lâche ce qui tenait
ferme. On est presque tenté de se frapper la poitrine
pour l'audace que l'on a eue en bonne santé; les
ressorts perdent leur élasticité ; les instincts généreux
et forts s'affaiblissent; on éprouve je ne sais quelle
molle velléité de tomber à genoux. Si les fléaux du
moyen âge revenaient, les monastères se repeuple-
raient, les superstitions du moyen âge reviendraient.
La superstition sera toujours en raison inverse de la
vigueur de l'esprit et de la culture intellectuelle. Elle
est là derrière l'humanité, attendant ses moments de
défaillance pour la recevoir dans ses bras, et préten-
dre ensuite que l'humanité s'est donnée à elle. Pour
nous, nous ne plierons pas; nous tiendrons ferme
comme Ajax contre les dieux ; s'ils prétendent nous
faire fléchir en nous frappant, ils se trompent. Honte
aux timides qui ont peur ! honte surtout à ceux qui
exploitent nos misères et attendent pour nous vain-
cre que le malheur nous ait déjà à moitié vaincus !
11 est triste pour l'homme d'intelligence de tra-
verser ces moments d'affaissement, de voir les choses
saintes raillées par les profanes, et de subir le rire
310 L'ÉTAT DES ESPRITS
insultant de la frivolité triomphante. Mais n'importe :
le philosophe tient le dépôt safcré, il porte l'avenir,
il est homme dans le grand et large sens. Il le sait,
et de là ses joies et ses tristesses : ses tristesses, car,
pénétré de l'amour du parfait, il souffre que tant de
consciences y demeurent à jamais fermées ; ses joies,
car il sait que les ressorts de l'humanité ne s'usent
pas^ que, pour être assoupies, les puissances de
l'âme humaine ne sont pas éteintes, et qu'un jour
elles se réveilleront pour étonner de leur fière origi-
nalité, de leur indomptable énergie, et leurs timides
apologistes et leurs insolents contempteurs.
Notre première colère est sans doute pour la bru-
tale inintelligence qui a causé tous nos maux et qui,
par ses excès, ou plutôt par ses menaces, a rendu
suspecte toute pensée libérale. Mais que ceux qui,
escomptant par avance nos malheurs, fondent leur
espoir sur la fatigue et la dépression intellectuelle
qu'amènent les grandes souffrances, ne s'imaginent
pas que la génération qui entre dans la vie de la
pensée est à eux! Nous saurons maintenir l'esprit
moderne, et contre ceux qui veulent ramener le
moyen âge, et contre ceux qui prétendent substituer
à notre civilisation vivante et multiple je ne sais
quelle société architecturale et pétrifiée, comme celle
du siècle où l'on bâtit les pyramides.
EN 1849. 3H
Si la philosophie, si la science, si l'art, si la litté-
rature n'étaient qu'un agréable passe-temps, un jeu
pour les oisifs, un ornement de luxe, une fantaisie
d'amateur, « la moins vaine des vanités » en un mot,
il y aurait des jours où le savant devrait dire avec le
poëte :
Honte à qui peut chanter, pendant que Rome brûle !
Mais, si le travail de la pensée est la chose la plus
sérieuse qu'il y ait, si les destinées de l'humanité et
la perfection de l'individu y sont attachées, ce travail
a, comme les choses religieuses, une valeur de tous
les jours et de tous les instants. Ne donner à l'étude
et à la culture intellectuelle que les moments de
calme et de loisir, c'est faire injure à l'esprit humain,
c'est supposer qu'il y a quelque chose de plus sérieux
que la recherche de la vérité. Or, s'il en était ainsi, si
la philosophie ne constituait qu'un intérêt dé second
ordre, l'homme qui a voué sa vie au parfait, qui veut
pouvoir dire à ses derniers instants : « J'ai accompli
ma fin, » devrait-il y consacrer une heure, quand il
saurait que des devoirs plus élevés le réclament?
Que les révolutions et les craintes de l'avenir
soient un écueil pour la littérature frivole et pour la
scienoiB qui ne s'est jamais interrogée sur ce qu'elle
veut et ce qu'elle vaut, cela se conçoit. Il y a des
3i2 L'ÉTAT DES ESPRITS
jours OÙ s'amuser est un crime ou tout au moins une
impossibilité. La niaise littérature des coteries et des
salons, la science des curieux et des amateurs est
bien dépréciée par les terribles spectacles des guerres
et des révolutions; le roman-feuilleton perd beaucoup
de son intérêt au bas des colonnes d'un journal qui
offre le récit des combats de chaque jour; Tamateur
doit craindre de voir ses collections emportées ou
dérangées par le vent de l'orage. Pour prendre goût
à ces paisibles jouissances, il faut n'avoir rien à faire
ni rien à craindre. Quant à la pensée philosophique,
elle n'est jamais, plus libre qu'aux grands jours de
l'histoire. Ce qui est bon est toujours bon, et si,
pour cultiver la science et l'art, nous attendons le
calme, nous attendrons longtemps peut-être. Si nos
pères eussent ainsi raisonné, ils se fussent croisé les
bras, et nous ne jouirions pas de leur héritage.
Qu'importe après tout que la journée de demain
soit sûre ou incertaine? qu'importe que l'avenir nous
appartienne ou ne nous appartienne pas ? La vérité
est-elle moins belle, et Dieu est-il moins grand? Le
monde croulerait, qu'il faudrait philosopher encore,
et j'ai la confiance que, si jamais notre planète est
victime d'un cataclysme, à ce moment redoutable, il
se trouvera des hommes qui, au milieu du boulever-
sement et du chaos, auront une pensée désinté-
EN 1849. 31$
ressée, scientifique, et qui, oubliant leur mort pro-
chaine, discuteront le phénomène, pour en tirer de&
conséquences sur le système général de l'univers.
II.
Tout le secret de la situation intellectuelle du temps
où nous vivons est dans cette fatale vérité : Le travail
intellectuel a été abaissé au rang des jouissances. Le
jour des luttes sérieuses étant venu, les jouissances
se sont trouvées insignifiantes et fades. La faute n'est
donc pas aux événements, qui auraient dû plutôt con-
tribuer à exciter la pensée ; elle est tout entière à la
décadence générale amenée par Tamour du repos, à
ce h(înteux culte du plaisir, dont les folies commu-
nistes ne sont que la dernière conséquence. Car, je
le répète, si le but de la vie était de jouir, il ne fau-
drait pas trouver mauvais que chacun réclamât sa
part; en une telle hypothèse, toute jouissance qu'on
se procurerait aux dépens des autres serait bien
réellement une injustice et un vol.
La science, Tart, la philosophie n'ont de valeur
qu'en tant qu'elles sont choses religieuses, c'est-à-
314 L'ÉTAT DES ESPRITS
dire en tant qu'elles fournissent à Thomme le pain spi-
rituel, que les religions lui fournissaient autrefois et
qu'elles ne peuvent plus lui donner, a Une seule chose
est nécessaire. » 11 faut admettre ce précepte du grand
maître de la morale comme le principe de toute
noble vie, comme la règle expressive, quoique dange-
reuse en sa brièveté, des devoirs de la nature hu-
maines Le premier pas de celui qui veut se donner à
la sagesse, comme disait la respectable antiquité,
est de faire deux parts dans la vie : l'une vulgaire et
n'ayant rien de sacré, se résumant en des besoins et
des jouissances d'un ordre inférieur; l'autre, que
l'on peut appeler idéale, céleste, divine, désintéres-
sée, absorbée dans le culte des formes pures de la
vérité, de la beauté, de la bonté morale, ou (pour
prendre l'expression la plus large et la plus consacrée
par les respects du passé) de Dieu lui-même, tou-
ché, perçu, senti sous ses mille formes par rîhtel-
ligence de tout ce qui est vrai et l'amour de tout
ce qui est beau. Le saint est celjui qui consacre
sa vie à ce grand idéal et déclare tout le reste
inutile.
Oui, il y a dans le culte pur des facultés humaines
et des objets divins qu'elles atteignent une religion
tout aussi suave, tout aussi riche en délices que les
cultes les plus vénérables. J'ai goûté dans mon en-
EN 1849. 315
fance et dans ma première jeunesse les plus douces
joies du croyant, et, je le dis du fond de mon âme,
ces joies n'étaient rien, comparées à celles que j'ai
senties dans la pure contemplation du beau et la
recherche passionnée du vrai. Je souhaite à tous mes
frères restés dans l'orthodoxie une paix comparable
à celle où je vis depuis que ma lutte a pris fin, et
que la tempête apaisée m'a laissé au milieu de ce
grand océan pacifique, mer sans vagues et sans
rivages, où l'on n'a d'autre étoile que la raison, ni
d'autre boussole que son cœur.
L'ascétisme chrétien n'avait pas tort en déclarant
que les choses religieuses ont seules une valeur
idéale, et que tout le reste est vanité. Mais, en pro-
clamant cette grande simplification de la vie, il en-
tendit d'une façon si étroite la seule chose nécessaire,
que son principe devint avec le temps, pour l'esprit
humain, une chaîne intolérable. Non-seulement les
pères de la vie spirituelle négligèrent totalement le
vrai et le beau ( la philosophie, la science, la poésie
étaient à leurs yeux des vanités ) ; mais, en s'attachant
exclusivement au bien, ils le conçurent sous la forme
la plus mesquine : le bien fut pour eux l'exécution
de la volonté d'un être supérieur, une sorte de sujé-
tion humiliante pour la dignité humaine ; or, la pour-
suite du bien moral n'est pas plus une obéissance
316 L'ÉTAT DES ESPRITS
à des lois imposées que la recherche du beau dans une
œuvre d'art n'est l'observation de certaines règles.
Ainsi la nature humaine se trouva mutilée dans sa
portion la plus élevée. Parmi les choses intellec-
tuelles, qui sont toutes également saintes, on dis-
tingua du sacré et du profane. Le profane, grâce aux
instincts de la nature, plus forts que les principes
d'un ascétisme artificiel, ne fut pas entièrement
banni ; on le toléra quoique vanité : mais, si on eût
été conséquent, on l'eût banni sans pitié ; c'était une
faiblesse à laquelle les parfaits renonçaient. Fatale
distinction, qui a empoisonné l'existence de tant
d'âmes belles et libres, nées pour savourer l'idéal
dans toute son infinité, et dont la vie s'est écoulée
triste et oppressée sous l'étreinte de l'étau fatal ! Que
de luttes elle m'a coûtées ! L^ première victoire phi-
losophique de ma jeunesse fut de proclamer du fond
de ma conscience : « Tout ce qui est de l'âme est
sacré. »
L'infériorité de la société contemporaine vient de ce
que la culture intellectuelle n'y est point entendue
comme une chose religieuse , de ce que la poésie, la
science, la littérature y sont envisagées comme des
arts de luxe, qui ne s'adressent guère qu'aux classes
privilégiées de la fortune. L'art grec produisait pour la
patrie; l'art au xvii* siècle produisait pour le roi, ce
EN 4849. 317
qui était en un sens produire pour la nation. L'art
de nos jours ne produit guère que sur la commande
des individus. La Grèce tirait de son sein des
poèmes, des temples, des statues, pour épuiser sa
propre fécondité et satisfaire à un besoin de la nature
humaine. Chez nous, on accorde à Fart quelques sub-
ventions péniblement marchandées, non par le besoin
qu'on éprouve de voir la pensée nationale traduite
en grandes œuvres, non par l'impulsion intime qui
porte l'homme à réaliser la beauté, mais par une
vue réfléchie, parce qu'on reconnaît, sans savoir trop
pourquoi, que l'art doit avoir sa place, et qu'on ne
veut pas rester en arrière du passé*. Or, réfléchissez
aux conséquences de ce déplorable régime qui sou-
met l'art, et plus ou moins la littérature et la poésie,
au goût des individus. Dans l'ordre des productions
de l'esprit, bien moins que dans l'ordre industriel,
et cependant pour une grande part, la production se
règle sur une demande expresse ou supposée de
l'acheteur, et, par la force des choses, il arrive que
c'est ou la richesse ou le grand nombre qui fait la
demande. Celui donc qui est obligé de vivre
i. Une des raisons que Ton faisait valoir tout récemment en faveur
du projet pour Tachèvement du Luovre, c'est qu'il y aurait là un
m. moyen d'occuper les artistes ». Est-ce que Périclès fit valoir ce
motif aux Athéniens, quand il s*agit de bâtir les Propylées? (1849.)
318 L'ÉTAT DES ESPRITS
de la production intellectuelle doit songer avant
tout à deviner la demande du riche ou du grand
nombre pour s'y conformer. Or, que demande le riche,
que demande le grand nombre, en fait de produc-
tions intellectuelles? Est-ce de la littérature sé-
rieuse? est-ce de la haute philosophie? Dans l'art,
sont-ce des productions pures et sévères, de belles
créations morales? Nullement. C'est de la littérature
amusante; ce sont des feuilletons, des romans, des
pièces spirituelles ^ Ainsi, le riche et la foule réglant
plus ou moins la production littéraire et artistique
par leur goût suffisamment connu, et ce goût étant
souvent porté (il y a de nobles exceptions) vers la
littérature frivole et l'art indigne de ce nom, il
devait fatalement arriver qu'un tel état de choses
avilît la littérature, l'art et la science. Le goût du
riche et du badaud, en effet, faisant le prix des
choses, un jockey, une danseuse qui correspondent
à ce goût sont des personnages de plus de valeur que
le savant ou le philosophe, ^ont les œuvres sont peu
1 . Le progrès des temps a montré que cette dernière qualité était
même inutile. La sottise, la plaisanterie nauséabonde, l'ignoble pla-
titude sont devenues les conditions du succès bourgeois et pro-
vincial. Mais une distinction est nécessaire dans ce mot « le goût du
grand nombre ». Je suis persuadé que, si les ouvriers des villes
étaient libres de se créer une littérature, ils la créeraient forte et
snine. (1867.)
EN 1849. 319
demandées. Voilà pourquoi un fabricant de romans-
feuilletons peut faire une brillante fortune et arriver
■
à ce cpi'on appelle une position dans le monde, tan-
dis qu'un savant sérieux, eût-il d'aussi beaux travaux
que Bopp ou M. Eugène Burnôuf, ne pourrait en au-
cnne*manîère vivre du produit vénal de ses œuvres.
La poésie, la philosophie, la littérature n'étaient
pas, dans les beaux siècles de l'antiquité, des profes-
sions exclusives, comme cela a lieu dans notre société
moderne. On était philosophe ou poète, comme on
est honnête homme, dans toutes les positions de la
vie. Nul intérêt pratique, nulle institution officielle
n'était nécessaire pour exciter le zèle de la recherche
ou la production poétique. La curiosité spontanée,
l'instinct des belles choses y suffisaient. Ammonius
Saccas, le fondateur de la plus abstraite des écoles
philosophiques de l'antiquité, était un portefaix.
Imaginez un fort de la halle créant chez nous un
ordre de spéculation analogue à la philosophie de
Schelling ou de Hegel ! Quand je pense à ce noble
peuple d'Athènes, où tous sentaient et vivaient de
la vie de la nation, à ce peuple qui applaudissait
les pièces de Sophocle et critiquait Isocrate, à cette
ville où les femmes disaient: « C'est là ce Démos-
thène ! » où une marchande d'herbes reconnaissait
Théophraste pour étranger, où tous avaient fait leur
320 L'ÉTAT DES ESPRITS
éducation au même gymnase et dans les 4nèmes
chants, où tous savaient et comprenaient Homère ;
je ne puis m'empêcher de concevoir quelque humeur
contre notre société si profondément divisée en
hommes cultivés et en barbares. Là, tous avaient leur
place au soleil de l'intelligence, tous avaient part
aux mêmes souvenirs, tous se glorifiaient des mêmes
trophées, tous avaient contemplé la même Minerve
et le même Jupiter. Que sont pour notre peuple
Racine, Bossuet, Buffon ? que lui disent les héros de
Nordlingue et de Fontenoi *? Le peuple est chez nous
déshérité de la vie intellectuelle ; il n'y a pas pour
. lui de littérature. Immense malheur pour le peuple!
malheur plus grand encore pour la littérature !
Le travail intellectuel n'a toute sa valeur que
quand il résulte, spontanément du besoin de la na-
ture humaine, exprimé par ce mot : « L'homme ne
vit pas seulement de pain. » Le grand sens scientifi-
que et religieux ne renaîtra que quand on reviendra à
une conception de la vie aussi vraie, aussi peu mêlée
i. G*est un des bienfaits de l'Empire d'avoir donné au peuple des
souvenirs héroïques et un nom facile à comprendre et à idolâtrer.
Napoléon, si franchement adopté par l'imagination populaire, offrant
un grand sujet d'enthousiasme national, aura puissamment contri-
bué à l'exaltation intellectuelle des classes ignorantes, et est devenu
pour elles ce qu'Homère était pour la Grèce, l'initiateur des grandes
choses, celui qui fait tressaillir la fibre et étinceler Tceil. (1840.)
EN 1849.
321
de factice, que celle du voyageur seul au milieu
des forêts de rAmërique, ou que celle du brah-
mane trouvant qu'il a vécu ce qu'il devait, et se
disposant au grand départ, c'est-à-dire à mourir sur
les sommets de l'Himalaya. Qui n'a éprouvé de ces
moments de solitude intérieure, durant lesquels
l'âme, descendant de couche en couche et cherchant
à se joindre elle-même, perce les unes après les
autres toutes les surfaces superposées, jusqu'à ce
qu'elle arrive à la région silencieuse où toute conven-
tion expire, où l'on est en face de soi-même sans fic-
tion ni artifice ? Ces moments sont rares et fugitifs ;
habituellement nous vivons en face d'une tierce per-
sonne, qui empêche l'efirayant contact du moi contre
lui-même. La franchise de la vie n'existe qu'à la
condition de déchirer ce voile et de poser incessam-
ment sur le fond vrai de notre nature pour y écouter
les instincts désintéressés, qui nous portent à savoir,
à adorer, à aimer.
III.
Plût à Dieu que toutes les âmes vives et pui^
fussent persuadées que la question de Tav^ui* u
îii
322 L'ÉTAT DES ESPRITS
rhumanîté est tout entière une question de doctrine,
et que la seule philosophie, c'est-à-dire la recherche
rationnelle, est compétente pour la résoudre ! La révo-
lution réellement efficace, celle qui donnera la forme
à l'avenir, ne sera pas une révolution politique, ce
sera une révolution religieuse et morale. La politique
a fourni tout ce qu'elle pouvait fournir; c'est désor-
mais un champ aride, épuisé, une lutte de passions
et d'intrigues, fort indifférentes à l'humanité, inté-
ressantes seulement pour ceux qui s'y mêlent.
Il y a des siècles où tout devient politique :
ainsi, par exemple, à la limite du moyen âge et
des temps modernes, au temps de Philippe le Bel,
de Louis XI , les docteurs et les penseurs étaient
peu de chose, ou n'avaient de valeur réelle que
s'ils servaient la politique. Il en fut de même au
commencement de notre siècle. La politique alors
mena le train du monde; les gens d'esprit qui
aspiraient à autre chose qu'à charmer leurs con-
temporains devaient se faire hommes d'État, pour
exercer sur le temps une légitime part d'influence.
Ce n'est pas une blâmable ambition qui a entraîné
dans ce tourbillon les hommes les plus intelli-
gents de la première moitié de notre siècle; ces
hommes ont fait ce qu'ils devaient faire pour servir
leurs contemporains. Mais l'état de choses qu'ils
ZS 1849. »3
représentaient touche à son tenne; le râle prin-
cipal Ta de pins en plos, ce me semble, passer
aux hiunmes de la pensée^ A côté des âëdes où la
pcfitique a occopé la première place dans le mon-
vem^it de rbmnanité, fl en est d*antres où elle
s'est Tue accolée dans le petit monde de Tin-
trigne, et où le grand intérêt s'est pcnrté snr les
hommes de Tesprit. Par exemple, an xyin^" siècle,
qui a tenu en ses mains les grandes affaires de
l'humanité? C'est Voltaire, c'est Rousseau, c'est
Montesquieu, c'est toute une grande école de pen-
seurs qui s'empare puissamment du siècle, le façonne
et crée l'ayemr. Que sont la guerre de la succession
d'Autriche, la guerre de Sept ans, le pacte de famille,
comparés comme événements au Contrat social ou à
V Esprit des Lois? Les affaires étaient entre les msdns
d'un roi incapable, de courtisans sans vues ni por-
tée. Les vrais personnages historiques du temps sont
des écrivains, des philosophes, des hommes d'esprit
ou de génie. Et ces penseurs cherchent-ils à s'occuper
des affaires d'État, comme le fera la première gêné-
i. Je laisse subsister cette naïve prophétie, qui semble au premier
coup d*œil 8*être bien peu réalisée. Mais je parle ici d*iofluence his-
torique réelle, non de rôles officiels. Peut-être, dans cent ans, quand
on fera Phistoire du xix« siècle, découvrira-t-on, de 1848 à 1857, des
hommes qui eurent plus d'importance que M. Rouher ( 1857 ).
824 L'ÉTAT DES ESPRITS
ration du xix* siècle? Nullement; ils restent écri-
vains, philosophes, moralistes, et c'est comme tels
qu'ils agissent sur le monde. J'imagine de même que
ceux qui nous rendront la grande originalité se-
ront non pas des politiques, mais des penseurs. Ils
grandiront en dehors du monde officiel, ne songeant
même pas à lui faire opposition, le laissant mourir
dans son cercle épuisé*.
Dans les maigres pâturages des îles de Bretagne,
chaque brebis du troupeau, attachée à un pieu, ne
peut brouter une herbe rare que dans l'étroit rayon
de la corde qui la retient. Telle me paraît la condi-
tion actuelle de la politique ; elle a usé les ressources
qu'elle possède pour résoudre le problème de l'hu-
manité. X-a morale, la philosophie, la vraie religion
ne sont pas à sa portée ; elle tourne dans une fatale
impuissance. Si le salut du siècle présent devait
venir de F habileté, espérons-nous trouver des hommes
plus habiles qUe 'M. Guizot, que M. Thiers? Qui ne
hausserait les épaules en voyant la naïve inexpérience
de médiocres débutants qui prétendent du premier
1. « Aucuns voyants la place du gouvernement politique saisie par
des hommes incapables, s*en sont reculés. Et celuy qui demanda à
Gratès jusques à quand il faudroit philosoplier, en receut cette ré-
ponse: « Jusques à tant que ce ne soient plus des asniers qui condui-
« sent nos armées. » (Montaigne, liv. I, c. 24.)
f« noms «-P'^L'TJséja»- ^'^'te «■"'^ d^Vh^^
^iUïUtas, qui ««"ï* .g oroï'>-i\^t le coi- de "«r^ .
„^M, comme on ^^4^, o * j, ^«,1^^
«mpsnec»«f'j. Orient. J^- jes croja»» ^^
le pl» -"^^"'t, *„*^ose ^^-t,„.« d. U 8.-.^,
thoasUstes tort '"^°las ta.--*- „e Pi»'™. V»
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jean.M.ltWo'.P* . t ^it 1^ ^ l,i.l»i«» ""iM^
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qu'en tète des fi>«*^
328 L'ÉTAT DES ESPRITS
petite activité. Il en est ainsi de notre temps. Mais le
flot toujours montant des questions sociales forcera la
politique d'avouer son impuissance. Alors on com-
prendra que la grande révolution viendra, non des
•
Jbommes d'action, mais des hommes de pensée et de
sentiment, et toutes les âmes élevées, abandonnant
la terre aux esprits inquiets, tenant pour choses
indifférentes les formes de gouvernement, les nom^
des gouvernants et leurs actes, se réfugieront sur les
hauteurs de la nature humaine, et,brûlant deTenthou-
siasme du beau et du vrai, créeront cette force nou-
velle, qui renversera les frêles abris de la politique,
et deviendra à son tour la loi de l'humanité.
*
Qui opérera ces merveilles? La philosophie, la
science, l'action combinée de toutes les facultés
humaines. Le temps des sectes est passé. On ne se
convertit pas de la finesse au béotisme; n'aurait-on
été raisonnable qu'une heure, on se rappelle toujours
cette heure. Pour qu'une secte religieuse fût désor-
mais possible, il faudrait un large fossé d'oubli,
comme celui qui fut creusé par l'invasion barbare,
où vinssent s'abîmer tous les souvenirs du monde
moderne. Conservez une bibliothèque, une école, un
monument tant soit peu significatif, vous conservez
la critique, ou du moins le souvenir d'un âge criti-
que. Or, je le répète, il n'y a qu'un moyen de guérir
EN 1849. 329
de la critique comme du scepticisme, c'est d'oublier
son pâssé et de recommencer la vie sur un autre pied.
Voilà pourquoi toutes les sectes religieuses qui ont
essayé, depuis un demi-siècle, de s'établir en Europe,
sont venues se briser contre une sorte de ridicule.
Notre temps est si peu religieux qu'il n'a pas même
pu enfanter une hérésie ^ Tenter une innovation
religieuse, c'est faire acte de croyant, et c'est parce
que tout le monde désespère de voir renaître la foi,
qu'il devient de mauvais goût de rien changer au
statu quo en religion. La France est le pays du mondé
le plus orthodoxe, car c'est le pays du monde le
moins religieux. Si la France avait davantage le sen-
timent religieux, elle fût devenue protestante comme
l'Allemagne. Mais, n'entendant absolument rien en
théologie, et sentant pourtant le besoin d'une
croyance, elle trouve commode de garder le système
qu'elle rencontre sous sa main, sans se soucier de le
perfectionner ; car tenter de le perfectionner, ce se-
rait le prendre au sérieux, ce serait faire acte de
théologie ; or, il est de bon ton parmi nous de dé-
1. Ceci s'applique surtout à la France catholique. H n'en est pas
de même en Angleterre ni aux États-Unis. La formation de nou-
velles sectes, que les catholiques reprochent aux protestants comme
une marque de leur faiblesse, prouve, au contraire, que le sentiment
religieux vit encore chez ces derniers, puisqu'il y est créateur. Rien
de plus mort que ce qui ne bouge pas.
330 L'ÉTAT DES ESPRITS
clarer qu'on ne s'occupe pas de ces sortes de choses.
L'indifférence et l'orthodoxie se touchent. L'hérésiar-
que n'a donc rien à espérer de nos jours ni des ortho-
doxes sévères, qui l'anathématiseront, ni des libres
penseurs, qui souriront à la tentative de réformer
l'irréformable.
Il y a une ligne très-délicate au delà de laquelle
l'école philosophique devient secte : madheur à qui
la franchit I Â l'instant la langue s'altère, on ne parle
plus pour tout le monde, on affecte des formes mys-
tiquer, une part de superstition et de crédulité paraît
tout à coup dans les doctrines qui semblaient les plus
raisonnables, la rêverie se mêle à la science. Le philo-
sophe cesse de mériter son nom, s'il prétend devenir
le patriarche d'une petite église, si, désertant le grand
auditoire du genre humain, il aspire à jouer le rôle
facile et flatteur pour F amour-propre de grand prêtre
et de prophète dans des cénacles d'adeptes dont on
•
se demande parfois avec hésitation : a Sont-ils assez
naûifs pour être croyants ? » Le trait général des œu-
vres religieuses est d'avoir besoin pour être compri-
ses d'un sens spécial que tout le monde n'a pas»
d'être vraies ou belles pour les affiliés et non pour
tous les hommes. Des croyances à part, des sen-
timents à part entraînent un style à part, des ima-
ges à part. C'est assurément un admirable génie
EN 1849. 331
que saint Paul, et pourtant sont-ce les grands in-
stincts de la nature humaine, pris dans leur forme la
plus générale, qui font la beauté de ses lettres,
comme ils font la beauté des Dialogues de Platon,
par exemple ? Non. Sénèque ou Tacite, en lisant ces
curieuses compositions, ne les eussent pas trouvées
belles, du moins au même degré que nous, initiés
que nous sommes aux données de l'esthétique chré-
tienne. Le sectaire est fermé à la moitié du monde.
Toute secte se présente avec des limites; or, une
limite quelconque est ce qu'il y a de plus antipathi-
que aux bons esprits. Nous avons vu tant d'écoles se
succéder dans l'histoire, que nous ne pouvons nous ré-
signer à croire que l'une d'elles possède plus qu'une
autre la vérité absolue. Tout en reconnaissant vo-
lontiers que la grande originalité a été jusqu'ici sec-
taire, ou au moins dogmatique, nous voyons l'impos-
sibilité absolue de renfermer à l'avenir l'esprit humain
dans aucune de ces formes étroites qu'on appelle une
église. Car, avec une conscience aussi réfléchie que
la nôtre, nous aurions bien vite fait des rapproche-
ments, nous nous jugerions nous-mêmes comme
nous jugeons le passé, nous nous critiquerions tout
vivants. Le dogmatisme du sectaire est inconciliable
avec la critique ; comment s'empêcher de vérifier sur
soi-même les lois qu'on a observées dans le dévelop-
332 L'ÉTAT DES ESPRITS
pement des autres doctriBes. et comment concUier la
croyance absolue avec de telles arrière-pensées? Od
peut donc dire sans hésiter qu'aucune secte religieuse
ne naîtra désormais en Europe, à moins que des
races neuves, étrangères à la réflexion, n'étouffent
encore une fois la civilisation.
La question de l'avenir des religions doit donc être
résolue diversement, selon le sens qu'on attache au
mot de religion. Si l'on entend par ce mot un ensem-
ble de doctrines léguées traditionnellement, revêtant
une forme mythique et dogmatique, il faut dire, sans
hésiter, que les religions ne tiennent pas au fond
même de la nature humaine et qu'elles disparaîtront
un jour. Si, au contraire, on entend par ce mot une
croyance accompagnée d'enthousiasme, de dévoue-
ment et de sacrifices, il est indubitable que l'huma-
nité sera éternellement religieuse. Mais ce qui ne
l'est pas moins, c'est qu'une doctrine n'a désormais
quelque chance de faire fortune qu'en se rattachant
bien largement à la nature humaine, en écartant
toute forme particulière, en s'adressant à tout le
monde sans distinction d'adeptes ou de profanes. La
philosophie du xviii* siècle demeure ici notre éternel
modèle. Cette philosophie a changé le monde et
inspiré d'énergiques convictions, sans se faire secte
ou religion. La réforme religieuse et sociale viendra.
EX 1840. 333
poisqae tous rappellent ; mais elle ne viendra cTau-
cune secte; elle sera le finit da progrès de la science
et des efforts unis de l'humanité.
Ce n'est donc pas une exagération de dire que la
science renferme l'avenir de l'humanité, qu'elle seule
peut apprendre à l'homme sa destinée et lui ensei-
gner la manière d'atteindre sa fin. Jusqu'ici, ce n'est
pas la raison qui a mené le monde; c'est le caprice,
c'est la passion. Un jour viendrar où la raison éclairée
par l'expérience prendra son empire, le seul qui
soit de droit divin, et conduira le monde non plus
au hasard, mais avec la vue claire du but à atteindre.
Notre époque de passion et d'erreur apparaîtra alors
comme la pure barbarie, ou comme l'âge capricieux
et fantasque qui, chez l'enfant, sépare les charmes du
premier âge de la raison de l'homme fait. Notre
politique machinale, nos partis aveugles et égoïstes
sembleront des monstres d'un autre âge. On n'ima-
ginera plus comment un siècle a pu décerner le
titre d'habiles à des hommes prenant le gouver-
nement de l'humanité comme une simple partie
d'échecs. La science qui conduira le monde, ce ne
sera pas la politique. La politique, c'est-à-dire la
manière de gouverner l'humanité de la même façon
que l'on gouverne une machine ou un troupeau, dis-
paraîtra comme art spécial. La science maîtresse,
334 L'ÉTAT DES ESPRITS
le. souverain d'alors, ce sera la philosophie, c'est-
à-dire la science qui recherche le but et les condi-
tions de la société. Pour la politique, dit Herder,
l'homme est un moyen ; pour la morale, il est une
fin. La révolution de l'avenir sera le triomphe de
la morale sur la politique. Organiser scientifique-
ment l'humanité, tel est le dernier mot de la science
moderne; telle est son audacieuse mais légitime
prétention. De quoi a'étonnerait-on, quand on songe
que tout le progrès accompli jusqu'ici n'est peut-
être que la première page de la préface d'une œuvre
infinie ?
Eh bien, que tous ceux qui adorent encore quelque
chose s'unissent par l'objet qu'ils adorent. L'athée,
c'est l'homme frivole ; les impies, les païens, ce sont
les égoïstes, ceux qui n'entendent rien aux choses
de Diçu, âmes flétries qui affectent la finesse et
rient de ceux qui croient, âmes basses et terrestres,
destinées à jaunir d'égoïsme et à mourir de nullité.
Gomment, ô disciples du Christ, faites-vous alliance
avec ces hommes? Ahl ne vaudrait-il pas mieux
nous asseoir les uns et les autres à côté de la pauvre
humanité, assise morne et silencieuse sur le bord
du chemin, pour relever ses yeux vers le ciel, qu'elle
ne regarde plus? Quant à nous, le sort en est jeté;
et, lors même que la superstition et la légèreté, désor-
ri'-i
:.f^
i
^
L'AVENIR RELIGIEUX
DES SOCIETES MODERNES.
Beaucoup de personnes, de celles qu'on nomme
éclairées, sont arrivées de nos jours à un système
singulier. Persuadées que le bien suprême est l'uni-
verselle pacification, elles pensent que tout ce qui
divise les hommes doit être prévenu par l'État, et
elles ferment les yeux sur les questions qui trouble-
raient leur heureuse quiétude. La Chine est, sans
qu'elles le sachent, l'idéal qu'elles se proposent. Là,
chacun a son épithète officielle, chacun a droit après
sa mort à la considération dont il a joui pendant sa
vie ; tout magistrat y est intègre, tout préfet bon
administrateur; tous les rois ont été des pères : s'ils
ne l'ont pas été, nul ne l'ose dire, et l'on raconte
que, quand les vieux sages trouvaient la trace de
quelque méfait commis par les souverains, ils l'efTa*
çaient prudemment. La Chine apparaît de la sorte
22
338 L'AVENIR RELIGIEUX
au premier coup d'œil comme un paradis de sages,
et le xYiii** siècle, qui prit au sérieux cette niaiserie
obstinée des annales du Céleste-Empire, crut avoir
trouvé le peuple modèle. En réalité, la Chine, avec
ses mandarins, sa police par moments admirable,
ses concours de gradués, son instruction publique si
largement répandue, a toujours été inférieure à notre
Occident, même à ses plus mauvais jours. Quand
naus brûlions des hommes pour des subtilités théo-
logiques , nous étions fort loin assurément de cette
indifférence raisonnable pour les choses transcen-
dantes qui est, aux yeux d'un disciple de Gonfucius,
la condition essentielle du bonheur; mais il faut
prendre les races dans l'ensemble de leur histoire.
La Chine, par suite de son optimisme béat, meurt
non pas de vieillesse, mais d'une enfance indéfini-
ment prolongée. Les nations occidentales, qui ont
eu la fièvre ardente de l'absolu et du droit, l'inqui-
sition, le tribunal révolutionnaire, la terreur, sont
jeunes, maîtresses du monde. Capables de beaucoup
aimer et de beaucoup haïr, elles doivent à leurs
excès mêmes d'avoir dans le passé quelque chose à
détester et dans l'avenir un idéal à poursuivre.
Les mots de foi et d'espérance ont pour elles un
sens : ce sont des races dogmatiques, habituées à
préférer mille choses à la vie, possédées d'une con-
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 339
fiance invincible en ce qu'elles croient la vérité.
Ce que les politiques superficiels du siècle dernier
et du commencement de celui-ci admiraient le plus
dans les institutions de la Chine, c'était l'écart pru-
dent où la législation avait eu soin de tenir les ques-
tions religieuses. Une sorte d'académie des sciences
morales réglant une fois pour toutes les relations de
l'homme avec l'infini, un pouvoir central étendant
une prudente prohibition sur tout ce qui pouvait
monter les têtes et amener des discussions, une reli-
gion de cérémonies et d'innocentes parades, leur
parurent le chef-d'œuvre d'une administration sage.
Dans la persuasion plus ou moins avouée que le but
de la vie est de jouir, on regardait comme des impor-
tuns ceux qui rappelaient les problèmes d'un ordre
supérieur. Luther et Calvin étaient des hommes
dangereux, qui avaient fait verser beaucoup de sang.
Peu s'en fallait qu'on ne reprochât à Pilate d*avoir
agi avec trop de faiblesse, erî n'arrêtant pas le chris-
tianisme, et aux commissaires de la police romaine
de n'avoir pas exercé une surveillance assez active
sur les catacombes. Toute propagande fut un délit.
Un des articles organiques du Concordat portait que
les prédicateurs ne devaient se permettre dans leurs
instructions aucune inculpation directe ou indirecte
contre les autres cultes autorisés par l'État.
340 L'AVENIR RELIGIEUX
Des réactions vives, et en apparence opposées, ont
prouvé que cette tendance étroite de quelques esprits
n'était nullement celle de l'Europe, et que l'Occident
ne se résignera jamais, pour vivre en paix, à n'avoir
plus de motif de vivre. La lutte changera mille fois
de face, les partis abandonneront, il faut l'espérer,
les armes déloyales dont ils se sont trop souvent
servis; mais la guerre ne finira pas. Quelles sont les
formes que revêtira l'étemel discord dont Dieu
même a semé les germes dans l'humanité? Si les
religions ont un avenir, quel est cet avenir? Com-
ment limiter sans l'éteindre le foyer d'incendie que
toute grande société porte en son sein? Comment les
proportions des familles religieuses qui se partagent
le monde peuvent-elles être modifiées? Quelques
livres récents ont appelé l'attention sur tous ces
points. Un écrivain connu depuis longtemps par des
ouvrages d'une pensée individuelle et hardie, M. Sal-
vador, a publié sur les questions religieuses un des
livres les plus originaux qui aient paru depuis des
années*. Un jeune et brillant publiciste, dont le
noble cœur sait comprendre tout ce qui est libéral,
M. Prevost-Paradol, en réimprimant un écrit publié
il y a près de quarante ans par un des hommes de la
1 . Paris, Rome et Jérusalem, ou la question religieuse au xijl* siècle,
par M. de Salvador. Paris, 1860.
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 341
génération passée qui eurent le plus de pressenti-
ments de l'avenir, y a joint des vues pleines de jus-
tesse et de force sur l'état des diverses communions
chrétiennes *. Un anonyme a exposé avec une vigueur
remarquable les conséquences qui résultent de notre
législation des cultes, et montré ce qu'il faut entendre
par la liberté religieuse *. Enfin des événements
contemporains qu'on ne discutera pas ici, car il y a
de la gaucherie à proposer, sans être consulté, des
solutions pour des problèmes qu'on n'a pas soulevés,
des issues pour des situations qu'on n'a pas faites,
ont montré combien les questions religieuses sont
encore mêlées au mouvement du monde, combien la
politique en doit tenir compte, et combien les
maximes suivies jusqu'ici sont devenues insuffisantes
en présence des faits nouveaux qui se sont produits.
Il faut rechercher si l'on est autorisé à tirer de tous
ces faits quelques lumières sur les transformations
possibles du code religieux de l'humanité.
1. Du Protestantisme en France, par Samuel Vincent, avec une
introduction de M. Prevost-Paradol. Paris, 4859.
2. La Liberté religieuse et la Législation actuelle. Paris, 1860.
342 L'AVENIR RELIGIEUX
I.
La première question qui se présente quand on
réfléchit sur T avenir religieux du monde est celle-ci :
Peut-on croire qu'il apparaîtra une forme religieuse
nouvelle, expression complète et originale des besoins
des temps nouveaux, ou bien ces besoins cherche-
ront-ils à se satisfaire en modifiant diversement les
cultes existants? En d'autres termes, en dehors du
judaïsme, du christianisme, de l'islamisme, qui
occupent à eux seuls depuis douze cents ans le champ
clos de la civilisation, se formera-t-il une autre reli-
gion n'ayant pas plus de lien avec ces trois-là que
Jésus n'en eut avec Moïse, et Mahomet avec Jésus?
Ce problème prend dans le livre de M. Salvador un
relief singulier. A égale distance et de l'orthodoxie,
qui se renferme dans les symboles de l'une des trois
religions, et de la libre symbolique, qui les interprète
en des sens de plus en plus raffinés, et du déisme,
qui n'en garde que le squelette desséché, et de la
critique, qui cherche à en saisir la valeur dans l'en-
semble total du mouvement de l'humanité, M. Sal-
vador occupe une place à part au milieu du travail
. m __^ m
DES SOCIETES MODERNES^ Ut
religieux de notre temps. Si, comme le pensent
quelques personnes, notre mal à tous est d'être trop
historiens, M. Salvador peut passer pour tout à fait
exempt du commun défaut de ses contemporains.
Nature entière, grande, forte, pleine de race, s'in-
quiétant peu de faire sourire, se souciant médiocre-
ment de nos nuances, de notre exactitude, étranger
à cette fine intuition du passé que la critique alle-
mande a inaugurée, M. Salvador est vraiment un
original, un rénovateur religieux. Il ne connaît qu'à
demi, il associe librement, il combine. Sa place eût
été au XVI* siècle, en Hollande, à côté des Spinoza et
des Acosta; égaré en un siècle d'analyse, je crains
qu'il ne reste une apparition stérile. Le premier en
France, M. Salvador aborda le problème des origines
du christianisme. Il le fit avec une érudition insuffi-
sante, mais avec un vif sentiment de quelques-unes
des données du problème. Nous sera-t-il permis de
le dire ? il y portait un don de race, cette espèce de
coup d'œil politique qui a rendu les Sémites seuls
capables de grandes combinaisons religieuses. Cette
race saisit les lignes générales des choses humaines,
non comme nous par l'analyse et l'étude érudite
des détails, mais par une sorte de vue sommaire,
comme Élie du haut du Carmel. La philosophie
de l'histoire est une œuvre juive et en un sens la
344 L'AVENIR RELIGIEUX
dernière transformation de l'esprit prophétique, la
prophétie, vers l'époque des Séleucîdes, devenant
vision apocalyptique, et la vision apocalyptique, telle
que nous la trouvons pour la première fois chez
l'auteur inconnu du livre de Daniel, étant l'antécé-
dent immédiat de l'abbé Joachim, de Bossuet, de
Vico, de Herder*. Quand on étudie la philosophie de
l'histoire des musulmans dans les Prolégomènes
d'Ibn-Khaldoun, que vient de traduire M. de Slane,
on est étonné des grandes vues d'ensemble que ces
sortes de religions unitîdres surent inspirer bien
avant qu'aucune idée d'une science exacte de l'histoire
se fût développée. Abd-el-Kader, de nos jours, a
conservé au plus haut degré cette faculté de sa race ;
c'est le prophète de l' arrière-saison sémitique, le
Jérémie de l'islam. M. Salvador m'apparait parfois
sous un jour analogue. Si vous le prenez par le côté
de l'exactitude et de l'esprit positif, vous le trou-
verez bizarre, souvent puéril. Ses spéculations, em-
preintes de ce genre d'imagination abstraite qui
caractérise le peuple juif, sont souvent arbitraires ;
elles rappellent Philon et la cabbaie. Mais il faut se
rappeler que la première condition pour les combi-
1. La théorie des « quatre empires n, qui, depuis Bossuet, est la
base de la théorie historique enseignée dans nos écoles, a été ex-
primée pour la première fois dans le livre de Daniel.
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 345
naisons fécondes, c'est Ta peu près. Mahomet n*eut
pas si bien amalgamé le christianisme et le judsasme,
s'il avait su lire et si la Bible lui avait été connue
directement. La combinaison religieuse de l'avenir,
en supposât que l'avenir nous réserve à cet égard
quelque surprise, ne viendra certainement pas de
critiques et de théologiens. Des têtes ardentes, voyant
les choses à travers le voile de leurs rêves pas-
sionnés, sont pour cela bien mieux préparées.
M. Salvador est sans contredit l'homme de notre
temps qui a conçu la rénovation du dogme de la façon
la plus large. Quelquefois il rappelle saint Paul par
la chaleur de son âme, son ardeur révolutionnaire en
religion, et la facilité avec laquelle il se meut au
milieu de la confusion. Médiocre historien, il nous
surpasse tous par l'entente pratique des choses reli-
gieuses. Nous sommes pour la plupart trop chrétiens
pour n'avoir pas en religion quelque préjugé, quelque
attache d'habitude ou de sympathie. M. Salvador est
presque à notre égard ce que devaient paraître les
juifs aux psuens de la Grèce et de Rome : un incré-
dule, un homme dégagé de la tradition, un railleur
des dieux. Quelle vivacité originale dans le récit de
sa vocation religieuse M Quel prophète d'Israël a
1. Paris, Rome et Jérusalem, tome I«', pages 243 et suivantes.
346 L'AVENIR RELIGIEUX
plus hardiment affirmé l'avenir de sa race? « Avance»
dit-on au juif, et déclare-nous quel est ton nom,
— Mon nom? Je m'appelle juif, mot qui signifie
louangeur y célébreur invariable de l'Être, de l'Unique,
de l'Éternel*. — Ton âge? — Mon âge? Deux mille
ans de plus que Jésus-Christ. — Ta profession ? — Je
laisse à l'écart les tristes professions qui m'avaient
été faites, et dont je ne manifeste encore que trop
l'empreinte et les conséquences; maïs ma destination
à moi, ma profession traditionnelle est celle-ci : je
garantis la sainte imprescriptibilité du nom de la loi,
et je suis le conservateur vivant de la noblesse
antique et de la légitimité attachée par droit divin au
nom, au propre nom du peuple. — Lève la main et
promets de parler sans haine et sans crainte, de dire
la vérité, toute la vérité. — Je sais de science cer-
4;aine que, malgré ses admirables grandeurs, Rome
€St une cité usurpatrice, qu'elle n'est pas la vraie
Jérusalem. Pour la gloire universelle de Dieu, de
même que dans les intérêts positifs du monde, Rome
doit être providentiellement transformée, doit être
souverainement remplacée. Je sais de science cer-
taine qu'il faut que la divinité de Jésus-Christ soit
modifiée à fond ou rectifiée ouvertement dans une
1. Le philologue aurait ici des réserves à faire.
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 347
isainte et large mesure. Après avoir rendu au peuple
ce qui appartient au nom du peuple, rendez à l'Éter-
nel ce qui n'appartient qu'au nom de l'Éternel. Je
sais aussi, et depuis longtemps, qu'il y aura lieu pour
les autres nations de rompre un nouveau pain,
d'inaugurer le vrai repos, le vrai sabbat de l'Éternel,
de célébrer de nouvelles pâques. Voilà mon libre et
légitime témoignage. Et, de plus, les choses que je
sais par l'esprit de tradition, par l'esprit de justice
et d'intelligence, ces choses-là, je les veux d'une
volonté inébranlable, et elles seront par l'esprit de
force morale i par nécessité suprême et divine auto-
rité. »
Tout ce qui a été fait de grand dans le monde a été
fait au nom d'espérances exagérées, et le peuple juif a
des côtés si étranges qu'il ne faut jamais légèrement
parler de lui. Cependant il est des passés si glorieux
qu'ils excluent jusqu'à la pensée d'un avenir. Com-
ment parler de l'avenir d'Athènes? Quel destin pour
la Grèce ne sera pas obscur, si l'on songe à ce qu'elle
a été? Pour le même motif, je n'admets guère qu'à
propos des juifs on parle d'autre chose que de ce
qu'ils ont fait. Depuis Jésus-Christ, les juifs, selon
moi, n'ont servi qu'à conserver un livre. Du jour où
ils ont transmis la Bible hébraïque à la science euro-
péenne, du jour où ils ont appris l'hébreu à Reuchlin
348 L'AVENIR RELIGIEUX
et à Luther, ils n'ont plus rien eu d'essentiel à faire.
Certes, depuis ce temps-là, lé judaïsme a donné au
monde une remarquable proportion d'hommes excel-
lents, distingués ou même de premier ordre ; mais
c'est là un privilège qu'il partage avec toutes les
Églises peu nombreuses. Les petites Églises devien-
nent, par la force des choses, des aristocraties où la
lumière se fait plus promptement, et où les préjugés
sont plus faciles à percer/
Tout en admirant autant que M. Salvador le rôle
du peuple juif dans le passé, je ne puis donc par-
tager ses vues sur le rôle qu'il lui attribue dans
l'avenir. Je crois à une réforme du christianisme;
mais cette réforme ne consistera pas à revenir au
judaïsme. En général, M. Salvador ne se fait pas une
idée suffisante de la forte originalité du christianisme
pris dans son ensemble. Je persiste à penser, malgré
quelques vives répliques S que le christianisme est
non la continuation du judaïsme, mais bien une réac-
tion contre l'esprit dominant du judaïsme opérée dans
le sein du judaïsme lui-même. Quelles qu'aient été
à cet égard les vues du fondateur, il faut bien recon-
naître que l'attitude de saint Paul, et plus encore
la direction qui prévalut dans les Églises primitives,
i . Tome I*', pages 90 et suivantes.
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 349
ne prêtent à aucune équivoque. Le judaïsme fournit
le levain qui provoqua la fermentation, voilà tout.
L'élément hellénique et romain d'abord, puis l'élé-
ment germanique et celtique prirent complètement
le dessus, s'emparèrent exclusivement du christia-
nisme, et le développèrent dans un sens fort différent
de ses origines premières. Schleiermacher et l'école
catholique de Munich, M. Lassaulx par exemple,
sont dans le vrai quand ils proclament que Socrate
et Platon sont bien plus nos ancêtres et plus près
de Jésus-Christ que les rudes bédouins jdu temps
de Josué et de David, ou que les juifs de la ligne
pharisaïque (les vrais juifs), étroits, haineux, animés
d'un fort esprit d'exclusion. M. de Bunsen est dans
le vrai quand il pense que le perfectionnement suc-
cessif du christianisme doit consister à s'éloigner
de plus en plus du judaïsme pour faire prédominer
dans son sein le génie de la race indo-européenne.
Il y aurait injustice à oublier le service de premier
ordre que le peuple juif et le peuple arabe ont
rendu à l'humanité en tranchant d'un coup de ciseau
hardi F écheveau inextricable des mythologies an-
tiques; mais c'est là un service négatif, qui n'a eu
sa pleine valeur que grâce à l'excellence des races
européennes. L'islamisme, qui n'est pas tombé sur
une terre aussi bonne, a été en somme plus nui-
350 L'AVENIR RELIGIEUX
sible qu'utile à l'espèce humaine ; il a tout étouffé
par sa sécheresse et sa désolante simplicité. Le chris-
tianisme n'a échappé à ce danger que parce que
l'élément sémitique a toujours été en lui très-com-
battu et a fini par être à peu près éliminé.
Par suite de ses tendances plus juives que chré-
tiennes, M. Salvador porte, dans sa manière de juger
les questions religieuses, un esprit très-absolu. Il est
injuste pour le protestantisme, parce qu'il ne le voit
pas afficher de prétention au droit divin en toute
chose; il ne comprend pas l'avenir du christianisme
libre tel que les peuples germaniques le conçoivent;
il ne tient pas assez de compte de l'Angleterre, des
États-Unis ; il ne s'aperçoit pas de l'envahissement
du monde par la race anglo-saxonne. La séparation
du spirituel et du temporel, dont la société juive et
la société musulmane n'eurent guère d'idée, et qui a
été le salut de l'Europe chrétienne, M. Salvador ne
l'admet qu'avec réserve. Il voudrait (ce dont Dieu
nous préserve!) que ces deux pouvoirs pussent
retrouver un jour leur unités Une certaine tendance
théocratique se fait jour cà et là. En cela, M. Sal-
vador se montre encore un vrai Sémite. Les deux
grandes formes de la civilisation sémitique ont cela
4. Tome P', page 105.
de prcqnre qu'ciieb i^^u
civil dans h sbd& l\. sk^
pour le Juif coHibt i»c--
Dieu : BVStôiK oeiti'jr-
nmsiiliiiaiiB au âesnoij
lie ni de tgmpffratigi^.
sodé^ qu Q&re l'ism
La liiéociaik. eL aiu:^
spiiîtiielie. jiia:. aiL *:?-
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elle ne peir pruuau- -
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apparence si imasuui^ • r
car^ sdon oeiH iu£l^»-:
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Là^lagraoo^ •-- —
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fonder; il boin^^'z -
un symbole tr. t •■-
voudrioiïs qiHr •--*:.- - .
drions de trc . *---. -
liberté. CftutU"
L .
352 L'AVENIR RELIGIEUX
vador aime l'unité. Pour nous, au contraire, la divi-
sion est la condition de la liberté. Il dépendrait de
quelqu'un de fondre les nations en une seule nation,
les Églises en une seule Église, les sectes, les écoles,
en une seule secte, en une seule école, qu'il faudrait
s'y opposer. Le vieux monde romain a péri par
l'unité, le salut du monde moderne sera sa diversité.
M. Salvador invite le siècle à regarder vers l'orient
et le sud ; nous autres, nous lui disons : Fuyez vers
le nord et vers l'ouest. L'Orient n'a jamais rien pro-
duit d'aussi bon que nous. Qu'y a-t-il de juif dans
notre christianisme germanique et celtique, dans
saint François d'Assise, dans sainte Gertrude, saint
Bernard, sainte Elisabeth, et plus récemment dans
Vincent de Paul, Schleiermacher, Ghanning? Est-ce
à ces fleurs écloses au souffle romantique et char-
mant de nos mers et de nos montagnes que vous
comparerez vos Esther et vos Mardochée? Qu'y a-t-il
de juif dans le livre A.qY Imitation^ dans la vie monas-
tique, cet élément si capital du christianisme, dans
la pauvreté, cette charmante vertu toute chrétienne,
dans nos saints de l'époque mérovingienne, nos vrais
saints? Restons Germains et Geltes; gardons notre
« évangile éternel » , le christianisme tel que l'a fait
notre verte et froide nature. Tout ce qu'il y a de
bon dans l'humanité s'y est grefie, tout progrès moral
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 353
s'est identifié avec lui. Une sorte de crudité native,
et comme un péché originel, distingue les pays et
les races sur lesquels cette excellente discipline n*a
point passé. Remarquons, d'ailleurs, que le fait his-
torique des origines est ici peu de chose, que la
biographie est d'intérêt secondaire : l'idée est tout
en pareille matière. Il sortirait de dessous terre un
document qui montrerait que l'estime personnelle
qu'on a faite jusqu'ici d'Aristote a été exagérée, qu'il
n'est pas l'auteur des écrits ou des doctrines qu'on
lui attribu e, nous n'en resterions pas moins aristo-
téliciens. Le nom propre n'est ici qu'une marque d'ori-
gine, dont l'exactitude n'importe qu'à l'érudit.
La question religieuse de l'avenir se trouve ainsi
fort limitée. Aucune grande création religieuse com-
plètement originale ne naîtra dans notre civilisation .
Les tentatives dans le genre du saint-simonisme
reposent sur un malentendu; elles veulent appliquer
le nom de religion à des choses qui n'ont rien de
religieux, telles que le bien-être, l'industrie. Où
trouver en tout cela la part de l'abnégation, du
dévouement, le sacrifice du réel à l'idéal, qui est l'es-
sence même de la religion? Les tentatives de l'école
révolutionnaire ne sont pas moins entachées d'erreur.
La Révolution est un fait tout profane ; son dernier
mot, c'est le code civil. Si l'Amérique renferme
23
354 L'AVENIR RELIGIEUX
encore assez d'ignorance et d'énergie de nature poui'
qu'il puisse y éclore un de ces mouvements singu-
liers qui n'ont guère de titre à la créance que d'avoir
résisté aux sarcasmes de deux ou trois générations»
on peut affirmer que le rationalisme environnant
çera néanmoins assez fort pour les empêcher de dou-
bler le cap après lequel la foi aveugle devient tradi-
tion. Les religions, comme l'araignée, ont besoin
d'un point d'attache pour suspendre leur toile. Ce
point d'attache manquera aux essais nouveaux. Le
christianisme seul reste donc en possession d'un
avenir. Seulement, le christianisme est tout un
monde : il faut, pour se faire une idée de ses révo-
lutions futures, étudier son état actuel et la propor-
tion des partis qui se sont formés dans son sein.
IL
De tout temps, le christianisme a été très-divisé.
Résultat de trois siècles d'efforts individuels, il trouva
le principe de sa force dans cette division même et
dans l'extrême activité qu'elle produisait. L'organi-
sation primitive du christianisme fut en quelque sorte
municipale, chaque Église existant par elle-même et
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 335
toutes les Églises communiquant entre elles par des
épîtres et des envoyés reconnus. Les Églises ne firent,
à vrai dire, que continuer le vaste système de syna-
gogues qui couvrait l'empire à l'époque d'Auguste,
et qui s'est continué chez les juifs jusqu'aux temps
modenies. La vie intime des communautés juives, au
moyen âge et encore de nos jours dans les pays où
le judaïsme a conservé son organisation originale,
est le modèle de ce qui se passait dans les Églises du
temps de saint Paul : mêmes rivalités, mêmes cabales,
même éveil sur les questions de doctrine, de disci-
pline, de hiérarchie. « Les Églises » ont devancé
« l'Église )), et même quand celle-ci, dévenue offi-
cielle, cherche à reproduire dans son sein l'unité de
l'empire, la division s'opère par un autre côté. Un
parti d'opposition rationnelle se fait jour sous le
nom d'arianisme et balance pendant près d'un siècle
la destinée de l'Église orthodoxe. Quand ce type de
christianisme , trop avancé pour le temps, disparaît,
sauf à revivre mille années après, une opposition
bien plus profonde, celle qui tient aux races, com-
mence à se manifester. L'Église se coupe selon la
division des deux grandes familles du monde an-
tique. Ce^que Rome impériale n'avait pu faire, Rome
chrétienne ne le put davantage. De même que la
langue latine, à l'heure où elle étendait ses conquêtes
356 LAVENIR RELIGIEUX
jusqu'en Ecosse, s'arrêtait à Naples, devant la ligne
grecque du midi de l'Italie; de même l'Église ro-
maine se trouva impuissante devant l'Église grecque.
Photius ne fit qu'obéir à une nécessité historique; la
séparation était faite depuis Constantin. Ces deux
branches du christianisme continuent leur propa-
gande durant tout le moyen âge : l'une s'assimile les
peuples germaniques, l'autre les peuples slaves;
longtemps elles se disputent l'empire. L'Église
grecque, supérieure en culture à l'Église latine jus-
qu'au X® ou XI® siècle S lui devient très-vite infé-
rieure du côté de la force morale : l'islamisme
l'écrase; les Slaves, qu'elle s'est affiliés, se réveillent
tard ; le latinisme, au xvi® siècle, prend une immense
supériorité. Cette supériorité aboutit, comme toutes
les renaissances, à une scission. Le grand réveil
chrétien, le protestantisme, se produit dans l'Église
latine. La force, la profondeur, la liberté du génie
germanique éclatent. Ce génie, qui ne s'était assu-
1. La première moitié du moyen âge latin n'a pas un homme d'une
aussi vaste lecture ni d'une aussi belle instruction que Photius. Au
XII'' et au xni* siècle, l'Occident est supérieur ; aucun Byzantin n'é-
gale Abélard et Roger Bacon. Cependant, au xiv« et au xv« siècle,
les Grecs sont encore nos maîtres; c'est à eux en grande partie
qu'on doit la renaissance italienne. Pléthon, Manuel Paléologue et
Bessarion étaient après tout les premiers hommes de' leur temps
pour la culture de l'esprit.
DES SOCIETES MODERNES. 357
jetti qu'à regret au gouvernement spirituel de
Rome, réclame ses droits et se crée un christianisme
à sa manière, lequel, après beaucoup de tâtonne-
ments, arrive, vers la fin du xviii' siècle et au xix®,
à une hauteur inconnue jusque-là. L'Allemagne
à cette époque réalise la plus belle religion qui ait
été professée, et cette religion s'appelle toujours
christianisme. Ainsi, à côté des deux vieilles ortho-
doxies, grecque et latine, qui restent enchaînées dans
leurs symboles, se produit une nouvelle forme de
christianisme, dont la dernière conséquence, qui est
le christianisme libre, ne s'aperçoit que de notre
temps. Trois puissances destinées à toujours se com-
battre sans jamais s'anéantir ni même s'affaiblir, à
plus forte raison sans pouvoir se réunir, divisent la
chrétienté, et, en la préservant de toute domination
exclusive, assurent son avenir, j'ose dire aussi l'ave-
nir de la philosophie et de la liberté.
Cette triple division de la famille chrétienne, en
effet, n'est pas, comme l'arianisme, le pélagia-
nîsme, une simple division de sectes : elle corres-
pond à des divisions naturelles, à celles que trace
dans le monde civilisé la séparation des races la-
tines, germaniques, gréco-slaves. L'Angleterre tout
entière se laisserait séduire à la critique inintelli-
gente du docteur Pusey, qu'elle ne se réconcilierait
358 L'AVENIR RELIGIEUX
pas avec le pape. Les théologiens grecs et latins s'en-
tendraient sur fîUoquCy que Rome pour cela ne régne-
rait pas à Moscou* L'inutilité des efforts que ces
trois Églises ont faits pour s'absorber est désormais
démontrée. Au moyen âge, l'Église latine pèse sur
l'Église grecque et sur les petites Églises orientales,
qu'on peut considérer comme des annexes de l'Église
grecque, du poids de sa supériorité militaire ; depuis
le XVI® siècle, elle pèse encore sur elles du poids de
sa diplomatie et de toute l'importance que lui donne
parmi les Slaves la possession de la Pologne. Elle
détache du tronc oriental des branches entières.
Arméniens unis, Maronites, grecs unis. Les Turcs in-
fligent à l'Église grecque im affront en apparence éter-
nel. Mais voici qu'au bout de quatre ou cinq cents ans,
l'Église grecque ressuscite. Une conquête qui pendant
des siècles sembla de peu d'importance, celle des
Russes, lui confère en un jour un principat égal à
celui des Latins. La race Imaginative et résistante
des Slaves se substitue à la race grecque affaiblie, et,
au bout de dix siècles, l'œuvre de Photius se re-
trouve comme un phénomène capital de l'histoire du
monde. Le protestantisme ne s'est pas montré moins
obstiné : Philippe II, Pie V, le duc d'Albe, les jésuites,
Louis XIV s'y sont brisés ; l'hérésie, qu'on proclamait
exterminée, est restée maîtresse des parties les plus
DES SOCIÉTÉS BV>DëRNES. 359
vivantes de TEurope. Rien donc ne sortira de la
lutte réciproque des trois familles chrétiennes : leur
équilibre n'est pas moins assuré que celui des trois
grandes races auxquelles le monde appartient ; leur
division préservera l'avenir contre les excès d'un
pouvoir religieux - trop fort, comme la division de
l'Europe doit empêcher à jamais le retour de cet
orbis romanusy de ce cercle fermé, où nul recours
n'était possible contre la redoutable tyrannie qu'en-
gendre toujours l'unité.
La propagande de ces trois grandes Églises sur
les portions non encore chrétiennes du monde chan-
gera-t-elle quelque chose à leur situation respec-
tive? En d'autres termes, quel est l'avenir des mis-
sions catholiques, gréco-russes et protestantes? Une
constante expérience permet de s'exprimer sur ce
point avec beaucoup de précision. Peu de dévoue-
ments sont aussi respectables que celui du mission-
naire ; peu d'institutions ont rendu et peuvent
rendre aux sciences historiques et géographiques
des services aussi grands que les établissements de
propagande. Si de nos jours les missions protes-
tantes remplissent presque seules ce noble rôle, par
suite de la fâcheuse indifférence pour les sciences
que montrent trop souvent les missionnaires catho-
liques, il ne faut pas oublier les belles missions
360 L'AVENIR RELIGIEUX
catholiques du xvm® siècle, celles des jésuites en
Chine, celles des missionnaires italiens dans l'Inde
et au Thibet, les Horace délia Penna, les Paulin de
Saint-Barthélémy, les Tieffenthaler. Mais, une fois
cet hommage rendu à un courage digne d'admira-
tion et à de réels services, il faut reconnaître que
les missions modernes n'ont eu sur l'histoire reli-
gieuse du monde que des effets de second ordre.
Cette façon d'agir en colporteur isolé de la vérité
convient aux grands apostolats fondateurs qu'on
trouve à l'origine de toutes les religions; elle est
insuffisante quand le premier feu de la création est
passé. Saint Paul de nos jours ne se ferait pas mis-
sionnaire. On ne citerait pas une communauté chré-
tienne sérieuse qui soit l'œuvre des missions mo-
dernes. Les Églises de la Chine et du Japon étaient
bâties sur le sable. Ni l'héroïsme de François
Xavier, ni l'habileté et parfois la largeur d'esprit
des jésuites n'ont pu les empêcher de crouler. Les
efforts pour attaquer les grandes religions de l'Asie,
l'islamisme, le brahmanisme, le bouddhisme, la
religion lettrée de la Chine, ont été impuissants.
Ce n'est pas vers le christianisme que l'Afrique
semble se tourner ; à l'heure qu'il est, par une coïn-
cidence singulière, elle se convertit d'un bout à
l'autre à l'islamisme. Quant aux races sauvages.
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 361
ces tristes survivants d'un monde en enfance, à
qui Ton ne peut souhaiter qu'une douce mort, il
y a presque dérision à leur appliquer nos formu-
laires dogmatiques. Avant d'en faire des chrétiens, il
faudrait en faire des hommes, et il est douteux qu'on
y réussisse. On style le pauvre Taïtien à aller à la
messe ou au prêche ; on ne corrige pas l'irrémé-
diable mollesse de^son cerveau, on le fait mourir de
tristesse ou d'ennui. Oh! laissez ces derniers fils de
la nature s'éteindre sur le sein de leur mère ; n'in-
terrompez pas de nos dogmes austères, fruit d'une
réflexion de vingt siècles, leurs jeux d'enfants, leurs
danses au clair de lune, leur douce ivresse d'une
heure ! La grande erreur des jésuites, cette idée
que l'éducation de l'homme se fait par le dehors,
au moyen de procédés artificiels et de machines
pieuses, est au fond de toutes les missions. On
crée des Paraguay, des joujoux d'enfant, et l'on
croit faire revivre l'Éden!
Est-ce à dire que toute espérance d'agrandisse-
ment soit fermée pour le christianisme? Non certes.
Si nous prenons l'état géographique du christia-
nisme vers Tan 1500 et si nous le comparons à ce
qu'il est de nos jours, nous sommes frappés de ses
vastes accroissements; mais ces accroissements ne
sont pas dus aux missions : ils sont dus à la propa-
362 L'AVENIR RELIGIEUX
gation de la race européenne, en d'autres termes, à
la conquête et* à la colonisation. La conquête et la
colonisation renferment tout le secret de l'avenir du
christianisme ; il faut voir laquelle des trois commu-
nions chrétiennes peut se promettre sous ce rapport
les plus grands avantages.
On ne peut nier que le protestantisme ne se pré-
sente ici avec une certaine supésiorité. Les nations
colonisatrices sont presque toutes protestantes; le
protestantisme, par son esprit d'individualité, parla
simplicité de son culte, par son peu de besoin de com-
munier avec le reste de la chrétienté, semble par
excellence la religion du colon. Avec sa bible, l'An-
glais trouve au fond de l'Océanie l'aliment religieux
que le catholique ne peut recevoir sans tout un éta-
blissement officiel d'évêques et de prêtres. « Sur dix
hommes, dit très-bien M. Prevost-Paradol, qui, la
hache et le fusil à la main, s'avancent dans des soli-
tudes inexplorées, y établissent leur demeure et
bientôt une cité, y fondent une famille et bientôt un
État, un seul à peine appartient à l'Église romaine,
et le plus souvent, s'il n'en sort pas lui-même, il n'y
maintient pas ses enfants^. » Aussi le protestantisme
1. On estime.que, si les catholiques qui émigrent aux États-Unis
étaient restés fidèles à leur culte, ils formeraient une population
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 36^
a-t-il bénéficié des meilleures conquêtes que le chris-
tianisme ait faites, les États-Unis, FAustralie, les
Indes hollandaises, le cap de Bonne-Espérance.
L'Hindoustan et la Chine ont même reçu une forte
semence protestante. Presque toute TOcéanie semble
destinée à devenir protestante, et ce 'qu'il y a de plus
grave, c'est que ces riches dépôts de race anglo-
saxonne jetés au bout du monde colonisent et fructi-
fient à leur tour avec une /idmirable fécondité. Il y a
là une sourde conquête dont les résultats sont incal-
culables. — On se -tromperait cependant si l'on
*■ croyait que, dans ce partage de la terre par la race
Je Japhet, les deux Églises orthodoxes n'ont pas
tussi, à la suite de la politique, d'importantes con-
[uêtes à accomplir.
La Russie, en effet, gagne à l'Église grecque des
ï ibus nombreuses dans le nord et le centre de
Vsie; les populations bouddhiques paraissent ap-
ïlées à se souder à la branche orientale de la
ciété chrétienne. Ces conquêtes se font sans vio-
ice et avec assez d'habileté. La Chine recevra pro-
jlement du même côté l'apport chrétien le plus
rgique. Enfin quelques petites chrétientés schis-
4
k .
500,000 âmes; or, les États-Unis ne renferment que 2 millions
tholiques, malgré Tamiexion du Texas et de la Californie.
36i ^AVENIR RELIGIEUX
matiques de l'Orient, les Arméniens par exemple,
semblent destinées à se rattacher à l'Église gréco-
russe, quand elles sortiront de leur isolement. On
voit quel énorme domaine semble ainsi dévolu à la
fBunille chrétienne qui un moment avait paru con-
damnée à périr.
Quant au catholicisme, si son avenir colonial est
moins brillant que celui du protestantisme, il ne faut
pas s'arrêter à cette vue partielle. Certes l'Amérique
espagnole et portugaise, le Canada, les Philippines,
ne valent pas les États-Unis ^t T Australie; mais,
sur tout le littoral de la Méditerranée, Rome peut
faire d'importantes conquêtes. Une Église qui est
celle de la majorité des Français ne peut manquer
d'être réservée à bien des fortunes imprévues et de
recevoir plus d'un glorieux reflet. Les écoles chré-
tiennes et les établissements charitables que le zèle
du catholicisme français multiplie en Orient, comme
pour combler l'effroyable lacune que l'islamisme
porte au cœur, ont de l'avenir. 11 est un élément,
d'ailleurs, sur lequel le catholicisme a beaucoup plus
de prise que le protestantisme, et même que l'Église
gréco-russe : je veux parler des petites communautés
chrétiennes déchirées ou flottantes que les désastres
de l'Église grecque l'ont empêchée de s'assimiler.
Abyssins, Coptes, Arméniens, jacobites et nestoriens
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 365
de Syrie. Rome, par ses apparences traditionnelles,
a des avantages auprès de ces Églises, et les dispu-
tera souvent avec succès à la Russie. La fidélité qu'elle
a su inspirer jusqu'à ces derniers temps aux Ma-
ronites est un fait très-caractéristique. La manière
abstraite dont le protestantisme aborde ces popula-
tions n'est pas, en général (il faut faite une exception
pour la belle mission américaine établie chez les nes-
toriens d'Ourmia), celle qui paraît la plus propre à
assurer auprès de chrétientés aussi abaissées un bien
solide succès. Enfin, l'Église romaine, si elle n'avait
perdu le secret de son habileté traditionnelle, aurait
certainement une magnifique partie à jouer dans la
crise que traversent les provinces de la Turquie
d'Europe. La majorité chrétienne des provinces
slaves et roumaines est en communion avec l'Église
orthodoxe. Mais l'espèce d'hégémonie religieuse que
la partie la plus corrompue de l'Église grecque (celle
qui se traiàe dans les fanges de Constantinople) a
toujours exercée sur ces provinces a soulevé, surtout
chez les Bulgares, une vive et légitime répulsion. Il
est douteux que le patriarche de Constantinople, le
jour où l'unité de l'empire ottoman sera détruite,
reste le centre d'unité religieuse des provinces slaves
et roumaines. L'Église latine, d'un autre côté, a dé-
ployé en Orient, dans ces dernières années, une poli-
366 L'AVENIR RELIGIEUX
tique si aveugle, qu'il est peu probable que ce riche
héritage doive lui échoir. Infidèle à son ancienne et
sage habitude * de conserver aux petites Églises qui
s'unissaient à elle, leurs usages, leur discipline et
leur liturgie, l'Église catholique, depuis quelque
temps, poursuit ou du moins laisse poursuivre par
ses agents les plus actifs, les jésuites, un but tout
à fait chimérique. Ce qu'elle veut, c'est de latiniser*
complètement les petites Églises, jadis dissidentes,
qui se sont réunies à elle; ce qu'elle veut, c'est
qu'un seul bréviaire et un seul missel puissent servir
d'un bout à l'autre du monde oriental. 11 est possible
que cette imprudence rompe le lien qui rattache à
Rome les Maronites et les grecs unis. Il est sûr au
moins qu'elle nuira beaucoup aux acquisitions que la
papauté aurait pu faire au milieu de la débâcle ter-
rible que va traverser l'Orient.
Cette débâcle sera un événement religieux encore
plus que politique. L'Église grecque et l'empire
ottoman avaient contracté une alliance intime. En
retour de l'argent qu'elle payait et des humiliations
qu'elle acceptait, le sultan garantissait à l'Église
i. On peut citer comme un modèle de cette politique le concor-
dat conclu en 1599 entre le légat Dandini et les Maronites.
2. « Latin », en Orient, n'est pas synonyme de « catholique ».
Les Maronites, les grecs unis sont catholiques et non pas latins.
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 367
grecque des provinces entières, dont les revenus
dédommageaient le haut clergé fanariote des cadeaux
simoniaques qu'il faisait au sultan et au grand vizir.
Si la Russie n'avait pris depuis un siècle en Orient
une attitude qui déjoue tous les calculs, on eût pu
craindre que la ruine de l'empire turc ne fût en
même temps la ruine de l'Église orthodoxe, l'unité
de cette dernière étant en partie constituée par la
Turquie* Mais la Russie conservera toujours à l'Église
orthodoxe une position de premier ordre, La propa-
gande catholique, trop souvent exercée sous le cou-
vert de la France , a d'ailleurs excité, depuis quel-
ques anné^, de fortes antipathies dans tout le
Levant. Nous inclinons à croire que le protestantisme
plutôt que l'Église de Rome héritera des populations
orientales qui, comme les Bulgares, tiennent FÉglise
de Constantinople pour une marâtre et désirent s'en
séparer.
Laissons ces considérations d'un ordre profane,
revenons à la conscience ; demandons à chacune des
trois grandes communions chrétiennes par quel pro-
gramme elle entend répondre aux exigences des
sociétés modernes, et quel compromis elle peut offrir
entre la tradition et les besoins nouveaux de l'esprit
humain.
368 LAVENIR RELIGIEUX
III.
Le christianisme a pris dans les sociétés humaines
trois positions qui répondent à peu près aux trois
familles que les races et l'histoire ont formées dans
le sein du christianisme lui-même.
Pendant les trois cents ans de sa lutte première,
le christianisme ne demanda naturellement rien à
rÉtat ; il fit ses affaires à lui seuL Persécuté par
l'État, il triompha à force de patience et força l'État
à signer une paix qui, par un singulier retour, fut
beaucoup plus onéreuse pour lui que pour l'État, Il
semble qu'il soit dans la nature du christianisme de
ne pouvoir être simplement libre et toléré. Dès qu'il
n'est plus persécuté, il devient religion officielle.
La machine romaine était si puissamment organisée,
que devenir la religion de l'État, c'était devenir une
fonction de l'État. En effet, depuis Constantin, dans
toutes les parties du monde qui suivent le sort du
vieil empire, l'Église est dominée par l'État. Les divi-
sions épiscopales sont calquées sur les divisions de
l'empire ; l'évêque de Constantinople, siège si mo-
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 369
derne, devient pape de rOrientparce qu'il estrévêque
de la cour, à peu près comme si Tévêque de Versailles
fût devenu primat des Gaules. L'Église grecque, qui
représente cette vieille tradition romano-byzantine,
en a gardé la trace ineffaçable ; la Russie en a hérité,
l'empereur y est chef absolu de la religion. Dans les
communautés chrétiennes soumises à la Turquie, par
un phénomène inverse, mais très-logique, l'Église
est devenue l'état civil ; le patriarche est un admi-
nistrateur civil autant que religieux nommé par le
sultan. La religion est devenue la nationalité, ou,
pour mieux dire, la formation de nationalités, dans
le sens que nous attachons à ce mot, a été rendue
impossible en Orient.
L'Occident eût, j'imagine, suivi la même ligne si
l'unité de l'empire s'y fût maintenue. Le monde
byzantin, dans sa décrépitude, nous représente au
fond ce qu'eût été l'empire d'Occident sans les bar-
bares, un monde dénué de liberté et du sentiment
de l'infini. Mais les Germains, en brisant l'empire et
en fondant des royaumes distincts, créèrent pour
l'Église des conditions meilleures. Chacun de ces
royaumes ne pouvant avoir la prétention de repré-
senter à lui seul l'Église universelle, on fut amené à
concevoir TÉglise et l'État comme deux choses dis-
tinctes, l'Église formant un ensemble plus étendu
24
370 L'AVENIR RELIGIEUX
^e l'État, savoir la catholicité , avec le pape pour
chef *. Le génie des grands papes italiens des xi* ^
xii* et xiii* siècles donna à ce système un cachet de
merveilleuse splendeur; l'Occident lui doit son irré-
vocable primatie. La distinction des ^eux pouvoirs
est pendant tout le moyen âge la condition du pro-
grès, la garantie d'une certaine liberté. Pour en ap-
précier la valeur, il faut jeter les yeux sur l'islamisme .
L'islamisme ne connaît pas la distinction des deux
pouvoirs; le monde musulman en a péri; il n'a eu ni
Jean Ghry sostome , ni Grégoire VU , ni Thomas Bec-
ket. On cite quelques belles résistances d'imams;
mais jamais de tout cela ne s'est formé un clergé
indépendant et jaloux de ses privilèges; jamais non
plus ne s'est constitué, en opposition avec l'ordre
religieux, un état civil bien défini. Si aujourd'hui la
Turquie fait de vains efforts pour constituer une
société fondée sur l'égalité des droits, c'est qu'elle
lutte contre un principe séculaire et fatal. Héri-
tier des khalifes, c'est-à-dire vice-prophète, le sul-
tan ne peut pas plus présider un État mixte, où
ci'oyants et infidèles auraient les mêmes droits,
que le pape ne pourrait, si la moitié de ses sujets
1. Sous Gharlemagne et les Othons, qui ramènent une sorte
d*unité pour Tempire d'Occident, TÉglise latine offre un aspect peu
différent de TÉglise grecque.
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 371
étaient juifs ou protestants, leuV faire une part
dans les congrégations romaines ou • le sacré col-
lège. La lutte du sacerdoce et de l'empire a été de
la sorte le fait générateur des temps modernes.
La théocratie et le despotisme absolu ont été rendus
impossibles. Si l'islamisme avait eu cette division
féconde, un monstre comme le khalife Hakem n'eût
pu se produire, et la science arabe n'eût pas été
étouffée par le fanatisme laïque, le pire de tous les
fanatismes.
Certes il s'en faut que le régime de division entre
les deux pouvoirs qui régna en Occident durant tout
' le moyen âge fût un régime de liberté. L'Église latine,
bien plus indépendante que celle d'Orient, ne fut pas
plus exempte que cette dernière d'un mal funeste,
conséquence de l'extrême énergie avec laquelle le
christianisme affirmait sa vérité divine, je veux dire
de l'intolérance. En brisant la vieille « religion
d'État n de l'empire romain, le christianisme mit à
sa place la « religion absolue )>. La dignité de la
conscience y gagna; mais des violences inconnues
jusque-là furent la conséquence de ce dogmatisme
exagéré, et, par un étrange renversement, cette
religion, dont la victoire avait été le triomphe de
la conscience, s'est trouvée être la religion qui a fait
couler le plus de sang. La raison en est simple : le
372 L'AVENIR RELIGIEUX
despotisme romain se souciait peu des âmes ; sa re-
ligion était un règlement de police , qui atteignait
peu la liberté philosophique. Le christianisme veut
les âmes, le dehors ne lui sufGt pas ; c'est aux con-
sciences qu'il porte le fer et le feu : de là un zèle
de conversion dont la vivacité ne connaît pas de
limites. L'empire romain n'a pas persécuté un seul
philosophe pour sa philosophie abstraite ; le moyen
âge chrétien a étouffé la liberté de la pensée par
d'atroces supplices. Des souverains que l'Église a
tenus pour des modèles apparaissent aux yeux de
l'histoire impartiale comme d'impitoyables bour-
reaux. Je ne prendrai pas pour exemple Philippe II, '
qui fut à la fois un tyran 'religieux et un tyran poli-
tique, un vrai Domitien. Je prendrai le plus hon-
nête homme peut-être qui ait régné, un vrai li-
béral, un souverain qui respecta tous les droits, et
dont la bonté de cœur n'a pas été surpassée : ssdnt
Louis est en religion un terrible persécuteur. Il est
si convaincu de la vérité de sa croyance, qu'il pose
en principe que l'homme laïque ne doit répondre
aux objections qu'il entend faire contre la foi qu'en
perçant le ventre de celui qui les fait*, et qu'il laisse
1. Voyez Joinville, dans le Recueil des Histoires des Gaules
et de la France, U XX, p. 198.
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 3i3
sans le moindre scrupule 1* horrible inquisition domi-
nicaine décimer ses sujets par « Timmuration » et le
bûcher en permanence. Dioclétien n'a pas fait cela ;
on n'a pas vu sous Dioclétien un tribunal suivre
contre les chrétiens une procédure aussi odieuse que
celle qui est prescrite dans le Directorium Inquisito-
rum de Nicolas Eymeric*. Aucun proconsul romain
n'a écrit un poëme comme la Novelle de VHérétiquey
de l'inquisiteur Izarn, où chaque argument seter-
mine par cette menace : « Et si tu ne le veux croire,
vois le feu allumé où brûlent tes compagnons , » ou
bien : a Mais déjà s'appareillent le feu et le tour-
ment par lequel tu dois passer*. » C'est en ce sens
qu'il est permis de dire que la persécution théolo-
gique est dans le monde l'œuvre du christianisme.
L'islamisme, bien plus dur en un sens, ne chercha
jamais à convertir. Son intolérance est celle du dé-
dain : il étouffe le chrétien, il le pille, le massacre
dans ses moments de fureur ; mais il ne le prêche
pas en lui offrant le choix entre ses syllogismes et le
1. Les actes authentiques de ces horreurs, devant lesquelles
pâlissent celles du tribunal révolutionnaire, sont encore en partie
inédits. On peut lire les procès-verbaux de Tinquisition de Toulouse
publiés par Umborch. Ceux de Finquisition de Carcassonne sont
à la Bibliothèque impériale (Saint-Germain latin, n°'395 et suiv.).
Le Directorium a été publié.
2. Histoire littéraire de la France, t. XTX, p. 581.
374 L'AVENIR RELIGIEUX
bûcher. Le christianisme, avec sa tendresse infinie
pour les âmes, a créé le type fatal d'une tyrannie
spirituelle, et inauguré dans le monde cette idée
redoutable, que l'homme a droit sur l'opinion de ses
semblables. L'Église ne se fit pas l'État, mais elle
força l'État à persécuter pour elle. Si le bras séculier
exécutait la sentence, le prêtre la prononçait.
Tout en peignant les persécutions de l'empire, qui
n'avaient pas la prétention de is'exercer au nom de la
vérité, sous les couleurs les plus justement odieuses,
le christianisme occidental fut donc en réalité au
moyen âge une religion armée, violente, impérieuse,
ne souffrant pas de discussion. Un tel système valait
mieux pçur la moralité générale de l'espèce hu-
maine que le système romain, où l'État créait la
religion, et que le système musulman, où la religion
créait l'État ; mais, en réalité, il était le plus cruel
de tous : il fit de l'Europe latine, au xiii® et au
XIV* siècle, un champ de tortures ; il était en flagrante
contradiction avec les principes élevés dont l'Évan-
gile gardait le secret. Une protestation sortie des en-
trailles mêmes du christianisme éclate au xvi® siècle :
un troisième type de société chrétienne se constitue
et annonce la prétention de revenir à la primitive
liberté. Certes il s'en faut que cette prétention fût
dès lors justifiée : le protestantisme, outre beaucoup
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 37»
d'actes de Tblence qa'il eat i se reprocher, pat
semUer d'abord n*ètre qae le retour à des idées
moins pures sur les rapports de l'Église et de l'ÉtaU
Le latbéranisme mit la théologie daas la main des
princes allemands ; le calvinisme, dans sa cité idéale
de GenëYe, fonda la république sur la religion. En
Angleterre, en Suède, la réforme officielle n'aboutit
qu'à des Églises nationales absolument dépendantes
du pouvoir civil. Néanmoins le principe qui était l'âme
cachée du mouvement nouveau, l'idée d'un chris-
tianisme libre que chacun crée et porte dans son
cœur, se dégage peu à peu. Les sectes dissidentes
dans le sein de la Réforme, presque aussi vivement
persécutées par les Églises protestantes officielles
qu'elles l'eussent été par les catholiques, maintien-
nent et propagent cette idée avec une admirable té-
nacité. De nos jours, elle éclate et triomphe sur
tous les points du mon4e protestant. One foule de
sociétés chrétiennes, n'ayant aucun lien ni avec une
Église centrale ni avec TÉtat, existent et fructiûent.
L'Amérique nous présente ce système érigé en loi
constitutionnelle. Ainsi le protestantisme, après trois
siècles d'hésitations, arrive à réaliser le programme
dont il avait prématurément annoncé raccotnpUsse-
ment. Il est revenu vrsument à la liberté des pre-
miers siècles, dont toute trace avait disparu deçui^
i
376 L'AVENIR RELIGIEUX
le jour OÙ Constantin commença à s'occuper de
théologie.
Église libre, comme dans les trois premiers siècles,
comme de nos jours en Amérique ; — Église dépen-
dante de l'État, comme en Russie, comme en Suède;
— Église séparée de l'État, centralisée à Rome et
traitant avec l'Etat de puissance à puissance, comme
dans les pays catholiques : telles sont donc les trois
formes sous lesquelles le christianisme s'est mis en
rapport avec les sociétés humaines. Voyons laquelle
de ces trois formes semble le mieux se prêter aux
tendances.de la pensée moderne vers un idéal de
liberté, de douceur de mœurs, d'instruction et de
moralité.
Au plus bas degré, il faut placer sans contredit le
système qui fait de l'Église une fonction de l'État. Les
effets de ce système sont fort divers selon la qualité
même des gouvernements auxquels l'Église se trouve
assujettie. Assez avantageux dans les pays où les
gouvernements n'ont qu'une action très-limitée, il
est fatal dans les pays despotiques. En Russie, il a
amené les derniers excès de la servilité. L'Église
russe, humiliée, pauvrement recrutée, sans germe
apparent de progrès, se traîne dans les bas -fonds
du christianisme et presque à sa limite. On cite peu
d'hommes distingués qui soient sortis de son sein.
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 377
En Suède, l'Église d*État aboutit à une intolérance
choquante et à une assez grande médiocrité'. En
Angleterre, l'Église officielle, après avoir été odieu-
sement persécutr^e à la fm du xvi'' siècle et au
XVII*, est arrivée depuis longtemps à un état de
nullité assez inofiensive. La paresse et les abus y
régnent dans une parfaite quiétude; Oxford, jus-
qu'aux remarquables mouvements de ces dernières
années, le disputait à Rome pour l'absence de cri-
tique et l'obstination des partis pris. Heureusement,
des germes d'un bien meilleur avenir se font jour
çà et là, et de plus, mérite immense et sans égal !
cette Église officielle, opulente, patronnée par l'État,
réunissant les suffrages de la majorité, ne persé-
cute plus les dissidents ; elle n'est d'aucun obstacle
à la liberté. — Dans les petites principautés d'Alle-
magne, la dépendance de l'Église, après avoir pro-
duit au xvn* siècle un état intellectuel assez eifacé,
a eu plus tard d'excellents effets. Grâce à la largeur
de l'esprit germanique et à l'intelligence remarquable
des princes allemands vers la fin du dernier siècle et
au commencement de celui-ci, grâce peut-être aussi
à ces riches facultés spéculatives que l'Allemagne
semble expier par le manque d'influence politique S
1. Voir ci-dessus, p. 85, note.
378 L'AVENIR RELIGIEUX
l'enseignement théologique des universités alle-
mandes atteignit une hauteur dont aucun siècle
n'avait offert l'exemple. L'absence de centralisation,
qui avait fait le succès du protestantisme en Alle-
magne, portait ici son fruit ordinaire; en créant la
rivalité, elle créait la lumière et la liberté.
Ce n'est là qu'une exception, dont il ne faudrait
pas tirer de conséquences. En général, la subordi-
nation de l'Église à l'État est mauvaise et contraire
aux vrais besoins de l'esprit moderne. En France
surtout, elle serait fatale, et j'envisage comme une
grande erreur l'opinion de très-bons esprits qui
cherchent de ce côté une solution à des difficultés
sans cesse renaissantes. L'Église gallicane de Pierre
Pithou aurait eu tous les défauts de l'Église anglicane,
et n'en aurait peut-être pas eu les qualités. Les
requêtes que les assemblées du clergé de France
adressaient au roi avaient d'ordinaire pour objet de
solliciter des actes d'intolérance. Je ne doute pas que
de nos jours une Église gallicane, dépendante de
l'État, ne pesât beaucoup plus sur la liberté que
l'Église dépendante de Rome. Mieux vaut le pape que
l'empereur théologien de Byzance ou de Moscou. On
connaît ces superbes paroles : « J'allais relever le
pape outre mesure, l'entourer de pompes et d'hom-
mages. Je l'eusse amené à ne plus regretter son
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 379
temporel. J'en aurais fait une idole. Il eût demeuré
près de moi ; Paris fût devenu la capitale du monde
chrétien, et j'aurais dirigé le monde religieux, ainsi
que le monde politique. C'était un moyen de res-
serrer toutes les parties fédératives de l'empire et de
contenir en paix tout ce qui demeurait en dehors.
J'aurais eu mes sessions religieuses comme mes ses-
sions législatives. Mes conseils eussent été la repré-
sentation de la chrétienté; les papes n'en eussent
^té que les présidents. J'aurais ouvert et clos ces
assemblées, approuvé leurs décisions, comme l'avaient
fait Constantin et Charlemagne. » Je ne connais pas
de danger plus grave que celui qu'impliquait ce
programme. Les pays d'administration et de centra-
lisation sont ceux où une Église nationale produit les
effets les plus fâcheux. Pie V et Philippe II n'ont pas
arrêté l'esprit moderne; le despotisme administratif
l'arrêterait. Celui-ci, en effet, n'a pas besoin d'être
Tiolent. Des brutalités comme celles qui avaient lieu en
Judée du temps de Ponce-Pilate, à Rome sous Néron,
en Europe au xvi^ siècle, ne sont plus à craindre.
Et pourtant la liberté que supposent la fondation du
christianisme et la victoire de la Réforme n'existe
plus ; de simples règlements de police correctionnelle
ont rendu de pareilles manifestations religieuses
impossibles. M. Michelet a très-bien montré com-
380 L'AVENIR RELIGIEUX
ment la persécuUoD des habiles administrateurs sor-
tis de l'école de Colbert, lesquels n'aimaient guère
le clergé, a bien plus frappé au cœur ses victimes
que la grossière cruauté de l'inquisition espagnole.
Quâod l'État met la main sur l'âme, celte main est
toujours bien plus lourde que celle du prêtre. Le
prêtre, même armé de pouvoirs énormes, n'empêcbe
pas les nouveautés de se produire ; l'État, avec sa
douceur prudente et son système préventif, arrête
toute initiative. Je ne vois pas nae seule vie de
saint ou de grand homme dans le 'passé qui, de nos
jours, ne fât une contravention perpétuelle. Nos lois
sur l'exercice illégal de la médecine, sur les réu-
nions, sur l'autorisation préalable en fait de culte,
auraient suffi pour couper court aux deux ou trois
événements auxquels le monde doit sa vie et son
progrès.
La France est fière de son concordat, et, en eCFei,
le Concordat est bien le dernier mot de la Révolution
dans l'ordre religieux, comme le code civil est le
dernier mot de la Révolution dans l'ordre politique.
Le Concordat a le caractère de tout ce qui est sorti
de la Révolution : essentiellement administratif, il
témoigne une remarquable entente de ce qui fût la
force et la paix d'une nation, mais en même temps
un singulier oubli de la liberté, un mince respect
DES SOQIÉTÉS MODERNES. 38
pour la conscience individuelle, et une complète
méconnaissance du côté moral de Thomme. Le Gon
cordât se résume en ce mot qu'on prête à Portails :
« Régulariser et resserrer la superstition. » L'erreur
de la France est, en général, de croire qu'on peut
suppléer à la libre spontanéité des âmes par dea
institutions bien combinées. Un barbarisme affreux,
moraliser y est devenu un mot français. Partant de
l'idée qu'une nation est heureuse dès qu'elle a un
bon code et une bonne administration, n'accordant
à l'individu qu'un seul droit, celui de s'amuser à son
mse, sans idées, sans opinions, sans rien de ce qui
dérange un bonheur vulgaire, les politiques qui
résumèrent les principes de la Révolution devaient
être amenés à regarder les croyances religieuses
comme un mal inévitable, qu'il faut restreindre et
légiférer par de sages règlements. Mais l'humanité
a trop de feu dans le sang pour se contenter d'un
Éden de bourgeois heureux, s* amusant par escouades,
vivant et mourant par habitude, croyant par décret.
Le sentiment religieux prendra sa revanche; les
cultes aimeront mieux les périls de la liberté qu'une
protection obtenue au détriment de ce qu'ils ont de
plus cher. Ils préféreront à tous les avantages le
droit de se combattre et de croire qu'ils ne relèvent
que d'eux-mêmes et de la vérité.
382 L'AVENIR RELIGIEUX
En somme, le système des Églises nationales nous
semble avoir peu d'avenir, La conception étroite de
la vérité qu'il suppose est contraire à la tendance
de l'esprit français vers un idéal universel et commun
à tous. 11 faut l'optimisme patriotique de l'Anglais
pour s'imaginer que TÉglise de son île doit être la
meilleure, parce qu'elle est la sienne. Le sentiment
religieux vise de plus en plus à tenir peu de compte
des fleuves et des montagnes. Une administration
centrale, telle qu'est la cour de Rome, sera d'ailleurs
bien plus accessible à certaines idées de progrès
que de petites Églises dominées par une incurable
routine. Rome jusqu'au xvm® siècle a joué dans le
catholicisme le rôle d'une capitale plus éclairée que
les provinces. Bérenger, Abélard, Roger Bacon ont
trouvé plus d'appui ou de tolérance dans la papauté
que dans les autorités ecclésiastiques locales. Aucune
Église locale a-t-elle contribué à la Renaissance
comme le pontificat du xv® et de la première moitié
du XVI® siècle ? Quel temps que celui où la découverte
d'un auteur latin conduisait à la papauté ou au car-
dinalat! Qu'on songe à l'incomparable largeur d'es-
prit que supposent des papes comme Thomas de
Sarzane, iEneas Sylvius, Jules II, Léon X, des secré-
taires apostoliques comme le Pogge , l' Arétin (Leo-
nardo Bruni), Bembo, Sadolet! Au'xtiii® siècle même».^
DBS SOCIÉTÉS MODERNES. 385
aucune É^ise nationale ne possédait un Benoit XIY,
correspondant de Voltaire, un Clément XIV, un Pas-
sionei, un Etienne Borgia. La papauté, bénéficiant
des rares qualités de l'esprit italien, du tact, de l'ha-
bileté, de la science pratique de la vie qui sont
comme innés chez les anciennes races classiques, a
su embrasser un horizon plus étendu qu'aucune
Église locale. Si de nos jours il n'en est plus ainsi,
c'est que Rome n'est plus un centre italien. Des néo-
catholiques français, des Belges, des Irlandais, y
font la mode et y parlent un langage que ne compren-
draient plus les Maï, les Bernetti , les La Somaglia.
De ce que le système catholique est préférable au
régime des Églises nationales dépendantes de l'État,
faut-il conclure qu'un tel système représente en reli-
gion l'idéal de notre temps? Non certes. La notion
ultraipontaine d'un pouvoir religieux centralisé dans
une capitale, possédant cette capitale et les provinces
qui en dépendent en toute souveraineté, traitant avec
les États de puissance à puissance, par-dessus la
tête des clergés locaux, implique, à mon avis, des
, difficultés qui se révéleront. Une logique inflexible,
en effet, a de plus en plus amené le catholicisme à
fortifier son centre, à y faire refluer toute puissance.
De plus en plus les catholiques ont été conduits à
croire qu'ils reçoivent de Rome la vie et le salut* Il
384 L'AVENIB RELIGIEUX
est même bien remarquable que ce sont les nonveUfis
conquêtes du catholicisme qui montrent à cet égnd k
plu6 de susceptibilités Le vieux catholique provinckl,
qui tient sa foi du sol, a moins bescmi du parae fit
est beaucoup moins alarmé dsB orages qui le me-
nacent que le néo-catholique, qui, en revouat an
catholicisme, a envisagé le pape, sdan le lUMivean
système, comme Tauteur et le garant de sa foi. Une
sorte de lamaïsme ou de foi en une perpétudte in-
carnation de la vérité tend ainsi à s'établir. Par une
bizarre rencontre, le plus puisant auxiliaire de ces
modernes esc^érations a été celui qui en a semblé
le plus redoutable ennemL Lldée que le pape est
dans l'Église ce que l'empereur est dans l^Ëtat, qu^
administre l'Église par les évêques comme reng>e-
reur admloistre l'État par les préfets, que traiter
avec lui, c'est traiter avec TÉglise, comme ^r&iter
avec l'empereur, c*est traiter avec l'État, cette idée-li
est une idée de Napoléon. Elle est le fond du Con-
cordat. On eût d^Qiandé à Grégoire YII s'il se croyait
les pouvoirs nécessaires pour biSer d'un trait de
plume une Église entière et la reconstruire le lende-
main selon les vues du souverain temporel, qa*îl eût
répondu négativemenL Les théologi^is de ce qu'on
appelle la « petite Église » produisir^it sur ce point
d'inviocibles arguments. Le Concordat est un fait
DES SOCIÊTKS MODERNES. 385
inouï dans l'histoire de TÉglise et l'acte d'ultramon-
tanisnae le plus énorme que la papauté se soit jamais
permis. L'évêque, qui, dans les anciennes institutions
canoniques, tient son pouvoir d'un droit divin, n'est
plus, d'après les nouveaux principes, qu'un préfet
révocable, même sans qu'il soit en faute, pour le
bien de la communauté. Le pape, qui n'a dans l'an-
cienne Église qu'une primauté mal définie, devient,
selon le droit canon inauguré par Napoléon, l'admi-
nistrateur général de l'Église. La constitution des
diocèses, comme Églises distinctes, est profondément
atteinte; le réseau peut en être changé quand il plaît
à l'administrateur suprême; ils n'ont plus qu'une
existence factice comme le département. Le principe
administratif de la France fit ainsi dans l'Église une
complète invasion ; le pape devint le souverain absolu
de l'Église; tous les droits qui, selon l'ancienne con-
stitution, étaient répandus dans le corps ecclésias-
tique se trouvèrent concentrés dans la main de celui
qui désormais passera pour l'équivalent de Jésus-
Christ.
Les dangers d'une telle organisation s'aperçoivent
sans peine. L'expérience a prouvé que les pouvoirs
centralisés sont les moins stables, un coup de main
suffisant pour les renverser. La révolution est la
forme sous laquelle s'opèrent les changemenis dans
25
SXG L'AVENIR RELIGIEUX
les États de ce genre. Avec la centralisation, la fra-
gilité et la révolution ont fait leur entrée dans l'Église.
Le pape est bien plus vulnérable qu'une Église par-
tout répandue. Le pape, d'ailleurs, étant mis par le
système des concordats en rapport direct avec les
gouvernements, la religion est ramenée dans le cercle
des choses mondaines; elle est mêlée à toutes les
intrigues de la terre : son représentant n'est plus le
pontife, le saint homme, le docteur; elle se person-
nifie dans des diplomates, des Consalvi, des Caprara.
Le pape du xii* et du xuv siècle est certes fort
mêlé aux choses de la terre; mais il y est mêlé
comme un acteur de premier ordre, et même comme
le premier de tous. Privé de ce rôle suprême depuis
le XIV* siècle, représentant dans le monde une puis-
sance de deuxième ou de troisième rang, le pape
des temps modernes est réduit à de petites habiletés
peu dignes de lui. Le catholicisme a été entraîné de
la sorte à devenir une religion essentiellement poli-
tique : les jésuites, qui ont tracé le code de sa diplo-
matie, sont les seuls qui aient compris les exigences
de sa position et la ligne de conduite à laquelle il est
condamné.
Préjudiciable à la religion, l'organisation ultra-
montaine ne l'est guère moins à l'État. Ce n'est pas
un superficiel préjugé qui a mis en opposition dans
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 3S7
certains pays les mots de « catholiques » et « de pa-
triotes » , et en a fait le drapeau de partis contraires. Le
catholicisme est en fait bien plus la patrie du croyant
que l'État où il est né. Plus une religion est forte,
plus elle a cet effet; l'islamisme a totalement tué en
Orient la patrie. L'Europe ne court pas les mêmes
dangers; mais on ne peut nier que le catholicisme
ultramontain ne crée pour la société civile de graves
embarras. La religion, dans le système ultramontain,
étant une puissance à part, qui dispose de moyens
terrestres, l'État est obligé envers elle à de perpétuelles
concessions. Ces concessions sont toujours des dimi-
nutions de la liberté publique. Se posant comme une
puissance de droit divin, à laquelle obéissance est
due par ceux qui ne la professent pas, TÉglfee, quand
elle ne domine pas, se croit persécutée. Elle réclame
le droit commun, et elle a raison; mais, en réalité,
elle jouit d'un énorme privilège, qu'elle tient de ses
allures hautaines. L'évêque se plaint de ne pas jouir
pour la publication de ses mandements de toute la
liberté qu'il désirerait : je suis avec lui dans cette
croisade ; mais pourquoi Tévêque ne veut-il pas per-
mettre que le libre penseur jouisse de la même
liberté ? pourquoi exige-t-il de l'État que les opinions
différentes de la sienne soient exclues de l'enseigne-
ment? Si l'évêque pèse sur l'État, il ne doit pas
388 L*AVEN1R RELIGIEUX
trouver mauvais que rÉtat pèse sur lui ; s'il demande
à FÉtat qu'il ne se dise dans les chaires publiques
rien de contraire à ses idées, il ne doit pas trouver
mauvais que l'État revise ses mandements pour qu'il
ne s'y trouve rien de contraire à la politique natio-
nale. 11 est peu naturel que le clergé ne puisse rece-
voir les bulles de Rome que parla voie diplomatique;
mais il faut se rappeler que le pape est un souverain,
et que ses nonces sont des « ambassadeurs ». Il est
absurbe que l'État force le prêtre à chanter des Te
Deum et le poursuive quand il refuse de prier ; mais
il faut se rappeler que ce prêtre tient de l'État un
immense privilège, que sa puissance, ses richesses,
son règne passé et les beaux débris qui lui en restent,
il les doit directement ou indirectement à l'État,
qui, depuis des siècles, lui a maintenu un monopole
exclusif. Soyez libres, à la bonne heure; mais qu'a-
lors tous le soient ! Ne demandez pas à l'État de re-
connaître que vous possédez la vérité ; défendez-vous
sans invoquer l'État contre vos adversaires; ne de-
mandez qu'une chose au pouvoir, celle à laquelle
tous ont droit, la liberté de croire ce qui vous semble
vrai, et de faire partager aux autres votre conviction
par des moyens avoués de la stricte équité.
C'est là, je le sais, une abnégation impossible. Le
catholicisme, persuadé qu'il travaille pour la vérité.
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 389
essayera toujours de faire servir l'État à sa défense
ou à sa propagande. La formation d'un « parti catho-
lique » ayant pour principe d'employer son influence
dans l'intérêt de l'Église, d'appuyer ou d'attaquer
les gouvernements, suivant qu'ils servent ou ne
servent pas sa foi religieuse, est la conséquence
inévitable du svstème ultramontain. L'histoire de ce
parti, auquel n'a manqué ni le talent ni l'habileté,
est déjà longue de près d'un demi-siècle ; il a toujours
parlé de liberté : peut-on dire que ce grand mot ait
toujours été la règle de sa conduite ? Les belles réso-
lutions de tolérance qu'il prenait quand il était faible,
les a-t-il gardées au lendemain de sa victoire ? Quand
le parti catholique, dans les deux ou trois années
qui suivirent la révolution de 18A8, arriva à une
importance de premier ordre, respecta-t-il beaucoup
ses adversaires? Toutes les lois qu'il vota, songea-t-il
qu'un jour elles pourraient lui être appliquées? Le
concordat de l'Autriche, celui du grand-duché de
Bade, qui furent son œuvre, sont-ils vraiment des
œuvres de liberté? Lui qui approuvait la révolte
de la Belgique contre la Hollande, de la Pologne
contre la Russie, qui approuverait la séparation de
l'Irlande, que dit-il du soulèvement des Romagnes?
11 est certain pourtant que les traités de 1815 ne sont
guère moins violés par une* de ces révoltes que par
300 L'AVENIR RELIGIEUX
l'autre. Le parti catholique déteste à bon droit le
régime de la Terreur; et cependant il fait l'apologie
de Pie V et de l'ordre de Saint-Dominique. Il s'élève
contre la tyrannie; mais blâme-t-il bien hautement
l'Église d'avoir fait alliance avec tous les despo-
tismes qui l'ont servie, depuis Philippe II jusqu'à
tel président sans nom des républiques américaines?
On nous assure qu'il n'en sera plus de même dans
l'avenir. Dieu le veuille ! Au sui-plus, peu nous im-
porte; on tient la liberté de soi et non d' autrui. Il
faut souhaiter à tous la mesure de liberté que nous
voudrions pour nous-mêmes, mais n'attendre que de
nous celle dont nous avons* besoin, et à laquelle
nous avons droit.
Une circonstance particulière complique encore ces
difficultés. Gomme tous les États centralisés, le catho-
licisme ultramontain a besoin d'une capitale. 11 faut
qu'une certaine portion de la surface du monde soit
soustraite à toutes les conditions de la vie nationale
pouf servir de territoire à son administration et de
siège à son souverain. La supériorité du protestan-
tisme par ce côté est immense. L'unité du protestan-
tisme est toute spirituelle; il n'a pas besoin d'un
pouce de terre pour y établir son centre. Jamais pro-
testant, pour la tranquillité de sa conscience, n'a
demandé le sacrifice d'un village de dixième ordre.
DES^ SOCIÉTÉS MODERNES. 391
Mettant son repos non point dans la communion avec
un chef, niais dans la foi en un livre, et ultérieure-
ment dans la pure idée du Christ, la conscience du
protestant est au-dessus des révolutions et des ha-
sards de l'histoire. Ce complet détachement de
l'espace, ce spiritualisme absolu, n'admettant de lien
avec aucun point terrestre, le catholicisme ultramon-
tain ne saurait le pratiquer. Il ne peut se passer
d'un établissement matériel ; il faut qu'il ait un patri-
moine, une armée, un trésor, une diplomatie, une
politique. Il entre en plein dans le courant des choses
passagères; il en doit subir la loi. Il pose sur le sol
ruineux de notre planète ; il en ressentira toutes les
secousses. Pour que Fultramontaniâme, en effet, pût
• se promettre des destinées éternelles, il faudrait
que Tultramontanisme fût assuré que le coin de
terre sur lequel il a bâti sa ville sainte ne tremblera
jamais, et que le peuple qu'il s'est approprié non-
seulement restera toujours catholique, mais ne récla-
mera point son» droit de vivre comme les autres
nations. Il lui faudrait une ville dans les nuages, un
pic inaccessible, où nul voisinage ne vînt le troubler.
Voyons si le pays où, en vertu de déductions théolo-
giques fort subtiles, et surtout par suite de nécessités
historiques très-profondes , le catholicisme a placé
son siège réunit toutes ces conditions.
392 L'AVENIR RELIGIEUX
Ce pays est l'Italie. C'a été là pour le catholicisme
une lieureuse fortune, et Tltalie, de son côté, y a
gagné une destinée brillante et tout à fait unique,
qui n'est devenue pour elle un fardeau et une infé-
riorité que depuis les changements amenés par la
Révolution dans le train du monde ; mais quatre faits
considérables se sont introduits, il y a un demi-siècle,
dans Tordre européen, et ont rendu très-difficile à
maintenir la séquestration de l'Italie, condition essen-
tielle de la vieille organisation de la papauté. Ces
quatre faits sont : — l'importance prise par le principe
des nationalités, — la prépondérance exclusive que
les grands États se sont arrogée, — la profonde
transformation subie par la papauté elle-même, —
la révolution qui, sans distinction de secte, s'est*
opérée dans le sentiment religieux.
On peut trouver de l'exagération dans les appli-
cations diverses que notre siècle tend à faire du droit
des nationalités ; mais il est certain que le principe
des divisions territoriales fondées sur la nature même
ou le besoin des peuples tend à se substituer aux
divisions fondées sur la convenance des princes. Or,
la grandeur de la papauté est justement d'être en
dehors et au-dessus des nationalités, d'être une
machine universelle, d'exiger par conséquent le
sacrifice de la nationalité dont elle occupe le sol. Si
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 393
le pape est italien, il ne sera pas catholique ; s'il est
catholique, il ne sera pas italien. L'histoire est ici
d'une logique inflexible ; elle nous montre, avec une
évidence qui ne peut échapper qu'aux esprits étran-
gers à toute vue générale, la papauté opposant,
depuis le temps des Lombards, un obstacle infran-
chissable à la formation d'un royaume d'Italie. Je
ne veux tenir ici aucun compte d'événements contem-
porains qui semblent des faits accomplis. C'est la
gloire de Tl^lise romaine de mépriser les orages :
j'admettrai donc, si Ton veut, que la tentative d'une
nationalité italienne est destinée à une série de
défaites, et qUe dix fois encore Pierre, fort de l'appui
de la catholicité, marchera sur l'aspic et le basilic ;
mais ce que je vois clairement, c'est que chacune de
ces victoires lui sera fatale, que chacune d'elles
creuse un gouffre où le Vatican s'abîmera, car les
peuples ne meurent pas, et les institutions meurent :
les institutions périssent par leurs victoires, et les
peuples triomphent par leurs défaîtes. Un duel à
outrance est engagé, où Tun des combattants,
quoique le plus faible et sans cesse terrassé, ne peut
pas mourir. La conséquence inévitable, c'est que
l'autre meure. Chaque effort pour étouffer son ennemi
coûte à la papauté des engagements, des compromis,
des pactes avec la terre qui lui seront funestes à la
31)4 L'AVENIR RELIGIEUX
longue, et lui enlèveront jusqu'à la dernière parcelle
de cette indépendance qu'elle prétendait fonder sur
la possession d'une petite principauté.
Il s'élève, en effet, contre la papauté temporelle
une difficulté bien plus forte que celle qui résulte du
réveil des nationalités; L'indépendance papale a été
assez bien garantie par sa souveraineté de trois ou
quatre millions d'hommes à l'époque où les petits
États étaient encore quelque chose. Quand la répu-
blique de Venise était en Europe une puissance fort
respectée et résistait au roi de France, le souverain
de Rome et de Bologne était, dans l'ordre temporel,
indépendamment de son prestige religieux, un per-
sonnage considérable. Il n'en est plus ainsi depuis
que quatre ou cinq grandes agglomérations ont acca-
paré pour elles seules le maniement des choses eu-
ropéennes. Dans un tel état de choses, on voit sans
peine quelle doit être la position des petits souve-
rains. Si Ton peut dire (et certes bien des restrictions
seraient ici nécessaires) que, pour les quatre ou cinq
grandes puissances, souveraineté est synonyme d'in-
dépendance, il est bien sûr que le petit souverain est^
lui, le plus dépendant des hommes. Que dire quand
ce petit souverain est en lutte forcée avec ses sujets?
n est clair qu'en ce cas il dépend de la nation qui le
garde, ou de la nation sur laquelle il s'appuie contre
DES SOCIÉTÉS MODERNES/ 305
celle qui le garde. Mieux vaudrait être le sujet libre
d'une puissance libérale que d*être ainsi alternative-
ment Tobligé de toutes. La formatioad'une armée ca-
tholique n'est pas une solution à cette difficulté. Une
armée catholique échouera, comme toute chevalerie
dans notre âge de plomb, devant la fatalité des
grandes masses. Si la catholicité peut former une
armée comme celle de la France, une flotte comme
celle de l'Angleterre, je n*ai rien à dire; mais qui
ne voit que le principe national seul peut entretenir
ces gigantesques appareils? J'ajoute que l'habile parti
romain, qui, comptant peu sur les miracles, a tou-
jours courtisé les forces établies bien plus qu'il n'a
recherché l'appui de l'enthousiasme religieux, se
défiera de l'armée catholique, en neutralisera les
effets, et se tournera de préférence vers la diplo-
matie. Par la fatalité des choses, le pape sera donc
' réduit à demander la garantie de ses États aux
grandes puissances, à épier le succès, à pactiser
avec les forts, à s'enfoncer dans le dédale des cal-
culs humains. Ce n'est donc pas de sa petite princi-
pauté qu'il tire son indépendance ; au contraire, sa
principauté est le point par lequel il est cloué à la
terre et traduit au tribunal des puissances euro-
péennes, où le schisme et l'hérésie disposent de la
majorité. — J'ajoute encore qu'un grand principe de
396 ' L'AVENIR RELIGIEUX
force, la légitimité, ne saurait être ici invoqué, La
légitimité se fonde sur une sorte de mariage sécu-
laire entre une maison royale et une nation, la maison
royale s' obligeant à une stricte héridité, et renonçant
à tout intérêt privé qui ne serait pas conforme à
l'intérêt de la nation. Il n'y a ici ni maison hérédi-
taire ni intérêts nationaux; la papauté n'est pas plus
admise à revendiquer les droits d'une dynastie que
le dogat de Venise, et, quant aux intérêts qu'elle
représente, ils ont cessé depuis longtemps d'avoir
rien de commun avec le pays sur la surface duquel
elle règne, mais non en vue duquel elle gouverne.
Chargé d'une mission universelle, le pape manque-
rait à ses devoirs de père commun des fidèles, s'il
ne considérait que l'intérêt de sa petite principauté,
c'est-à-dire s'il était bon souverain.
Les exagérations introduites de notre temps dans
l'idée de la souveraineté spirituelle et temporelle du
pape ont donné, à cette difficulté des proportions
toutes nouvelles. L'Italie cultiva là papauté tant que
la papauté fut italienne et lui laissa le gouvernement
qu'elle aimait, le gouvernement municipal. On eût
tenté au xviii^ siècle d'arracher la papauté à l'Italie,
que l'Italie l'eût défendue de toutes ses forces. Les
choses à cet égard sont irrévocablement changées.
D'une part, la papauté devient de plus en plus une
DES SOCIÉTÉS MODERNES.. 397
administration catholique, où Finfluence est exercée
par des étrangers. De l'autre, une idée étroite de
souveraineté directe et administrative a remplacé à
Rome la vieille idée de suzeraineté, qui constituait
pour le pape une position plus digne et plus com-
mode. Par un faux calcul dont les conséquences
rempliront notre siècle, Consalvi fit adopter ce prin-
cipe que la souveraineté du pape sur les États qu'on
lui rendait en 1815 était une pleine souveraineté,
analogue à celle du roi de France, par exemple, et
impliquant l'abolition des anciennes franchises. C'é-
tait là une énorme usurpation, car en 1796 Bologne
était une vraie république, n'ayant avec Rome qu'un
lien de vassalité nominale; mais c'était la faute du
temps : il semble qu'en renversant l'Empire, on prît
à tâche de continuer partout, avec autant de rigueur
et moins d'éclat, le système de gouvernement que
l'Empire avait inauguré. L'idée de la souveraineté
napoléonienne devint en 1815 la base du droit public
européen : l'Allemagne conservait ses petits princes
comme de complets souverains ; la Restauration con-
servait le régime préfectoral; le pape et le sultan
étaient déclarés rois absolus des pays que la carte
leur attribuait. Pour Rome et Constantinople , la
faute fut la môme. D'un côté, elle devait aboutir au
massacre des chr^jtiens; de l'autre, livrer les États
398 L'AVENIR RELIGIEUX
romains, et surtout les Romagnes, à la révolution.
Le pape, en effet (et je n'entends pas en ceci lui faire
un bien grave reproche), lie sera jamais un bon admi-
nistrateur; le gouvernement des sociétés humaines
est descendu à des détails mesquins où la vieille
majesté romaine ne peut que se compromettre. Le
pape d'autrefois échappait à cette responsabilité par
la nature peu précise de son pouvoir ; le pape du
XIX® siècle n'avait qu'un moyen d'y échapper :
c'était d'accepter le régime constitutionnel. Il ne l'a
pas voulu, et, pour être juste, il faut se demander
s'il l'a pu. Je suis loin de méconnaître ce qu'a eu de
généreux une tentative où se sont usés de nobles
cœurs ; j'avoue cependant (et certes j'aimerais à voir
mon appréhension déjouée) que l'hypothèse d'une
papauté parlementaire au temporel me semble impos-
sible à réaliser. A quelques égards même, on peut
dire qu'une telle hypothèse est en contradiction avec
les principes essentiels non de la papauté idéale,
mais de la papauté exagérée qui est sortie des
maximes de l'ultramontanisme moderne. Je com-
prends très-bien le pape suzerain féodal de provinces
assez libres ou protecteur de petites républiques; je
ne comprends pas le pape constitutionnel, au moins
avec les formes d'une représentation centrale. Ce
prêtre qu'il faut faire souverain pour ne le subor-
DES SOCIÉTÉS MODERNES. .WJ
donner à aucun souverain, ne doit-on pas craindre
de le subordonner à ses sujets? Le catholique, dont la
conscience se révolte s'il peut croire que celui qui
représente à ses yeux la vérité subit quelque con-
trainte du dehors, ne se révoltera-t-il pas bien plus
encore si son chef infaillible et impeccable dépend
d'une chambre toute profane et plie devant son
cabinet?
La religion enfin aspirant de nos jours à se ren-
fermer dans les âmes, le fatal attachement à la
terre qu'implique le nouveau système ultramontain
deviendra très-antipathique aux personnes vraiment
religieuses : elles finiront par voir un acte de peu
de foi dans cette perpétuelle défiance de la vertu
du secours divin. Il y a des indépendances tout
humaines qui savent fort bien se maintenir sans pos-
séder un coin de terre; pourquoi .celui qu'assistent
la force et la lumière d'en haut n'aurait-il pas le
même courage? Une fausse idée de la souveraineté
est au fond des jugements que portent sur ce point
les catholiques; on commence par supposer que l'on
ne peut être en même temps libre et sujet, que le
souverain est nécessairement un Louis XIV, possédant
à la fois les corps et les âmes. Que les catholiques
s'unissent à nous pour tâcher qu'il n'en soit plus
ainsi. Au lieu de fonder l'indépendance de la foi sur
400 • L'AVENIR RELIGIEUX
des murailles de pierre, qu'ils travaillent à conquérir
la liberté pour tous et à réduire les droits que l'État
s'arroge sur les choses de l'esprit. Que l'action du pape
se borne aux intérêts purement religieux, aucun gou-
vernement n'essayera de le gêner sur ce terrain. La
confession d'Augsbourg, pour être digne et forte,
n'a pas besoin d'un représentant souverain : elle
se défend par la foi commune de ses adhérents.
De toutes parts nous arrivons donc à ce résultat,
que l'établissement catholique fondé sur l'aliénation
éternelle d'une partie de l'Italie ne saurait se mainte-
nir. L'imprudence que le catholicisme a faite en se
centralisant outre mesure apparaîtra avec une ef-
frayante clarté. On maudira le jour où César Borgia
donna àla papauté les provinces qu'il avait conquises
par des procédés admirés de Machiavel. Ah ! gonfa-
lonier de la sainte Église, quel triste cadeau vous lui
avez fait ! On regrettera les moyens termes qui ren-
daient l'inconséquence possible et facile. On recon-
naîtra qu'une principauté italienne était un mauvais
moyen pour maintenir l'indépendance de la reli-
gion. Ainsi le catholicisme sera amené à préférer le
simple appel à la conscience au régime protecteur.
D'une part, il sera assez fort pour rendre impossible
une Église nationale, administrée par l'État; de
l'autre, il ne pourra pas défendre son établissement
DES SOCIÉTÉS MODERNES. Wl
central : il restera une puissante association libre,
reposant sur une force morale répandue partout. Ce
jour-là, r Église réclamera la liberté avec une ar-
dente bonne foi et lui rendra de grands services,
car elle en aura besoin. J'espère qu'aucun vrai libé-
ral ne lui rappellera avec ironie le temps où elle
s'arrogeait le droit divin de régner, où elle traitait
tout dissident de rebelle, et repoussait l'égalité des
droits comme une injure à la vérité.
A Dieu ne plaise que je semble jamais méconnaître
la grandeur du catholicisme et la part qui lui revient
dans la lutte que soutient notre pauvre espèce contre
les ténèbres et le mal ! Que de bien jaillit encore au
sein des eaux troublées de cette fontaine intarissable,
où l'humanité a bu si longtemps la vie et la mort !
Même en cet âge de décadence, et malgré des fautes
poussées à l'extrême avec une obstination sans égale,
le catholicisme donne des preuves d'une étonnante
vigueur. Quelle fécondité dans son apostolat de cha-
rité ! Que d'âmes excellentes parmi ces fidèles qui ne
puisent à ses mamelles que le lait et le miel, laissant
à d'autres l'absinthe et le fiel ! Comme, à la vue de
ces tentes rangées dans la plaine, et au milieu des-
quelles se promène encore Jéhovah, on est tenté,
avec le prophète infidèle, de bénir celui qu'on vou-
lait maudire et de s'écrier : « Que tes pavillons sont
402 L'AVENIR RELIGIEUX
beaux! que tes demeures sont charmantes! » Malgré
les limites obligées que le catholicisme pose à cer-
tains côtés du développement intellectuel, combien
d'esprits, qui sans les fondations religieuses seraient
restés ensevelis dans la vulgarité ou Tignorance, lui
doivent leur éveil ! Où trouver quelque chose de plus
vénérable que Saint-Sulpice, cette image vivante des
anciennes mœurs, cette école de conscience et de
vertu, où Ton donne la main à François de Sales, à
Vincent de Paul, à Fénelon? Même dans cette asso-
ciation, parfois un peu niaise, entre le catholicisme
et les débris de la vieille société française, dans ce
néo-catholicisme souvent affadi, que de distinction
encore! quelle atmosphère pure et honnête! quel
effort naïf vers le bien ! Ah ! gardons-nous de croire
que Dieu a quitté pour toujours cette vieille Église.
Elle rajeunira comme Taigle, elte reverdira comme le
palmier; mais il faut que le feu Tépure, que ses
appuis terrestres se brisent, qu'elle se repente d'avoir
trop espéré en la terre, qu'elle efface de son orgueil-
leuse basilique : Christus régnât ^ Christus imperaty
qu'elle ne se croie pas humiliée quand elle occupera
dans le monde une position qui ne sera grande qu'aux
yeux de l'esprit.
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 403
IV.
Le monde sera éteraellement religieux, et le chris-
tianisme, dans un sens large, est le dernier mot de
la religion. — Le christianisme est susceptible de
transformations indéfinies. — Toute organisation
officielle du christianisme, soit sous la forme d'Église
nationale, soit sous la forme ultramontaine, est des-
tinée à disparaître. Un christianisme libre et in-
dividuel, avec d'innombrables variétés intérieures,
comme fut celui des trois premiers siècles, tel nous
semble donc l'avenir religieux de l'Europe. Ils se
trompent également, et ceux qui croient que la reli-
gion est destinée à perdre peu à peu son importance
dans les affaires du monde, et ceux qui voient dans
une sorte de déisme le terme final de toute religion.
La religion est une chose sut gêner is ; la philosophie
des écoles ne s'y substituera pas. Le déisme, qui a
la prétention d'être scientifique, ne l'est pas plus
que la religion; c'est une mythologie abstraite,
"mais c'est une mythologie. Il exige des miracles ; son
Dieu intervenant providentiellement dans le monde
ne diffère pas au fond de celui de Josué aRfêtant le
404 L'AVENIR RELIGIEUX
soleil. Ajoutons que des dogmes étroits, secs, n'ayant
rien de plastique ni de traditionnel, ne prêtant à
aucune interprétation, sont pour Tesprit humain une
bien plus étroite prison que la mythologie populaire.
Herder, Fichte, Schleiermacher n'étaient pas assez
orthodoxes pour une chaire de religion naturelle, au
sens de Voltaire; ils ont été d'excellents théologiens.
Le principe religieux et nullement dogmatique pro-
clamé par Jésus se développera éternellement, avec
une flexibilité infinie, amenant des symboles de plus
en plus élevés, et, en tout cas, créant pour les (iivers
étages de la culture humaine des formes de culte
appropriées à la capacité de chacun.
Je sais qu'à beaucoup de personnes une telle solu-
tion paraîtra une utopie, et «lies auraient raison si
Ton parlait ici de mesures à prendre ou de légis-
lation à réformer; mais ce n'est point de la sorte que
s'opèrent les grandes transformations de l'humanité.
La législation des cultes peut rester tant que Yqïï
voudra ce qu'elle est ; la seule question intéressante
pour le philosophe est de savoir de quel côté va le
monde, ou, en d'autres termes, de voir clairement
les conséquences qu'impliquent les faits accomplis.
Or, s'il est un principe qui s'établisse d'une manière
irrévocable, c'est que le domaine de l'âme est celui
de la liberté. Les trois grandes forces de l'Europe
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 405
moderne, la démocratie française, le génie allemand
et Tesprit anglais, sont d'accord sur ce point. Les
idées ultramontaines sont liées à des partis sans ave-
nir. Tout le faubourg Saint-Germain, avec son oracle
M. de Maistre, pèse moins dans le monde que quel-
ques quakers de Manchester. Comment voulez-vous
que ces chrétiens lancés au fond de l'Amérique et de
rOcéanie conservent avec la vieille Rome, notre
mère à tous, les mêmes liens d'obéissance que ceux
qui lui doivent la civilisation et la foi? Le christia-
nisme libre est seul éternel et universel. L'idée d'un
pouvoir spirituel opposé au pouvoir temporel doit
être modifiée. Certes le spirituel n'est pas le tem-
porel; mais le spirituel ne constitue pas un « pou-
voir )), il constitue une «liberté ». S'il y avait ici-bas
un pouvoir spirituel, Grégoire VII aurait eu raison
dans ses plus hardis paradoxes : le royaume des âmes
eût été tout, le royaume des corps bien peu de chose.
En réalité, le royaume des âmes n'existe que dans la
région des âmes, c'est-à-dire dans le monde de
l'idée pme. La liberté est limitée dans l'ordre maté-
riel : le champ de mon voisin m'est interdit, cela est
juste et nécessaire pour que le mien le soit à mon
voisin ; mais mon Voisin ne me fait aucun tort en
ayant sur Dieu, le monde et la société les opinions
qui lui semblent bonnes, car, en ayant ces opinions.
406 L'AVENIR RELIGIEUX
il ne m'enlève rien du droit que j'ai d'en avoir de
tout opposées. L'Église, si l'on entend par ce root un
pouvoir armé d'autres moyens que ceux de la libre
propagande, doit ainsi disparaître, non au profit de
l'État, mais au profit de la liberté. Tant qu'il y aura
un établissement officiel de la reli^on, il vaut mieux
que les deux autorités soient distinctes que réunies ;
mais l'idéal où il faut tendre est justement d'arriver
au règne pur de l'esprit, non comme l'entendent les
fanatiques et les sectaires, mais comme l'entendent
les vrais libéraux, persuadés qu'une croyance n'a de
prix que quand elle est acquise par une réflexion
personnelle, qu'un acte relî^eux n'est méritoire que
quand il est spontané.
C'est sans contredit le protestantisme qui est le
plus près de cet idéal. Se dégageant peu à peu de
ses liens avec l'État, le protestantisme arrive de nos
jours à sa dernière conséquence, qui est l'organi-
sation libre de la religion et l'union des chrétiens,
non dans la lettre morte des symboles, mais dans la
pure idée religieuse, telle que l'Évangile l'a pour la
première fois exprimée. Malgré des réactions locales
et momentanées, le protestantisme, en Allemagne,
en Angleterre, en. France, en Hollande, en Suisse, ac-
complit chaque jour de sensibles progrès dans cette
voie. Les Églises réformées de France, en particulier.
DES SOCIETES MODERNES. 407
tAversent une crise dont Tissue intéresse au plus
haut degré le philosophe et T homme religieux. Obli-
gées de se serrer pour résister, ces Églises étaient
restées jusqu'à ces dernières années renfermées dans
les étroits symboles du calvinisme. La largeur en re-
ligion est le fruit d'une longue paix. Ce n'est pas à des
fils de martyrs qu'il faut demander de critiquer les
symboles pour lesquels leurs pères ont souffert. Les
formules larges ne savent pas se défendre et ne sai-
sissent pas assez l'homme tout entier pour faire endu-
rer cent cinquante ans de proscriptions. Le protestan-
tisme français demandait ainsi à être jugé non par ce
qu'il était devenu sous le coup d'odieuses persécu-
tions, mais par ce qu'il eût été s'il fût resté libre. Un
demi-siècle de liberté a suffi pour le rendre à sa di-
rection naturelle. Dès l'époque de la Restauration, un
pasteur de Nîmes, Samuel Vincent, quoique connais-
sant peu encore le christianisme germanique, énonçait
avec une rare fermeté les maximes qui depuis sont
devenues des axiomes sur la nature de la croyancp
religieuse. Plus tard, une influence d'études supé-
rieures, venue surtout de Strasbourg, a renouvelé la
tradition des savantes écoles réformées du xvi® et dû
xvii* siècle. Le protestantisme français tout entier
finira par comprendre que, s'il n'est pas la religion
libre, il n'a pas de raison d'exister, que le siècle ne
408 L'AVENIR RELIGIEUX
se fera pas calviniste, qu'il ne quittera pas l'Église
pour la Bible, le concile de Trente pour le symbole
de la Rochelle. L'ancien protestantisme confessio-
naliste. et national peut rendre de grands services
comme pépinière d'hommes éclairés ; ipais, comme
secte particulière, il ne peut aspirer à un bien grand
avenir.
Le catholicisme, avec la fière audace de ses affir-
mations et l'opinion exagérée qu'il a de ses droits, ne
se prêtera point à d'aussi faciles transformations. Il
traversera de longs déchirements avant de renoncer
à son règne terrestre, à l'idée antichrétienne de son
khalifat. Pour dire toute ma pensée, j'avouerai qu'un
schisme entre les éléments opposés que le catho-
licisme renferme dans son sein me semble difficile à
éviter. Le parti politique, s' enfonçant de plus en
plus dans les intrigues, et le parti sincère, froissé de
plus en plus par cette confiance exclusive accordée
aux moyens humains, finiront par s'apercevoir qu'ils
n'adorent pas le même Dieu. Le moindre malentendu,
habilement secondé, qui s'élèverait à la mort d'un
pape (qu'on veuille bien relire les deux premières
pages de l'histoire du grand schisme d'Occident)
ferait passer la scission intérieure à l'état de fait
accompli. Toute grande crise religieuse est précédée
d'une période d'essais timides, où la pensée d'avenir
, /
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 409
s'agite en quelques âmes douces, et où les réfor-
mateur, humbles encore, se soumettent à l'Église,
qui les condamne. Nous sommes à ce moment. La
rupture de Lamennais a été un fait isolé, tenant à sa
rudesse bretonne, toujours portée aux éclats. La
docilité des Montalembert, d^s P. Hyacinthe, résis-
tera à toutes les épreuves. Mesurons la durée qui
s'écoule de Joachim de Flore à Luther, en passant
par Pierre-Jean d'Olive, Tauler, Conecte, Savonarole :
nous aurons l'espace de temps qui fait d'un saint
un hérésiarque. 11 est vrai que les mouvements de
l'humanité sont en notre siècle fort accélérés; mais
la patience des âmes pieuses est longue : il faut au
moins deux générations pour que Rosmini ou Lacor-
daire soient les ancêtres d'un schismatique.
Une objection peut m'être adressée, et je dois la
prévenir. « Vous voulez relever la religion, me dira-
t-on, et vous cherchez à la soustraire à la régence de
l'État; mais vous ne voulez pas, d'un autre côté,
qu'elle soit une puissance organisée, qui force l'État
à compter avec elle : ne voyez-vous pas que vous
l'abaissez; que, n'étant plus une chose d'État, elle
descendra au niveau des opinions de littérature ou
d'art, dont l'administration ne se soucie pas, parce
qu'elle les trouve au-dessous d'elle? Vous qui savez
les conditions de la liberté, ne voyez-vous pas que
410 L'AVENIR RELIGIEUX
VOUS abattez la dernière tour où elle se défende
encore ? Quoi ! dans notre société démantelée , vou3
applaudissez à la ruine de la dernière forteresse
féodale! Vous ne songez pas que cette forteresse
pourra être un jour l'unique asile des âmes qui ne
voudront pas plier devant la redoutable puissance de
rÉtat ! En somme, au milieu de l'universel abaisse-
ment de l'Europe, au milieu du silence créé par
l'égale sujétion de tous, qui a résisté? qui a parlé?
Le pape, les évoques. L'égalité n'est pas une protec-
tion ; le Code n'est un abri pour personne. Si la
vieille Rome eût eu de beaux caractères de prêtres,
si la puissance pontificale, au lieu d'être absorbée
par l'empereur, eût abouti à créer des évêques, le
despotisme césarien eût été impossible. La liberté
résulte d'un privilège; pourquoi ne voulez-vous pas
que l'Église ait le sien? » Je le veux certes, s'il m'est
permis d'avoir le mien contre elle; mais la faute de
l'Église n'a-t-elle pas été précisément d'en appeler'
plus que personne au principe de l'État pour étouffer
au nom de l'unité nationale toute dissidence? Qui
plus que l'Église a invoqué ce redoutable auxiliaire
contre ceux qu'elle croit ses ennnemis? L'idée exa-
gérée que la France se fait de l'État, les difficultés
qu'y trouve l'établissement du régime constitutionnel ,
ne sont-elles pas en partie l'œuvre du catholicisme ?
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 4ii
Cette pensée que les choses dont l'État ne s'occupe
pas sont par là même des choses moins nobles n'est-
elle pas le mal qu'il faut combattre, et n'est-ce pas
justement la protection dont plusieurs intérêts
sociaux ont besoin contre les tendances nécessaire-
ment envahissantes de l'Église qui fait une bonne
partie de la force de TÉtat? Qu'on laisse à l'Église
son organisation féodale, mais qu'alors on relève de
toutes pièces le système des organisations libres;
qu'on laisse d'autres Églises, d'autres associations
de toute nature se former avec un droit égal * sans
cela l'injustice est flagrante. Un établissement offi-
ciel de l'Église peut être une condition de liberté
dans les pays déjà libres; mais un tel établissement
dans les pays centralisés est, au contraire, une at-
teinte à la liberté. Loin de s'exclure, comme l'a cru
un publiciste d'ailleurs si pénétrant*, la liberté poli-
tique et la liberté de penser se supposent l'une
l'autre, et, s'il fallait choisir, j'avoue même que je
préférerais la seconde ; car on peut être un homme
accompli dans un pays qui ne jouit pas de la liberté
politique, et sans la liberté religieuse et philosophique
on ne peut être qu'un homme fort^imparfait.
La liberté se trouve ainsi la solution de la ques-
i. M. de Tocqueville.
412 L'AVENIR RELIGIEUX
lion" religieuse, plus encore qu'elle n'est la solution
des questions morales, sociales, politiques, indus-
trielles. La raison en est simple. Le but de la religion
est le bien ; or, le bien qui n'est pas obtenu par la
liberté n'est pas le bien. La religion est un problème
que l'esprit crée en s'y appliquant; la vraie et
bonne religion est pour chacun celle qu'il croit et
qu'il aime. Le principe libéral par excellence, c'est
que l'homme est une âme,' qu'on ne doit le prendre
que par l'âme, que tout ce qui ne change point l'âme
est de nulle valeur. Une justice obstinée, accordant
avec une implacable opiniâtreté la liberté à tous,
même à ceux qui, s'ils étaient les maîtres, ne l'ac-
corderaient pas à leiirs adversaires, telle est la
seule issue que la raison entrevoie aux graves pro-
blèmes soulevés de nos jours. Je suis porté à
croire que, si en 18â9on n'avait opposé aux erreure
socialistes qu'un impassible libéralisme, le virus
dangereux que les mesures de répression prises alors
ont fait rentrer dans le corps social eût perdu toute
sa force. Bien des malheurs eussent été conjurés, et
de lourdes entraves apportées aux droits de tous
n'existeraient pas..
La^ religion gagnera plus que toute autre chose à
ce régime. De grossières associations d'idées très-
préjudiciables à l'élévation des âmes tomberont
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 413
•
d'elles-mêmes. La synonymie établie par l'hypocri-
sie de la fin du règne de Louis XIV entre libertin et
libre penseur disparaîtra. Le catholicisme officiel a
pour effet ordinaire d'amener cette confusion ; il est
triste de songer que, sans l'appui du libertin de pe-
tite ville brouillé avec son curé, la révolution du
xviii® siècle, qui a fondé l'indépendance de la pen-
sée, ne se fût pas accomplie. L'exemple de l'Italie,
flottant depuis le moyen âge entre le matérialisme
et la dévotion, dévorée à la fois par la religion et
l'incrédulité, paralysée par le catholicisme et n'en
sachant point sortir, ne peut être assez médité. En
somme, l'indifférence superbe de l'averroïsme pa-
douan, qui semblait au xvi^ siècle d'une si bonne
politique, a été une maladresse. On ne combat pas la
trop grande puissance d'une religion en lui faisant
des protestations mensongères de respect. Le seul
moyen pour empêcher la tyrannie cléricale est l'ap-
pel infatigable à la liberté.
Le dogmatisme, qui croit posséder la formule éter-
nelle du vrai, le scepticisme, qui nie le vrai, seront
toujours dans la direction des affaires religieuses
deux guides tirompenrs. Rien de ce qui est de l'hn-
manité n'est à déda^er, mais rien non plus n'est à
esnbmsser d'une manière absolue. Les conditions de
la dvilisation sont comme celles d'un problème à
414 L'AVENIR RELIGIEUX
données limitées. Dans un pareil problème, toute
donnée poussée à l'extrémité mène à l'impossible. Il
ne faut pas toucher imprudemment à l'équilibre dé-
licat du milieu où vit l'humanité. Dans cette atmo-
sphère savamment combinée pour qu'aucun organe
ne dévore les autres ou ne soit dévoré, un degré'de
chaleur de plus ou de moins produit la vie ou la
mort. Souvent, en cet ordre de choses, ce qui parait
le md est la cheville ouvrière qui soutient le reste.
Tout préjugé est une erreur, et pourtant l'homme à
préjugés est bien supérieur à l'homme nul et sans
caractère que notre siècle indifférent a produit. Tout
abus est blâmable, et cependant la société ne vit que
d'abus. Toute affirmation dogmatique renfermée
dans une phrase finie est sujette à l'objection, et
cependant, le jour où l'humanité cesserait d'affirmer,
elle cesserait d'être. Toute forme religieuse est im-
parfaite, et pourtant la religion ne peut exister sans
forme. La religion n'est vraie qu'à sa quintessence,
et pourtant la trop subtiliser, c'est la détruire. Le
philosophe qui, frappé du préjugé, del'abus, de l'er-
reur contenue dans la forme, croit posséder la vérité
en se réfugiant dans l'abstraction, substitue à la réa-
lité quelque chose qui n'a jamais existé. Le sage est
celui qui voit à la fois que tout est image, préjugé,
symbole, et que l'image, le préjugé, le symbole
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 415
sont nécessaires, utiles et vrais. Le dogmatisme
est une présomption, car enfin, si, parmi les mil-
lions d'hommes qui ont cru tour à tour posséder la
vérité, il n'en est pas un qui ait eu complètement
raison, comment espérer que Ton sera plus heureux?
Mais de même qu'on ne reproche pas au peintre de
commettre un contre -sens puéril en représentant
Dieu sous des formes finies, de même on peut
admettre et aimer un symbole, dès que ce symbole a
eu sa place dans la conscience de l'humanité. Sans
rêver la perfection absolue, qui, à prendre rigou-
reusement les choses, serait le néant, on peut croire
qu'u«e carrière immense est ouverte à la raison et
à la liberté. Le problème du vrai et du juste est
comme celui de la quadrature du cercle, dont on
approche tant que l'on veut, mais où l'on n'arrive
jamais.
Éternellement battue en brèche par une moitié de
l'âme humaine, la religion résistera ainsi éternelle-
ment, appuyée sur l'autre moitié. Si la religion était
une simple erreur de l'humanité, comme l'astrolo-
gie, la sorcellerie et les autres chimères qui ont été
pendant des siècles des croyances générales, la
science l'aurait déjà balayée, comme elle a relégué
dans les^bas étages de la société la croyance aux
esprits et aux sorciers. Si, d'un autre côté, la religion
416 L'AVENIR RELIGIEUX
n'était que le fruit du calcul naïf par lequel Thomme
veut retrouver au delà de la tombe le fmit des pla-
cements vertueux qu'il a faits ici-bas, l'homme y
serait surtout porté dans ses moments d'égoïsme. Or,
c'est dans ses meilleurs moments que l'homme est
religieux, c'est quand il est bon qu'il veut que la
vertu corresponde à un ordre éternel, c'est quand il
contemple les choses d'une manière désintéressée
qu'il trouve la mort révoltante et absurde. Gomment
ne pas supposer que c'est dans ces moments-là que
l'homme voit le mieux? De l'homme égoïste et dis-
sipé, ou de l'homme bon et recueilli, quel est celui
qui a raison ? Si, comme le voulaient les sophistes
italiens du xvi^ siècle, la religion avait été inventée
par les simples et par les faibles, comment les plus
belles natures seraient-elles justement les plus reli-
gieuses? Disons donc hardiment que la religion est
un produit de l'homme normal, que l'homme est le
plus dans le vrai quand il est le plus religieux et le
plus assuré d'une destinée infinie; mais écartons
toute confiance absolue dans les imagés qui servent
à exprimer cette destinée, et croyons seulement que
la réalité doit être fort supérieure à ce qu'il est
permis au sentiment de désirer et à la fantaisie
d'imaginer.
Peut-être quelque chose d'analogue à ce qui s'est
DES SOCIÉTÉS MODERNES. 417
passé dans les sciences physiques se passera-t-il
ici. Au premier moment, on put croire que les
sciences modernes, en détruisant le système primitif
où les phénomènes de la nature étaient l'œuvre
d'agents libres, allaient détruire la beauté de l'uni-
vers et tout réduire à un plat réalisme. Bien des
âmes tendres pleurèrent ce monde enchanté où vécut
l'humanité ignorante, ce monde où tout était moral,
passionné, plein de vie et de sentiment. On crut que
la science allait diminuer le monde. En réalité, elle
l'a infiniment agrandi. Les idées qui semblaient dans
l'antiquité les plus exagérées , se sont trouvées
étroites, mesquines, puériles, comparées à ce qui
est. La terre semblable à un disque, le soleil gros
comme le Péloponèse, les étoiles roulant à quel-
ques lieues de hauteur sur les rainures d'une voûte
solide, un univers fermé, entouré de murailles, cin-
tré comme un coffre S voilà le système du monde le
plus splendide que l'on eût pu concevoir. Qui oserait
le regretter en présence de celui que la science a
révélé? L'hypothèse mécanique de Newton n'est-elle
pas plus grandiose que celle des anges mouvant les
sphères, et l'histoire du globe, telle que la géologie
• 1 . Voir l'étude de M. Letronne sur Gosmas Indicopleustès et les
opinions cosmographiques des Pères de l'Église. Revue des Deux
Mwides, 15 mars 1834.
27
418 L'AVENIR RELIGIEUX.
permet déjà de l'entrevoir, n'est-elle pas plus poé-
tique que le monde façonné à la main il y a cinq
mille ans? Croyons hardiment que le système du
monde moral est de même supérieur à nos symboles.
Ne pleurons pas les chimères enfantines des époques
naïves. Le rêve pâlittoujouis devant la réalité. Lais-
sons la science inflexible attaquer avec la rigueur de
ses méthodes ces problèmes résolus depuis des siècles
par le sentiment et rimagmaiion. Qui sait si la mé-
taphysique et la theo'ogie du passé ne seront pas à
celles que le progrès de la spéculation révélera un
jour ce que le cosmos d'Anaximène ou d'Indicopleus-
tès est au cosmos de Laplace et de Humboldt !
DU LIBÉRALISME CLÉRICAL.
(1848)
Rien ne fait mieux comprendre l'irrésistible éner-
gie du mouvement des idées que la force avec la-
4
quelle rhumanité tire après elle ceux mômes qui se
posaient comme ses plus dangereux adversaires et
qui tentaient le plus audacieusement de l'arrêter.
On dirait une tempête qui entraîne à reculons ceux
qui essayent de lui faire face. Les partis j'étro-
grades, qui se croient privés d'un droit si l'hu-
manité conquiert les siens et brise la barre dont
on voulait l'enrayer, en viennent bientôt à se poser
en persécutés et à réclamer pour eux le bénéfice de
cette liberté qu'ils avaient si vivement combattue,
quand elle leur était contraire. Un grand pas a été
accompli le jour où les choses sont amenées à
ce point que les ennemis du progrès en appellent
aux principes qui les ont détrônés, et trouvent leur
420 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL.
intérêt à demander qu'on pousse les choses à leurs
dernières conséquences. Ce n'est pas qu'il faille
beaucoup compter sur ce libéralisme de circon-
stance ; mais les principes au moins ont été avoués,
et il y a contentement à voir ces droits sacrés pro-
clamés et invoqués par les hommes qui les avaient
d'abord niés le plus outrageusement.
Déjà, pendant les dernières années du régime
précédent, le parti le plus absolu, celui qui se croit
opprimé s'il ne domine pas, avait soutenu une
vive polémique contre les représentants des idées
libérales, en n'ayant à la bouche que le mot de
liberté. Mais ce revirement n'était rien en compa-
raison des faits dont nous sommes les témoins de-
puis quelques mois. Des moines transformés en ar-
dents démocrates, les anciens alliés de la noblesse
devenus plus républicains que le tiers état, des
prêtres bénissant l'arbre qu'ils ont tant de fois
maudit, et traitant de tyrannie le gouvernement
qu'ils avaient d'abord traité d'anarchie, voilà les
miracles que cette année nous réservait. Reportons-
nous en effet à 1830. Quelle rage! quels cris à l'im-
piété, au sacrilège ! Et contre quoi ? Était-ce contre
les fautes qui, dans les dernières années, rendirent
inutile l'œuvre des combattants de juillet? Serait-ce
que les croyants prévissent le tort que par certains
DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 421
côtés cette dynastie devait faire à la France? Ah !
sans doute, s'ils avaient su qu'un jour renaîtrait
la religion d'État, qu'un jour la liberté de la pensée
serait sacrifiée à un pacte funeste avec le parti qui
se dit religieux, leur rage eût été adoucie, et, s'ils
n'eussent pas accordé au nouveau venu cette affec-
tion de cœur que l'on ne pouvait avoir que pour le
fils aîné de l'Église, ils n'eussent point lancé contre
lui tant d'anathèmes. Pourquoi donc cette fureur?
C'est que le pouvoir était d'abord trop libéral, ou
plutôt était forcé de l'être trop ; c'est qu'il renver-
sait un régime chéri, et dont on se promettait beau-
coup ; c'est qu'on ne pouvait plus espérer la sainte
alliance du trône et de l'autel.
Venons à 18A8. Que les temps sont changés! Avec
quelle bonne grâce on se prête aux circonstances !
avec quel empressement on se fait démocrate, tout
en riant en secret de la démocratie! avec quelle
sévérité on condamne un gouvernement moins blâ-
mable après tout que celui de la Restauration, pour
lequel on n'a que des sympathies! Est-ce que par
hasard la révolution de 1848 serait plus de droit
divin que celle de 1830? Les combattants de juillet
étaient-ils moins des rebelles que ceux de février?
Si l'œuvre des premiers a été annulée par l'égoïsme
des hommes politiques, est-ce leur faute? Eh bien.
422 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL.
comment les a traités le clei^? En rebelles, en
séditieux. Les prières de l'Église leur ont été refusées
ou données de mauvaise grâce. Au fond du cœur,
on les damnait comme morts dans le péché de la
révolte. Plusieurs prêtres alléguèrent, afin d'excuser
les cérémcHiies officielles, qu'en priant pour les
morts de juillet, on ne spécifiait pas de quels morts
il s'^agissait, et qu'on pouvait appliquer son inten-
û(m aux Suisses et aux antres victimes de la cause
royale.
Est-ce bien sérieusement ^rès cela qu'on érige
les morts de février en héros et en martyrs? Ne le
croyez pas. Ce n'est là que rancune et calcul d'inté-
rêt. Les rancunes cléricales sont longues : dix-huit an-
nées, et dix>huit années de caresses, ne les avaient pas
adoucies. Le roi du 9 août était encore un usurpateur,
et Dieu sait au bout de combien de générations et au
prix de combien de concessions eût été légitimée sa
dynastie. Février contente les catholiques, parce que
février soulage leur mauvaise humeur contre celui
qui avait supplanté le rtà selon le cœur de Dieu ;
parce que février, pensent-ils, aqplanira les voies au
fils de David, à ce Joas hien-aimé, qui va venir ré-
parer les maux des révolutions, et ramener « la
beauté des anciens jours ». '
Voyons si, de bonne foi, ce libéralisme peut être
DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 423
sérieux ; consultons les antécédents, qui pour l'Église
sont une règle obligatoire, afin de savoir si de tels
principes sont chez elle de bien vieille date. On a
souri de Tembarras d'un religieux qui, au milieu
de ses protestations démocratiques, s'est vu opposer
un passage beaucoup moins républicain, tiré de ses
écrits antérieurs. L'Église entière, quand elle se fait
libérale, ne s'expose-t-elle pas à un seiriblable dé-
menti?
Posons d'abord en principe que l'Église ne peut
jamais se départir de son passé, que pour elle renier
un de ses actes, c'est se détruire : Smt ut sunt^ aut
non sinty sera toujours la devise des orthodoxes. Que
ce soit là une position malheureuse, irrégulière, si
j'ose le dire, dans l'humanité : je le reconnais. La
philosophie n'étant jamais qu'une formule plus ou
moins avancée, mais toujours incomplète, de la
vérité, le penseur ne conçoit en aucune circon-
stance ni la rétractation absolue, ni l'immobilité dé-
cidée. Il veut que l'on se prête aux modifications
successives amenées par le temps, sans jamais
rompre avec son passé, mais sans en être l'esclave; il
veut que, sans renier les symboles qu'on a aimés, on
sache les expliquer en des sens nouveaux et montrer
la part de vérité md définie qu'ils contenaient. Telle
est la méthode de la philosophie. Qu'un philosophe
424 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL.
se dépasse lui-même et use plusieurs systèmes, cela
n'a rien de contradictoire, cela lui fait honneur. Mais
il n'en va pas ainsi de Torthodoxie, Gomme sa pré-
tention est d'être faite du premier coup et tout d'une
pièce, elle se met par là en dehors du progrès, elle
devient roide, cassante, inflexible, et, tandis que la
philosophie est toujours contemporaine à l'huma-
nité, la religion à un certain jour devient arriérée;
car elle est immuable, et l'humanité marche. Ce
n'est pas que de force l'Église aussi n'ait marché
comme le reste. Mais elle le nie ; elle ment à l'his-
toire, elle fausse toute critique pour prouver que
SDn état actuel est semblable à son état primitif, et
elle y est obligée pour demeurer orthodoxe.
Le passé étant la loi infranchissable de l'Église, si
le passé lui interdit le libéralisme, si elle ne peut
sans renier ses décisions antérieures adopter les
idées modernes en politique, il sera prouvé que les
orthodoxes n'ont pas le droit de parler de liberté, et
que, s'ils en parlent, ils sont des hypocrites ou des
hérétiques.
Quatre articles résument toute la charte des liber-
tés modernes: — Existence de la nation à l'état de
personne morale ayant des droits comme elle a une
responsabilité. — Participation de tous au gouver-
nement à des degrés divers. — Tolérance religieuse
DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 425
universelle. — Liberté illimitée de la pensée, et par
conséquent de la parole et de la presse, dans Tordre
spéculatif. — Voyons ce que TÉglise peut accepter
de ce programme.
I.
Les traités de théologie et de philosophie ecclé-
siastique* sont d'accord pour condamner le principe
de la souveraineté du peuple*. La « théorie du contrat
1. Les scolastiques du moyen âge professaient une doctrine beau-
coup plus libérale. Mais c'était là chez eux un reflet des écrits
d*Âristote et des philosophes anciens.
2. Voici comme le qualifiait M. Frayssinous : « ... Théorie aussi
absurde que séditieuse, qui ne flatte la multitude que pour Tégarer,
et ne lui vante ses droits que pour lui faire violer tous ses devoirs.
Pour peu qu'on veuille approfondir les choses, on trouve que les mots
peuple et souverain ne s'allient pas plus ensemble que les mots
lumière et ténèbres, etc. » ( Conférence sur l'union de la religion
et de la société,) Un des plus curieux monuments des doctrines poli-
tiques de l'Église est la bulle de Pie VII contre les carbonari
(13 sept. 1821). Ceux-ci sont condamnés parce qu'ils enseignent
« qu'il est permis d'exciter des révoltes, pour dépouiller de leur
puissance les rois et ceux qui commandent, auxquels ils donnent
le nom injurieux de tyrans. » La bulle les frappe d'excommunica-
tion, ainsi que tous ceux qui liront leurs livres et ne les dénonceront
pas à leur évèque dès qu'ils les connaîtront. {Ami de la religion et
dttrot, lOoct. 1821.)
420 DL LIBÉRALISME CLÉRICAL.
social », qui, bien que trës-faatiTe, si on la prend
comme une hypothèse historique, reste la hase de la
politique moderne, est une héîîèsie aux yeux des
théologiens. Le droit dinn du pouvoir établi est
une proposition que les docteurs orthodoxes prou-
vent par l'Écriture, et, comme leur exégèse ne se
refuse pas les contre-sens, les textes se présentent
en abondance : Per me reges régnant^. — Sub-
jecti,.. estote ofrmi hwnanœ creaturœ propter Deum,
sive régi quasi prœrellenti ^ sire dacibus tanqtunn
ab eo missiSy... quia sic est rolunias Dei^. — Ont-
nis anima potestaiibus sublimioribus subdita sii;
non est enim potestas nisi a Deo; quœ autem sunty a
Deo ordinatœ sunt. Itaque qui resistit potestatiy Dei
ordinationi resistit. Qui autem resistunt^ ipsi sibi
damnatianem acquirunt... Dei enim minister est...
Ideo necessitate subditi éstote^ non solum propter
iram^ sed etiam propter conscient iam... Ministri
enim Dei sunt y in hoc ipsum servientes^. Les Pères
ne font pas défaut : Non tribuamus dandi regni at-
que imperii potestatem nisi Deo vero..., dit saint
i. Prov,, vui, 15. Ces paroles, dans la bouche de la Sagesse divine,
sont fort simples; mais il s'agit ici du sens que les théologiens ont
voulu y voir.
% I Ep. Petn, n, i'i,
3. Ep. Pauli ad Rom., xiu, 1-7.
DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 427
Augustin ^ Dieu me préserve de manquer assez de
critique pour ériger saint Pierre, saint Paul et saint
Augustin en absolutistes d'après quelques textes dé-
coupés. On aurait d'aussi bonnes preuves pour faire
de Jésus-Christ un révolutionnaire. Je rapporte les
arguments des théologiens pour montrer quelle est
parmi eux l'opinion généralement établie. La théorie
du droit divin commence à se formuler explicite-
ment dès l'époque de Constantin. Les Pères, et
surtout Lactance, ne cessent de représenter aux em-
pereurs l'avantage que leur procure le christia-
nisme, en leur assurant des sujets qui ne se ré-
voltent jamais*.
On s'est habitué depuis assez longtemps à dire
que l'Évangile renferme des principes de liberté poli-
tique, et cette phrase banale se répète complaisam-
ment. On serait bien embarrassé s'il fallait citer un
seul passage de l'Évangile qui contienne le moindre
germe du système politique adopté par les nations
modernes. L'admiration que tout esprit élevé pro-
fesse pour ce livre sublime ne doit point aller jus-
qu'à y trouver ce qui n'y est pas. Le principe de
l'Évangile, c'est l'idée morale et religieuse, le per-
1. De civiUiLte Dei, V, 2i.
2. Cf. Gibbon, Histoire de la décadence et de la chute de Vempire
romain, ch. xx.
428 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL.
fectionnement et la purification de Thomme inté-
rieur. Sans doute le respect de l'humanité qu'une
telle doctrine inspire devait amener des mœurs
plus dignes en politique. Mais c'est par voie de
conséquence qu'un si heureux résultat est arrivé à
se produire. Le seul passage politique que l'on
puisse citer de l'Évangile est un mot d'indifférence
supérieure : Reddite ergo quœ sunt Cœsaris Ccesari
et quœ sunt Dei Deo^.
Et, de fait, est-ce du christianisme que sont
sorties directement les idées libérales? Est-ce le
christianisme qui a fait la Révolution? Depuis le
commencement des temps modernes, le christia-
nisme traditionnel n'a-t-il pas cherché à étouffer
toutes les aspirations de l'Europe occidentale? Les
écrivains catholiques qui se sont crus obligés d'être
conséquents n'ont-ils pas été les plus hostiles au
progrès politique? C'est l'esprit moderne, élevé sans
doute en partie par le christianisme, mais affranchi
du christianisme, qui a produit tous les grands mou-
vements d'émancipation. L'orthodoxie maudissait
d'abord ces mouvements; puis, quand elle a vu qu'il
était impossible d'arrêter le torrent, que l'humanité
continuait son chemin, s'inquiétant peu de la laisser
1. Matth,,\Tiu^ 21.
DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 429
en arrière, elle s'est mise à courir après sa pupille
infidèle, à faire Tempressée, à prétendre qu'elle
avait voulu ce qui est arrivé et qu on lui en devait
beaucoup de reconnaissance.
Voulez-vous apprécier dans sa vérité ce libéra-
lisme « du lendemain », lisez les auteurs orthodoxes
qui ont écrit librement et avant que le « malheur
des temps » vînt les forcer à des concessions. Prenez,
par exemple, la Politique tirée des propres paroles
de l'Ecriture sainte de Bossuet. Savez-vous quelle
politique ce Père de TÉglise, ce grand exégète
des catholiques a tirée du livre révélé ? En voici le
résumé en phrasés textuelles :
« Le meilleur gouvernement est le gouvernement
monarchique, héréditaire de mâle en mâle et d'aîné
en aîné. Ainsi la France, ajoute Bossuet, où la suc-
cession est réglée de cette manière, peut se glorifier
d'avoir la meilleure constitution d'État qui soit pos-
sible, et la plus conforme à celle que Dieu même a
établie. Ce qui montre tout ensemble et la sagesse
de nos ancêtres et la protection particulière de Dieu
sur ce royaume ^ — Dieu établit les rois comme ses
ministres, et règne par eux sur les peuples. — La
personne des rois est sacrée *. — L'autorité royale
1. L. II, art. 1.
2. L. m, art. 2.
430 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL.
est absolue. Le prince ne doit rendre compte à per-
sonne de ce qu'il ordonne ^ — La seule défense des
particuliers contre la puissance publique doit être
leur innocence. — 11 faut'obéir aux princes comme à
la justice même. Ils sont des dieux, et participent en
quelque façon à l'indépendance divine. — Le prince
se peut redresser lui-même quand il connaît qu'il a
mal fait, mais contre son autorité il ne peut y avoir
de remède que dans son autorité. — 11 n'y a que
Dieu qui puisse juger des jugements et de la personne
des princes. — 11 n'y a point de force coactive contre
le prince. — 11 n'y a dans un État que le prince qui
soit armé. — Le peuple doit craindre le prince,
mais le prince ne doit craindre que de faire le mal.
— La crainte de fâcher poussée trop avant dégénère
en une faiblesse criminelle. — Le prince doit se faire
craindre des grands et des petits. — L'autorité
royale doit être invincible. — La fermeté est un ca-
ractère essentiel de la royauté *. — La majesté est
l'image de la grandeur de Dieu dans le prince. (Suit
un parallèle entre Dieu et le prince^.) — 11 faut ser-
1. Bossuet voit Tidéal de la royauté dans ce passage de TEcclé-
siaste : Omn» qiwd voluerit faciet : et sermo illius potestate plenus
est, nec dicere ei quisquam potest: Quare ita facis? {EccL, viii, 3, 4.)
2. L. IV.
3. L. V, art. 4.
DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 431
vir rÉtat comme le prince Tentend ; car en lui réside
la raison qui conduit l'État ^ — Obéir passivement ^
— Les sujets n'ont à opposer à la violence des
princes que des remontrances respectueuses sans
mutinerie et sans murmure, et des prières pour leur
conversion^. — Jamais dé révojte pour quelque rai-
son que ce soit^. »
La plupart de ces axiomes sont les titres d'autant
de chapitres, dont chacun est prouvé à la façon
d'une proposition de théologie, avec un grand luxe
de citations de la Bible. Bossuet ne fait, du reste, que
résumer la politique orthodoxe, et il n'est pas de ca-
tholique qui, en secret, ne doive dire que ce serait
là le meilleur régime, si un tel régime était désor-
mais possible. En effet, du moment que l'homme
est considéré comme naturellement méchant, du
moment que réprimer est l'abrégé de la morale,
réprimer est aussi le mot de la politique. Le régime
le plus dur, le plus capable de maîtriser les pas-
sions, est le meilleur. Le politique toujours préoc-
cupé, comme M. de Maistre, d'expiation, de crime
l.L. VI, art. 1.
2. /fei'd., art. 2.
3. Ibid,,a.Tt. 2, 6« proposition. — « N'est-ce pas combattre pour
l'autorité légitime, dit-il ailleurs, que d'en souffrir tout sans mur-
murer? M {Sermon sur Vunité de VÊglise, premier point.)
4. Polit,, 1. VI, art. 2 et 3.
432 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL.
inhérent à Thomme et antérieur à la naissance, de
mal incurable dans la nature humaine, ne doit
guère applaudir à ce qui sert le progrès. Une jus-
tice formidable, des supplices, des soldats, le bour-
reau, voilà les vrais moyens de gouvernement, et le
célèbre publiciste, en rêVant ce cauchemar et s'y
reposant avec complaisance, n'a été que conséquent
à son orthodoxie. Gomme, dans ce système, une
seule chose est nécessaire, sauver les âmes à quel-
que prix et de quelque manière que ce soit, on doit
préférer à tout autre le gouvernement qui régit le
plus énergiquement l'homme, qui fait le plus res-
sembler la société à un monastère sévèrement dis-
cipliné, où toute liberté est vigoureusement pliée au
bien, et où le mal est rendu forcément impossible,
La légitimité de l'opposition légale, quand les
droits de la nation sont méconnus, est la conséquence
de la souveraineté nationale. Tous les traités de
morale orthodoxes en font un crime sans restriction
ni explication. Qu'on lise, par exemple, le Cinquième
Avertissement de Bossue t et sa Défense de V Histoire
des Variations *, consacrés à réfuter les lettres de
Jurieu. Le ministre avait soutenu la théorie de la
1. Voir aussi Uist. des Variations, 1. X, S 25 et suiv. —De
Maisti*e, Du pape, 1. II, ch. ii.
DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 433
souveraineté du peuple, des pactes supposés, du
droit qu'a la nation de changer sa constitution ^
Gela paraît simplement à Bossuet « une doctrine
propre à soulever tous les États. Les parents, ajoute -
t-il, ont-ils besoin de faire un pacte avec leurs en-
fants pour les obliger à leur obéir ^ ? »
Voilà le vrai mot. Le souverain possédant son État
légitimement, comme une propriété qu'il tient de
Dieu, l'en déposséder est à la fois une injustice et un
sacrilège. Cette singulière idée de légitimité par droit
divin, qui joue un si grand rôle dans l'histoire des
nations modernes, et qui n'apparaît pas dans l'his-
toire ancienne, en dehors des Juifs, a été formée chez
nous sous des influences cléricales. Le clergé, en em-
1. C'est lui qui émit le premier ce principe exagéré que « le peu-
ple n'a pas besoin de raison pour valider ses actes n .
2. « J'ai vengé, dit-il en se résumant, le droit des rois et de toutes
les puissances souveraines; car elles sont également attaquées, s'il
est vrai, comme on le prétend, que le peuple domine partout, et que
l'État populaire, qui est le pire de tous, soit le fond de tous les
États. J'ai répondu aux autorités de l'Écriture qu'on leur oppose.
Celles-là sont considérables ; et, toutes les fois que Dieu parle ou
qu'on objecte ses décrets, il faut répondre. Pour les frivole» raison-
nements dont se servent les spéculatifs pour régler le droit des
puissances qui gouvernent l'univers, leur propre majesté les en
défend; et il n'y aurait qu'à mépriser ces vains politiques, qui, sans
connaissance du monde ou des affaires publiques, pensent pouvoir
assujettir les trônes des rois aux lois qu'ils dressent parmi leurs
livres, ou qu'ils dictent dans leurs écoles, n
28
434 DD LIBÉRALISME GLÉRIGAU
prantant à la théocratie hébraïque le sacre des rois,
faisait de ceux-ci des a Christs du Seigneur », et don-
nait à leur inviolabilité une sanction religieuse. La
royauté devenait ainsi une sorte de sacrement impri-
mant (( caractère », un a ordre » à part; et en efiEet
plusieurs cérémonies du sacre étaient imitées de
l'ordination sacerdotale ^
Bien loin donc que l'Église ait avancé l'émanci-
pation des peuples, il faut dire qu'elle l'a retardée.
Cette émancipation n'a pu se faire que quand les
peuples se sont préalablement émancipés de l'Église.
Sans doute l'autorité ecclésiastique, et spécialement
la papauté, furent souvent, dans la première moitié
du moyen âge, une protection contre la barbarie du
siècle. Les maximes d'humanité que l'Église a toujours
professées, hors les cas où elle a été en péril, la pos-
sibilité d'en appeler de la conquête et de la brutalité
à une puissance spirituelle étaient un immense bien-
fait dans un temps où la force régnait d'une manière
absolue. Mais, si l'Église d'ordinaire soutint les oppri-
més, elle ne tenta jamais de revendiquer leur liberté
ni de réveiller en eux l'idée de leurs droits. Les ser-
1 . Les gens ignorants prenaient la chose sur ce pied. J'ai entendu
en Bretagne des personnes simples soutenir que Louis-Philippe
n^avait pas plus de droit à exercer la royauté, comme n'étant
point sacré, qu'un prêtre non ordonné n'aurait le pouvoir de rem-
plir les fonctions sacerdotales.
DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 435
vices qu'elle rendit ressemblent aux constitutions
modernes comme l'aumône individuelle d'autrefois
ressemblait aux établissements organisés de bien-
faisance publique ; on parait à une foule de maux
partiels, mais le principe du mal restait. Tout était
précaire, et dépendait du bon vouloir d'un individu.
L'Église a pratiqué la bienfaisance politique; elle n'a
pas fondé le droit politique.
II.
La théorie de la souveraineté nationale entraîne
comme conséquence le gouvernement par la repré-
sentation nationale , laquelle peut admettre des
formes diverses et des degrés divers, mais n'est com-
plète que quand tout citoyen, au moyen de l'élec-
tion, a sa part au gouvernement. Or, ce gouverne-
ment de la nation par la nation, on ne saurait dire
combien l'Église l'a toujours vu de mauvais œil.
L'Église, en effet, s'est toujours vantée de réaliser,
dans sa propre constitution , l'idéal des gouverne-
ments. Or, chaque siècle de l'histoire de l'Église
nous la montre chassant de plus en plus de son sein
430 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL.
tout ce qui semblait rappeler la représentation popu-
laire. Quelle a été la forme dont le gouvernement de
rÉglise s'est rapproché de plus en plus? La forme la
moins démocratique, celle où les rangs sont séparés
par la barrière la plus infranchissable, je veux dire
par un caractère sacré, indélébile. La hiérarchie est
la base de tout le système catholique ; elle est « de
foi», comme disent les théologiens ^ Tandis qu'à
l'origine, l'Église était la réuuion des croyants se
gouvernant eux-mêmes, l'Église de nos jours s'est
divisée en gouvernés et en gouvernants, et ceux-ci
ont pris pour eux tous les droits dont le peuple jouis-
sait dans la constitution primitive. A l'origine, le
jugement de la doctrine était le partage.de tous : le
système moderne en exclut formellement les laïques,
qui ne vont plus à l'église que pour écouter. A l'ori-
gine, la mission apostolique venait de la conscience
de chacun, ou de la voix des fidèles assemblés : de
nos jours, le corps hiérarchique s'est seul arrogé le
droit de la conférera Encore si dans ce sénat diri-
>
géant s'était conservé quelque chose de la fraternité
primitive qui unissait les coopérateurs de l'Évangile!
Mais loin de là, les rangs se sont profondément
1. Concil. Trident., sess XXIII, can. 4, G, 7, 8.
2. Ib)d,, eau. 7.
DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 437
le sein du clergé. Le prêtre, que
'^Jarait nettement être Tégal de
au par droit divin son subalterne.
- vu successivement exclu des conciles
. participation à la juridiction épiscopale;
devenu téméraire de dire que le clergé de
.ond ordre forme le conseil nécessaire de Tévêque,
et que celui-ci ne peut, sans son concours, prendre
aucune décision sur la foi ou la discipline. L'égalité
des évêques s'est-elle mieux conservée? Non; elle
est devenue une sujétion commune à un chef unique.
Je sais que l'accord n'est point ici unanime, et que
certaines Églises ont conservé des maximes moins
éloignées de l'esprit ancien. Selon la doctrine galli-
cane, l'Église serait une sorte de monarchie repré-
sentative, où l'infaillibilité et le gouvernement ne
résideraient que dans le chef et les membres réunis.
Mais cela vient de ce que, sur une foule de questioniB
théologiques , la critique historique et les décisions
modernes de l'Église sont en contradiction. Les galli-
cans triomphent quand ils en appellent aux faits des
1. Idem est presbyter qui episcoptis, et antequam diaboli instin-
ct u studia in religione fièrent,.., communi presbyterorum consilio
Ecclesiœ gubemabantur. Il faut voir toute la suite du passage (In
cap. I Epist. ad Tit.). Sur Tidentité primitive du Tcpedêvre^ç et de
rèTtioxoïToç, voir Phil., i, 1, et robserration de Théodoret su ce pas-
sage.
438 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL.
temps anciens ; mais ils n'ont rien à répondre quand
leurs adversaires leur opposent des dédsîons plus
modernes, qu'ils sont obligés d'admettre eux-mêmes
oomme d'irréfragables autorités. Qu'outils à dire,
par exemple, à des textes comme celui-ci du concile
de Florence : Definimus romano poifaifici... in bealo
Petro pascendi j reffendi umversalem Ecdesiam a
Chrislù plenam potestaiem ir&ditam esse, et à cet
autre du deuxième concile de Lyon : Ecclesia romana
mmrmtm et plénum primaium super univenalem
Bcclesiam catholicam obtinely et à cet autre du
concile de Trente : Pontifices maximiy pro suprema
potestale sibi in Ecclesia universa tradita^...? Peut-
on exprimer la monarchie absolue en termes plus
clairs, et ici, comme toujours, l'opinion la plus étroite
n'est-elle pas la plus orthodoxe?
11 est curieux d'étudier dans toute l'histoire de
l'Église cette marche constante de la démocratie la
plus parfaite, qui fut le régime de la plupart des
Églises primitives, à l'oligarchie épiseopale, et, de là,
à la monarchie papale, de voir comment l'autorité
centrale une fois constituée a sévèrement réprimé
toute tentative pour revendiquer les droits périmés.
Les conciles de Constance et de Bâle, qui essayent
1. Conc. Trident,, sess. XIV, chap. 7.
DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 439
d'établir pour l'Église une sorte de régime parle-
mentaire, échouent complètement. Le condle de
Trente , dans ses commencements , manifesta ans»
des intentions fort hostiles à Tomnipolence pontifi-^
cale, intentions que le froid de l'autorité, pour par-
ler avec M. de Maistre, vint ensuite arrêtera Mais
rien ne montre plus ouvertement l'aversion de l'Église
pour tout ce qui sent le régime populaire, que la
façon dont elle accueillit, d'une part, les essais des
jansénistes pour ramener dans l'Église la discipline
primitive, d'une autre part^ la Constitution de 1791,
qui n'était que la reprise de l'essai janséniste. L'idée
fondamentale de la Constitution de 1791 fut d'ac-
commoder le gouvernement de l'Église au système
des États modernes, et "par là de le ramener à sa
première forme. Donner à l'évêque un conseil per-
manent formé de son clergé *^ établir l'élection sur
les bases les plus larges et les plus libérales^, tels
étaient les principes de cet acte célèbre. Comment y
répondit l'oi'thodoxie? Par les condamnations de la
Sorbonne, par des brefs du pape, par les qualifications
de schianatique et de subversive de la hiérarchie.
1. Cf. Léopold Ranke, Histoire de lapt^pauté au xvi* et cm tlih^
siècle, t. II, init.
2. Tit. I, art. 14.
3. Ht. n tout eotier.
440 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL.
L'antiquité était un peu plus libérale, quand elle
«
déclarait Télection de tradition divine et de droit
divin.
III.
On conseille souvent la tolérance à FÉglise, sans
se demander si elle peut l'accorder. C'est ici le point
épineux de toutes les controverses, celui sur lequel
on ne peut jamais obtenir de réponse catégorique.
C'est qu'en effet l'Église n'a jamais été tolérante ;
elle ne le sera jamais, elle ne peut pas l'être, et les
orthodoxes, dans les moments où ils renoncent à
toute gêne, l'avouent assez volontiers. Mais ici, comme
en une foule d'autres cas, ils ont une doctrine pour
ceux que rien ne scandalise, et une autre doctrine
qu'on peut donner à ceux du dehors. Ne demandez
pas d'abord au catholique cette tolérance intérieure
qui est non pas le scepticisme, mais la critique:
le catholique la condamne comme mauvaise et impos-
sible. Du moment, en effet, que l'on reconnaît pour
absolument et uniquement vraie telle ou telle doc-
trine religieuse, on ne saurait admettre qu'une autre
doctrine ait aussi sa part de vérité. Toute doctrine
DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 441
absolue est, par son essence même, intolérante.
L'orthodoxie n'aura donc jamais cette haute impar-
tialité philosophique, pesant et appréciant avec froi-
deur toutes les opinions. Or, cette tolérance inté-
rieure est la condition nécessaire de la tolérance
extérieure, de celle qui rend possible la bienveillance
entre les dissidents, et qui, en politique, accorde aux
uns et aux autres les mêmes droits.
Aux yeux de l'orthodoxe, en effet, l'hétérodoxe est
coupable. Comme l'orthodoxe est obligé de soutenir
que la vraie croyance est de toutes les choses claires la
plus claire, l'erreur sur la religijon ne peut venir, selon
lui, que d'une ignorance grossière ou d'une mauvaise
foi décidée.' Le sentiment le plus charitable de l'or-
thodoxe envers le mécréant, c'est la pitié. S'il ne
peut croire à l'ignorance involontaire (et, en matière
si évidente, l'ignorance involontaire lui paraît presque
une hypothèse chimérique) % le croyant est obligé
de damner quiconque ne pense pas comme lui. Or,
on est bien près de brûler dans ce monde-ci les gens
que l'on brûle dans l'autre. Comme, d'ailleurs, la
1. M. Frayssinous, répondant à des questions qui lui avaient été
adressées sur le salut des hérétiques, et cherchant à élargir autant que
possible la doctrine catholique, reconnaît que Terreur de bonne foi
doit être considérée comme l'exception. La maxime générale « Hors
de rÉglise, point de salut » le suppose aussi.
442 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL.
saine croyance est, d'après la manière de voir des
orthodoxes, le plus grand des Mens, cehn auquel
tout le reste doit être sacrifié, et que le prince, comme
ils disent, peut et doit tout oser pour le bonheur de
ses sujets, le prince fait acte de père en séparant le
bon grain de T ivraie et en brûlant celle-ci *. Le com^
pelle intrare est légitimé par ses résultats. De gré,
de force, qu'importe? Sauver la vérité avant tout et
coûte que coûte! Aussi les théologiens accordent-
ils unanimement au prince le pouvoir d'eîxiger la
« profession extérieure » du culte reconnu, et le
concile de Trente lance-t-il Fanatbème contre ceux
qui soutiendraient qu'on ne peut ramener par des
peines temporelles ceux qui n'acceptent pas à un
âge plus avancé les promesses qu'on a faites pour
eux à leur baptême*. Gela, du reste, est d'une
1 . Cto sait ^e yinquÎMtion avait un texte pour présenter ses bû-
chers comme une institution divine : Si quis in me non manserit,
mittetur foras sicut palmes, et arescet, et colligent eum» et in ignem
mittenty et ardet. (Joann., xv, 6^ )
2. « Si quis dixerit parvulos baptizatos, cum adoleverint, inter-
rogandos esse an ratum habere velint quod patrini eorum nomine,
dnm. baptizarentur, polildti sunt, et xùÂ se nolle responderint, aaa
esse airii>itrîo relinqœndos, nec alia iafaerim peena ad ebristiaiiaia
Titam eogendos, nisi ut ab Eiifiharisti» aliormnque sacramentorum
perceptione apceantur, donec reiifisaaat, anatbema siu» (Sess. Vn,
De bapt,, can. 14.
DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 443
logique inflexible. On a tort de presser les catholi-
ques sur ce point; il ne faut pas exiger d'eux ce qu'ils
ne peuvent donner» Demandez-leur de renoncer à
l'orthodoxie, à la bonne heure ; mais ne leur deman-
dez pas de rester orthodoxes et de supporter l'hété-
rodoxie. Il s'agit là pour eux d'être ou de n'être
pas.
Toutes les fois donc que l'Église le pourra sans
danger, elle persécutera, et sera conséquente en
persécutant. Bien ne tient devant la seule chose
nécessaire, sauver les âmes. Si, en sacrifiant mille
âmes gangrenées, on en peut sauver une seule,
l'orthodoxie trouvera le sacrifice suffisamment com-
pensé. Si, en brûlant les gens en ce monde, on peut
leur épargner, à eux ou à d'autres, d'être brûlés dans
l'éternité, c'est faire un acte méritoire» Je n'invente
pas ; je ne fais que répéter les arguments que Ton
trouve partout dans les auteurs vraiment orthodoxes
pour justifier l'hoquiaition et les mesures du même
genre.
Aucun droit ne tient aux yeux du vrai croyant
devant cette nécessité suprême de conserver la foi.
Le droit de la famille, par exemple; assurément,
celui-là, l'Église dans ces dernières années l'a sou-
vent invoqué contre l'enseignement de l'État. Pour
soustraire la jeunesse à l'éducation publique, qui
444 DU LIBERALISME CLERICAL.
n'était pas de son goût , TÉglise rappelait avec un
libéralisme impatient les droits de la famille sur
l'enfant. Mais savez-vous comment la même Église,
au temps où elle était maîtresse, a respecté ces
droits ? Elle a établi en pratique, sinon en principe
général, le droit d'enlever l'enfant à sa famille, quand
celle-ci n'était point orthodoxe : Infans^ dit le droit
canon ^ non débet apud eas rémunère personas de
quibiis potest esse suspicio quod saluti vel vitœ insi-
diantnr illius. — Judœorum fdios bapiizaios^ dit le
quatrième concile de Tolède (633)% ne parentum
involvantur erroribus^ ab eorum consortio separari
decernimuSj deputandos autem monasteriis aut chris-
iianis viris^ ut in moribus et fide proficiant. Plu-
sieurs théologiens accordent au prince le droit de
faire baptiser de force les enfants des juifs et des
infidèles , et la raison qu'ils ,en apportent est évi-
dente : le prince a le droit d'empêcher le père d'as-
sassiner son fils : or, en le retenant dans l'infidé-
lité, le père fait pis que l'assassiner. Tous au moins
conviennent que l'enfant gagné à l'orthodoxie, par
quelque captation que ce soit, sort de la domination
de ses parents ; que les enfants des esclaves, si le
1. Décrétai. Gregorii, 1. Ilî, tit. xxxiii, Deconvers. infid.f cap. 2,
2. Canon 60.
DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 445
maître y consent, et les enfants de ceux qui, après
avoir embrassé Torthodoxie, sont revenus à l'hérésie
peuvent être baptisés de force ; que le consentement
d*un seul des pareijts suffit, et qu'en cas de conver-
sion de l'un d'eux, l'enfant en bas âge doit suivre la
partie fidèle. On sait, d'ailleurs, les exigences rigou-
reuses de l'Église en ce qui concerne les enfants
issus des mariages mixtes, tandis que l'équité vou-
drait que le partage se fît d'après le sexe , comme
y consentent les sectes protestantes. Enfin, l'Église
n'a eu que des éloges pour les actes attentatoires à
la liberté des familles dont Louis XIV fit précéder et
appuya sa révocation de l'édit de Nantes ^ L'Église,
quand elle l'a pu, a donc porté l'État à violer le droit
de la famille sur l'éducation religieuse. Et pourtant
ce droit est bien plus sacré en fait de religion qu'en
fait d'éducation. L'État doit posséder quelque pou-
voir sur l'éducation intellectuelle et morale de ses
membres; il ne peut rien sur la religion. La reli-
gion, en effet, est chose essentiellement tradition-
nelle. (( Nos pères ont ainsi adoré » : voilà sa meil-
^ i. L*œuvre des «Nouvelles catholiques»» avait pour objet de fournir
un asile contre l'influence paternelle aux jeunes filles protestantes
amenées de gré ou de force au catholicisme. Quand les Églises sépa-
rées se sont permis des actes semblables (et d'ordinaire elles y ont
mis plus de modération), les catholiques en ont appelé à la liberté !
446 DO LIBÉRALISME CLÉRICAL.
leure, ou, pour mieux dire, sa seule raison d'être.
Toute conversion est mauvaise; car toute conversion
prête une valeur absolue à des formes de culte rela-
tives et discutables, La naissance doit faire les
religions ; la raison seule doit faire les opinions in di-
viduelles.
IV.
Si Forthodoxie est obligée de se montrer sévère
contre toute croyance qui s'écarte de la saine doc-
trine théologique, que fera-t-elle contre le libre
penseur, qui se met en dehors de toute doctrine reli-
gieuse ? La plus grande grâce qu'elle pourra lui faire
sera de le traiter comme hérétique. En effet, T Église
n'a guère distingué de l'un à l'autre : l'inquisition
est le remède commun qu'elle a opposé à la liberté
de croire et à la liberté de penser.
Je sais qu'il y a dans l'Église un parti plus libéral,
qui condamne ces mesures barbares. Mais c'est là
une des mitigatîons que des esprits peu conséquents
ont introduites sur plusieurs points de la doctrine
et de la discipline catholiques, devenus trop cho-
DO LIBÉRALISME CLÉRICAL. 447
quants pour l'esprit moderne. L'orthodoxie sérieuse
suit, à l'égard de ces adoucissements, une tactique
conforme à son esprit général. Elle n'a garde d'y
donner la main; mais elle est bien aise qu'il y ait des
docteurs naïfs pour mettre en avant des explications
superficielles dont les laïques se contentent. Assurés
d'avance que les objections contre leur foi sont mau-
vaises, les catholiques y font souvent de mauvaises
réponses, sachant fort bien ce qu'elles valent. Gela
tient à ce suprême dédain pour ceux qui doutent ou ne
croient pas, qui est au fond des controverses théolo-
giques. Pour sauver la thèse fondamentale, on est
complaisîmt sur le reste. Le théologien, s'envisageant
toujours comme en possession d'une science supé-
rieure, que les simples gens ne peuvent comprendre,
traite ses adversaires comme un mathématicien traite
le public à qui il est obligé d'exposer une question
transcendante. Le mathématicien, en pareil cas, se
permet beaucoup de tours de démonstration qu'il
sait bien n'être pas exacts, mais qu'il trouve appro-
priés à ses auditeurs. Le théologien, jugeant le laïque
incapable de saisir les vraies raisons de la vérité, est
bien aise de le voir s'attacher à certaines solutions
qui satisfont son ignorance, et dont lui, théologien,
voit bien la fragilité.
Pour en revenir à l'inquisition, les orthodoxes
448 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL.
laissent dire assez volontiers que ce fut un abus,
que ce ne fut pas l'œuvre de TÉglise, que celle-ci
n*est nullement intéressée à l'apologie de ce tribunal
odieux. Ils le laissent dire, mais ils savent fort bien
qu'on ne peut le croire. Et, de fait, cela n'est pas :
Tinquisition est la conséquence logique de tout le
système orthodoxe ; elle est le résumé de l'esprit de
l'Église; l'Église, quand elle le pourra, ramènera
l'inquisition, et, si elle ne le fait pas, c'est qu'elle ne
le peut pas.
Je n'aurais, pour prouver cette proposition, qu'à
renvoyer le lecteur à un curieux opuscule d'un
théologien italien du commencement de ce siècle, le
chanoine Muzzarelli % lequel a consacré une longue et
érudite dissertation* à démontrer que les Pères, les
conciles, la discipline universelle de l'Église, sont
favorables à l'inquisition; que l'inquisition est dans
l'esprit même de l'Évangile (erreur : dans l'esprit de
l'Église, oui), et qu'il n'y a que les incrédules qui
puissent y être hostiles. .
C'est là une triste thèse sans doute, mais une
thèse malheureusement très-vraie. Que peuvent, en
1. Muzzarelli fut le théologien le plus autorisé de Rome sous le
règue de Pie VII et le conseiller intime de ce pontife.
2. On peut la lire traduite en partie à la suite du tome V de
VHistoin générale de V Église par M. le baron Henrion.
DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 449
effet, répondre les orthodoxes aux conciles qui ont
établi ou approuvé l'inquisition, aux Pères et aux
évoques qui ont conseillé et pratiqué des mesures
inquisitoriales? Le P. Lacordaire reconnaît que, de-
puis Constantin, c'est-à-dire depuis que l'Église a eu
quelque pouvoir dans l'État, l'Église a toujours fait
appel à l'autorité publique pour la conservation de
la foi, et cela, dit-il, est tout naturel, la religion
étant le premier bien des peuples ^ Les empereurs
chrétiens furent, pour la plupart, intolérants, à
l'instigation des évéques^ Constantin intervint di-
rectement dans la querelle des donatistes'. Une foule
de conciles particuliers, celui d'Aquilée (381), celui
de Milan, sous saint Âmbroise (389), le cinquième
i. Mémoire pour le rétablissement en France de l'ordre des frères
prêcheurs, en tête de sa Vie de saint Dominique, p. 136 et suiv.
(3« édit., 1844);
2. n peut être intéressant de savoir sur ce point le sentiment de
Bossuet. Voici encore quelques axiomes de sa Politique : « Le prince
doit employer son autorité pour détruire dans son État les fausses
religions... » (L. VII, art. m, prop. 9). u Ceux qui ne veulent pas souf-
frir que le prince use de rigueur en matière de religion sont dans
une erreur impie. » Après avoir exposé la conduite des princes
chrétiens, il ajoute : « L*Église les remerciait de ces lois. » Le
prince, toujours selon Bossuet, est l'exécuteur de la loi de Dieu;
il doit prendre soin de Tinstruction religieuse de ses peuples, de
faire sanctifier les fêtes, de punir les blasphémateurs. (L. Vil,
art. 4,5, etc.)
3. Voir Fleury, Hist, eccL, l. X, n<»» 10 e suiv.
29
450 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL.
(teCarthage (àOO), celui de Milève (àl6), implorèrent
la puissance civile contre les hérétiques. Dioscore
tf Alexandrie ayant été condamné au concile général
de Chalcédoine (451), fut puni, par ordre du concile,
d». peines séculières. Le troisième concile d'Orléans
(5â8), le sixième de Tolède (638), celui de Toulouse
4419) préludèrent à l'inquisition. Le pape Inno-
cent III,les conciles deToulouse (1229), d'Arles (1234),
de Narbonne (1235), de Béziers (1246), d'Albi (1254),
achevèrent peu à peu l'organisation de cette redou-
taMe institution. Deux conciles œcuméniques l'ont
hautement approuvée. Le concile de Vienne délègue
des inquisiteurs, enjoint aux évoques de leur prêter
secours, prescrit, avec le plus grand soin, la sûreté
des prisons , la fidélité des gardes, leur vigilance,
lûur secret. Les paroles du quatrième concile de
Latran font frémir : « Les dépositaires du pouvoir
politique seront avertis et, s'il en est besoin, con-
traiffits par censures de prêter serment de purger
leurs terrés de tous les hérétiques notés par l'Église.
Si le seigneur temporel, après cet avertissement,
reste dans l'inaction, il sera excommunié par les
prélats de la province, et, s'il ne satisfait dans l'an-
néCy on le dénoncera au souverain pontife, afin que,
dès lors, celui-ci déclare ses vassaux déliés du ser-
ment de fidélité, et propose ses domaines aux armes
DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 451
des catholiques, qui les posséderont sans aucune
contradiction, après en avoir chassé les hérétiques,
et qui les conserveront dans la pureté de la foi, sauf
les droits du seigneur principal, pourvu que lui-
même n'apporte aucun empêchement à l'exécution
du décret. Or, ceux qui se croiseront gagneront les
mêmes indulgences que ceux qui vont à la terre
sainte. Nous excommunions aussi les fauteurs et
receleurs d'hérétiques, en sorte que, s'ils ne satisfont
dans l'année, ils seront infâmes de plein droit, et,
comme tels, exclus de tous offices et conseils publics,
des droits d'élection, de celui de rendre témoignage
et de recevoir des successions. On ne leur répondra
point en justice, et ils seront obligés de répondre
aux autres. S'ils sont juges, leurs sentences seront
nulles, et Ton ne portera point de causes à leur
audience; s'ils sont avocats, ils ne seront point
admis à plaider; s'ils sont tabellions, les actes qu'ils
auront dressés seront de nulle valeur; ainsi du
»
reste*. »
Les mesures ordonnées pour la recherche des
hérétiques répondent à ces effrayantes pénalités ^
1. Conc, Later, IV, can. 3.
2. Un pieux historien de TÉglise ajoute à Texposé de ces faits la
réflexion suivante : « L'Église avait alors ces droits et cettQ autorité,
puisqu'elle en usait souverainement, et elle les conserve toujours.
452 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL.
Les catholiques, quand on leur parle de ces persé-
cutions, répondent que l'Église n'a jamais versé le
sang, que les princes séculiei*s sont seuls responsa-
bles de telles rigueurs ^ Que n'ajoute-t-on aussi que
rÉglise obligeait les princes à ces rigueurs sous les
peines les plus terribles, qu'on les excommuniait,
déposait, trsdtait comme hérétiques, s'ils n'obéis-
saient?
Nous craindrions d'accumuler des preuves super-
flues en citant un grand nombre de passages pour
prouver aux orthodoxes que leurs pères dans la foi
ont été de zélés inquisiteurs. Saint Augustin est un
de ceux qu'on est le plus étonné de trouver au pre-
mier rang dans la liste. Après avoir d'abord été
opposé à ces mesures de rigueur, il fut un des plus
ardents à les provoquer contre les donatistes *. « Eh
quoi ! disait énergiquement Pétilien, le service de
Dieu exige peut-être que vous nous assassiniez de
votre main! Vous vous trompez, méchants; Dieu n'a
quoiqu'elle ne juge pas devoir en user aujourd'hui comme autrefois. »
« Devoir » en pareil cas signifie « pouvoir ». Hist. de VÈgl., par le
baron Henrion, t. V, p. 263.
1. C'est la réponse de M. de Maistre dans sa Lettre à un gentil^
homme russe sur Vinquisition espagnole, et de M. Laçordaire, dans
l'ouvrage précité. Les vrais orthodoxes, au contraire, reconnaissent
franchement le pouvoir' immédiat de l'Église.
2. Voir Fleury, Hist, eccl, 1. XXJII, n*»* 30 et suiv.
DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 453
pas de bourreaux pour ministres* » Augustin répon-
dait : « Pourquoi, par le moyen de la puissance éta-
blie, l'homme pieux ne chasserait-il pas l'impie, et
l'homme juste l'injuste?... La seule chose qu'il faille
examiner, c'est de savoir si c'est à bon droit ou à tort
que vous vous êtes séparés de la communion univer-
selle. Car, si nous trouvons que vous vous êtes sépa-
rés par impiété, ne soyez plus surpris que les mi-
nistres ne manquent pas à Dieu pour vous châtier ;
dans ce cas, vous ne souffrez pas la persécution de
nous, mais, comme il est écrit, de vos propres
œuvres*. » — « Parménien, dit-il ailleurs, ose se
plaindre de l'ordre de Constantin de conduire au
camp, c'ést-à-dire au supplice, les donatistes qui,
convaincus devant les juges ecclésiastiques, ne pour-
raient pas prouver devant lui ce qu'ils disaient...
Quelle injustice peut-il y avoir dans les peines que
souffrent en punition de leurs péchés et par ordre de
la puissance ceux que Dieu avertit par ce jugement
présent et par ce châtiment de se Boustraire au feu
éternel? Qu'ils prouvent d'abord qu'ils ne sont ni
hérétiques ni schismatiques, et qu'ils se plaignent
ensuite d'être punis injustement. »
Ces mesures de coaction étaient déjà très-com-
t. Contra Htt. Petit., H, n^' 42, 43.
454 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL.
munes dans la juridiction épiscopale*. Saint Hilaire
de Poitiers et saint Jérôme ne se montrent guère
moins rigoureux. Saint Grégoire pape ne cesse d'in-
viter les gouverneurs et les exarques à battre et exi- *
1er les hérétiques*. Saint Léon fit de même, et, ayant
découvert des manichéens à Rome, les remit au bras
séculier ^ La pratique universelle de TÉglise, en un
mot, prouve qu'elle a cru posséder un tel droit; et*
en effet, le concile de Constance, dans une des ses-
sions tenues de tous pour œcuméniques, a condamné
cette proposition de Jean Hus, que la puissance ecclé-
siastique n*a pas le pouvoir de recourir à la puis-
sance séculière pour appuyer ses censures*. Que
peut répondre à cela le théologien orthodoxe ? Peut-il
dire encore que 1* inquisition est un abus, une insti-
tution politique? Si Tinquisition a été la pratique
universelle de TÉglise, le théologien n'est-il pas
forcé de reconnaître que l'Église avait les droits que
suppose une telle pratique, et d'avouer que, si
1. « Tantorum scelerum confessioDem... virgarum verberibus erui-
sti. Qui modus correctionis amagistris artium liberalium, et ab ipsis
parentibus, et sœpe etiam in judiciis solet ab episcopis adhiberi. i»
(S. Aug., Epist. 159 [aliis 133].)
2. L. J, epist. 74; 1. IV, epist. 7 et 34.
3. Fleury, Hist, eccl, 1. XXVI, n© 54.
4. !bid., l. cm, n? 74.
DU LIBÉRALISME CLÉEICAL. 4^5
rÉglise n'use pas maintenant de ce droii, c'est u»e
grâce qu'elle nous fait?
A la liberté de penser correspond le droit d'exïxri-
mer librement sa pensée, soit'par la parole, soit par
la presse. 11 est curieux de voir comment TÉgUse a
respecté cette liberté, la plus nécessaire de toutes,
parce que seule elle suffit pour conquérir et conser-
ver les autres. On se rappelle que, dans une circon-
stance récente*, un peuple renaissant à la vie poé-
tique fit la demande au plus libéral des pontifes àe
ce premier besoin des nations modernes, et qu'il lui
fut répondu par un décret du concile de Latran *.
La réponse était péremptoire. Cne foule d'actes de
l'Église romaine, de nombreuses bulles papales, des
institutions revêtues de la sanction de l'Église luii-
verselle sont la négation du droit de libre émission
des idées. Qu'on lise, par exemple, les règlements
faits par l'ordre du concile de Trente sur V Index, il
est impossible d'imaginer un plan mieux combiné
pour étouffer la liberté de la pensée. Ce ne sont pas
1. Allusion à un incident des premiers temps du pape Pie IX.
2. C*est par erreur qu'on a cru qu*il s'agissait du deuxième con-
cile de Latran contre Arnauld de Bresse (Labbe, ConciL, t. X, col. 999
et suiv. ). Il s*agit du concile da Latran, sous Léon X (sess. X), 4ont
les décrets à cet égard furent invoqués par le concile de Tremte
(sess. IV).
456 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL.
seulement les ouYrages relatifs à la théologie et à
r Écriture sainte qui sont assujettis aux entraves les
plus tyranniques : tous les livres des hérésiarques ,
de quelque sujet qu'ils traitent, sont défendus; la
condamnation in odium auctoris est déjà posée en
principe ^ Jes pénalités les plus sévères sont portées
contre les délinquants. Les règlements ultérieurs
des papes et du saint office complétèrent ce système
d'oppression. Les livr^ les plus inoflensifs ou dont
la connaissance est la plus indispensable. Descartes,
Malebranche, par exemple, furent mis à l'index. La
lecture en fut défendue, sous peine d'excommunica-
tion, à tous, même aux évêques, excepté aux inquisi-
teurs, et à ceux qui obtiendraient la permission de
les lire, en annonçant l'intention formelle et arrêtée
d'avance de les réfuter. Les théologiens , avec leur
scrupule ordinaire, ont même soin de faire observer
que l'excommunication frappe ceux qui ne font que
parcourir le livre des yeux, sans prononcer les paroles,
et ceux qui se le feraient lire par d'autres. Les Églises
particulières renchérirent encore sur ces règlements.
L'oubli a fort simplifié en ce point les devoirs des
1. Conc. Trid,, sess. IV etXVIU, ft les règles Dedibris prohUntts
portées par le concile et approuvées par la constitation Dominici le
2i mars 1564 (Labbe, Conc., U XIV, col. 950 et suiv.).
DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 457
fidèles : bien des personnes ne savent pas sans^
doute qu'elles sont sous le coup de Texcommunica-
tion dans le diocèse de Paris en possédant chez elles
les Provinciales de Pascal.
On dira peut- être que j'ai pris l'orthodoxie par
son côté sombre et sévère, qu'il est un catholicisme
plus complaisant, qui a su pactiser avec les nécessités
du temps et jeter un voile sur de trop rudes vérités.
Je le sais ; mais, de tous les systèmes, celui-là est le
plus inconséquent. Je conçois les orthodoxes, je
conçois les incrédules, mais non les néo-catholiques.
L'ignorance profonde où Ton est en France, en de-
hors du clergé, de l'exégèse biblique et de la théolo-
gie a seule pu donner naissance à cette école super-
ficielle et pleine de contradictions. C'est dans les
Pères, c'est dans les conciles qu'il faut chercher le
vrai christianisme, et non chez des esprits à la fois
faibles et légers, qui ont altéré la doctrine chré-
tienne en l'adoucissant, sans la rendre plus accep-
table.
Dira-t-on que les temps sont changés, que l'Église
ne songe plus à faire ce qu'elle a fait jadis? Ceoi'est
donc que pour mieux servir sa cause qu'elle se-
désiste de ses droits. Si elle nous permet la liberté,
c'est qu'il serait trop difficile de réprimer nos écarts.
On nous abandonne à la dureté de notre cœur; on
458 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL.
nous laisse respirer, parce qu'on ne peut nous
étouffera La liberté est une grâce qu'on nous accorde,
une aumône qu'on nous fait en soupirant. Nous n'en
voulons pas à ce titre ; la liberté est notre droit, et
non une concession que nous voulons devoir aux
temps mauvais : c'est notre droit de dire notre pen-
sée sans autre contrôle que la raison publique. Pas
de générosités faites de ce qui nous appartient !"
Et pourquoi, je vous prie, la répression serait-
elle maintenant moins nécessaire qu'autrefois? Serait-
ce qu'à vos yeux l'opposition au catholicisme est de
nos jours moins dangereuse? Vous ne le croyez pas
sans doute. C'est donc que vous ne pouvez faire au-
trement. Vous êtes modérés, parce qu'il vous serait
dangereux d'être violents. Ce n'est pas de la tolé-
rance que de souffrir ses ennemis, quand on n'a la
force ni de les enchaîner ni de les brûler,
f)ites-le franchement : si vous étiez les maîtres,
que feriez- vous? Inviteriez -vous la pensée à ouvrir
ses ailes en toute liberté ? Vous livreriez-vouis sans
1. Voici, par exemple, la théorie des catholiques sur Tédit de Nantes
et la révocation de cet édit. Henri IV, disent-ils, a dû le porter»
parce qu'il ne pouvait faire autrement (et ils détruisent tout le carac-
tère de ce prince pour prouver 'qu'en fervent catholique il n'accordait
rien à Vhérésie qu'à contre-cœur). Louis XIV a dû le révoquer, du
moment qu'il a été assez fort pour cela. Le pouvoir a toujours été la
mesure de la tolérance de l'Église.
DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 459
plastron aux coups de la critique ? Non ; vous vous
retrancheriez derrière le nuage d'une révélation
« éyidente » ; vous relèveriez la vieille idole du res-
pect; vous traiteriez vos ennemis d'aveugles volon-
taires, de pervertisseurs de la conscience publique ;
vous seriez conséquents et chercheriez à les extirper
à tout prix. Vous feriez, en un mot, ce c(lie vous avez
fait sous la Restauration, ce que vous avez fait toutes
les fois qu'un pouvoir complaisant a bien voulu vous
prêter la main, à charge de retour. Ne parlez plus de
liberté, de tolérance; ne prononcez plus ces mots
sacrés de notre symbole; pour pouvoir vous en ser-
vir, vous êtes obligés de les fausser. Votre tolérance
est un don forcé ; si vous étiez assez forts, vous la
retireriez : nous ne vous en savons aucun gré.
Que l'Église reste donc ce qu'elle est et qu'elle
avoue ses doctrines. On lui tiendra compte Be sa sin-
cérité. On l'accueillera avec cette bienveillance qu'on
a pour les débris historiques; on la respectera comme
ces vieillards à qui l'on pardonne de ne pas se plier
aux idées nouvelles, de regretter le passé, même
de se faire les censeurs aigres et fâcheux du présent.
Que l'Église s'entoure de ce parfum de vénération
qui s'attache aux vieilles choses, mais qu'elle n'es-
saye pas de se refaire à la mode du jour. Qu'elle
conserve ses vieilles bannières, innocentes antl-
460 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL.
quailles qui ne font naître qu'un sourire; mais
qu'elle ne tente pas de prendre ce drapeau moderne
qui jure avec ses habitudes surannées. Un vieillard
n'çst pas ridicule en conservant le costume de son
temps; il l'est en se coiffant du bonnet rouge et en
prenant des airs de jeunesse qui contrastent avec sa
caducité.
LA THÉOLOGIE DE BÉRANGER.
Un titre me frappa il y a quelque temps parmi les
réclames : Le Béranger des familles ( Paris, Perro-
tin, 1859). Je fus curieux de voir comment on avait
réconcilié M. Béranger avec la religion et la morale,
et au prix de quels sacrifices on peut devenir en
France la lecture du soir des familles bien pensantes.
L'examen m'a prouvé que l'opération qui transfigure
ceux que la légende populaire a déjà consacrés peut
être faite d'une main fort légère, et que, s'il est des
péchés que la France ne pardonne pas, il en est aussi
qu'elle couvre d'une absolution bien facile. Je sup-
posais naïvement que la préface du nouvel éditeur
renfermerait quelque explication sur cette singularité
littéraire d'un poète qui a chanté tout autre chose
que la religion et les vertus domestiques devenant,
dans un temps aussi facile à scandaliser que le
nôtre, uû auteur classique pour les maisons d'édu-
462 LA THÉOLOGIE
cation. Il n'en est rien. On m'apprend seulement que,
(( bien qu'il ait joui de sa jeunesse tant qu'il fut
jeune, il fut par-dessus tout un homme de bien... ;
que ce n'est pas seulement un grand poète, que c'est
le patriarche de la France nouvelle ; qu'il nous a
légué en même temps que ses vers l'exemple de son
caractère et l'enseignement de ses vertus. » A Dieu
ne plaise que je personnifie la France en M. Bé-
ranger 1 La France est par excellence le pays des
dons variés et contraires, et on se trompe toutes les
fois qu'on veut assigner une limite à sa nature. Mais
une autorité presque indiscutable a proclamé M. Bé-
ranger « poète national »; l'opinion exprimée dans la
préface que je citais tout à l'heure tend de plus en
plus à devenir générale et presque officielle. On est
par conséquent autorisé à réfléchir sur cette curieuse
adoption et à rechercher par quel côté du génie fran-
çais elle a pu s'accomplir.
Je n'ai lu M. Béranger que fort tard et comme on
lit un document historique. Je suis donc mal placé
pour le bien comprendre, et je me défie d'une cer-
taine injustice dans les sentiments qu'il m'inspire.
Sa langue, qui me semble manquer de limpidité et
de vraie légèreté, fait peut-être un meilleur effet
quand on l'entend chanter. Plusieurs de ses motifs
poétiques, qui sont pour nous dénués de sens, en
DE BÉRANGËR. 463
avaient sans doute lorsqu'ils furent accueillis avec
tant de faveur. Un perpétuel malentendu, auquel il
ne parait pas que le public ait été fort sensible, me
gâte d*ailleurs ses chansons les mieux réussies et se
mêle comme une dissonance à ses rhythmes harmo-
nieux. Je veux parler de cette prétention qui lui a
fait si souvent payer tribut à un des défauts de notre
temps, à la manie de confondre les genres et de trans-
former tout en déclamation. Chaque genre est bon,
pourvu qu'il soit franc et tranché. Nos vieux chanson-
niers de l'école provençale sont des classiques à leur
manière. Anacréon chanta le plaisir d*une façon qui
fut presque une leçon de morale, puisqu'elle fut une
leçon de simplicité, de grâce et de bon goût. Hafiz
surtout est un incomparable débauché. La profonde
mélancolie de la condition humaine, 1* instabilité du
sort, la fatalité qui nous presse n'eurent jamais de.
plus profond interprète. La pensée de la mort est
son compagnon d'ivresse; derrière le plaisir se
cache pour lui, non la vulgaire gaieté, mais le
repos dans rinfini, la vision de Dieu. Tout ce qui est
vrai doit avoir sa place en esthétique. Le mauvais
est ce qui est artificiel : c'est l'honnête et pédant
Chapelain, usurpant gauchement le rôle de l'aède et
du trouvère; c'est le poëte du xviii* siècle, un
J.-B. Rousseau, un Piron, faisant à volonté des can-
464 LA THÉOLOGIE
tiques pieux, des odes pindariques et des épigrammes
obscènes; c'est le chansonnier respectable, chantant
le vin par conscience et « célébrant les faveurs de
Glycère » , comme le thème obligé de quiconque veut
faire des vers. #
Certes, il serait injuste de placer M. Béranger
dans cette classe d'écrivains artificiels ou sans valeur.
Mais on ne peut nier que son œuvre ne soulève aux
yeux du critique une singulière difficulté. La légè-
reté, chez lui, est réfléchie et voulue. C'était, dit-on,
un homme sobre, d'un jugement rare, plein de bons
•
conseils, buvant peu, et beaucoup plus prévoyant
qu'il ne voudrait le faire croire dans ses chansons.
Quand on m'apprend tout cela, je suis presque tenté
de m'écrier : « Tant pis ! » Viveur, je l'eusse placé à côté
de ses confrères, représentants de l'antique gaieté,
fous de bon aloi, buveurs sincères, qui ne faisaient
pas de chansons sociales et philosophiques et ne
voyaient rien au delà de leurs joyeux refrains. Mais,
si Ton m'apprend que Lisette et le chambertin ne
sont que des figures de rhétorique, que ce chanteur
insouciant, qui prétend n'avoir d'autre soin que les
dîners du Caveau et sa maîtresse, a une philosophie,
une politique, et. Dieu me pardonne ! une théologie,
toute mon esthétique est en désarroi. Je ne vois plus
dans l'expression de cette gaieté menteuse qu'une
DE DÉRANGER. 465
amplification d'écolier, quelque chose d'aAaIogue
aux vers latins que, du temps de TEmpire, l'homme
le plus rangé faisait sur le vin et l'amour, par sys-
tème poétique et comme signe de son admiration
pour Horace. En vérité, conçoit-on qu'en un siècle
préoccupé de problèmes aussi sérieux que ceux qui
nous obsèdent, un homme de sens ait accepté devant
le public ce rôle de faux ivrogne et de faux libertin?
Gomment choisir de sang-froid un genre de littéra-
ture où la condition essentielle pour rester dans le
vrai est d'être un mauvais sujet? Désaugiers, si in-
férieur à Béranger en ce qui peut s'appeler portée
d'esprit, me semble un bien meilleur chansonnier; car
il n'a pas d'arrière-pensée; sa gaieté est bien la vieille
gaieté sans conséquence; il n'aurait pu, quand il l'eût
voulu, faire autre chose que des chansons. Mais
M. Béranger a fait des épopées; il a été à son jour
poëte solennel d'une école politique; tout nous le
* montre comme un homme fort avisé, d'un esprit peu
étendu, mais très-clairvoyant. Sa modestie est donc
feinte, et en effet lui-même, sur la fin de ses jours,
laissa là cette poétique de convention pour chercher
la popularité dans la chanson philanthropique et le
socialisme sentimental.
L'art et la poésie ne sont pas la morale. Ils n'en
sont pas le contraire, comme le pensent quelques
30
466 LA THÉOLOGIE
critiques; l'art et la poésie supposent en un sens la
morale; mais on ne saurait dire que le but de l'artiste
et du poëte soit le même que celui du moraliste. Aris-
tophane et Sbakspeare nous présentent souvent dans
toute sa nudité le côté le plus laid de la nature hu-
maine, sans que pour cela personne, après avoir lu
leurs écrits, se soit trouvé rapetissé ou perverti. Le
Sardanapale de lord Byron est noble encore dans sa dé-
bauche ; le tableau de la vie des Borgia dans les récits
du chapelain Burchard est beau comme une tempête,
comme un abime. Mais le vice égrillard, la coquet-
terie de l'immoralité, la gentillesse du mal, voilà le
péché français par excellence, voilà la petitesse, voilà
le ridicule dont le Français croit se laver par son air
dégagé et son éternel sourire. Voilà aussi ce qui ne
fera jamais de grande poésie. Il n'y a pas de poésie
des mauvaises mœurs. Prenez Thomme de génie à
ses moments d'égarement, un Schiller à son début,
vous verrez que c'est l'ivresse de quelque beau prin-
cipe faussement appliqué qui l'égaré, et non le goût
du grivois, la fanfaronnade de la légèreté. Le jour
où Beaumarchais se fit applaudir après Molière fut
le jour oCi la bourgeoisie (je donne à ce mot un sens
intellectuel et non un sens social) prit possession du
parterre, et, en s'y installant, chassa de la scène le
génie et le grand art.
i
DE BÉRÂNGER. 467
De toutes les parties du système poétique, de Bé-
ranger, celle qui me surprit le plus, quand je le lus
pour la première fois, ce fut sa théologie. Je con-
naissais peu alors l'esprit français ; je ne savais pas
les singulières alternatives de légèreté et de pesan-
teur, de timidité étroite et de folle témérité, qui sont
un des traits de son caractère. Toutes mes idées
furent troublées quand je vis que ce joyeux convive,
que je m'étais figuré mécréant au premier chef, par-
lait de Dieu en langage fort arrêté, et engageait sa
maîtresse à
Lever les yeux vers ce moade invisible
Où pour toujours nous nous réunissons.
Le vieux chansonnier, lui, n'avait pas de théologie;
il était athée par essence. Non qu'il niât la Divinité,
c'eût été là un effort de spéculation dont cette inof-
fensive créature eit été incapable; mais, renfermé qu il
était dans sa bonne et patriarcale gaieté, toute sa reli-
gion consistait à ne faire de mal à personne. La
chanson déiste était alors profondément inconnue. —
La naïveté toute bourgeoise de cette théologie d'un
genre nouveau, cette façon de s'incliner le verre en
main devant le Dieu que je cherchais avec tremble-
ment, furent pour moi un trait de lumière. A l'indi-
gnation que me causa l'idée d'une confraternité reli-
gieuse avec ceux qui adorent de la sorte se mêla le
468 LA THÉOLOGIE
sentiment de ce qu'il y a de fatalement limité dans
les manières de voir et de sentir de la France. L'incu-
rable médiocrité religieuse de ce grand pays, ortho-
doxe jusque dans sa gaieté, me fut révélée, et le Dieu
des bonnes gens m'apparut comme Féternel dieu
gaulois contre lequel lutterait en vain toute tentative
de philosophie et de religion épurée.
Quand j'ai cherché depuis à me rendre compte du
scandale que je souffris en cette circonstance, j'ai
trouvé qu'il tenait à ce que rien n'est relatif comme
nos jugements sur la pesanteur et la légèreté, quand
il s'agit des choses de l'esprit. Une année, une ré-
volution, un degré de latitude produisent à cet égard
d'étranges déplacements. Ce railleur, que tous autre-
fois trouvaient charmant, nous parait maintenant
fermé à toute nuancé un peu déliée. D'un côté-, nous
sommes blessés de son rire : quand il raille Thuile
sainte et Liesse, il nous offense; car songez, disons-
nous, à ceux que cette onction a consolés; songez
combien de cœurs simples ont battu à la vue de ces
tours, au récit de ces miracles. De l'autre, son dieu
de grisettes et de buveurs, ce dieu auquel on peut
croire sans pureté de mœurs ni élévation d'esprit,
nous semble le mythe du béotisme substitué à celui
de l'antique sentiment. Nous sommes tentés de nous
faire athées pour échapper à son déisme, et dévots
J
DE BÉRÂNGER. 469
pour n'être pas complices' de sa platitude; si bien
que le chanso^inier orthodoxe de 1828 (tel est le
chemin paicouru par l'esprit religieux en un quart
de siècle) nous pâ!raît maintenant à la fois un impie
et un philistin.
La vraie religion, en effet, est le fruit du silence
et du recueillement. Elle est synonyme de distinc-
tion, d'élévation, de raffinement; elle naît avec la
délicatesse morale, au moment où l'homme vertueux,
rentrant en lui-même, écoute les voix qui s'y croi-
sent. En ce silence, tous les sens étant apaisés, tous
les bruits du dehors étant éteints, un murmure pé-
nétrant et doux sort de l'âme, et rappelle, comme le
son d'une cloche lointaine de village, le mystère de
l'infini. Semblable alors à un enfant égaré qui cher-
che vainement à démêler le sçcret de sa naissance
inconnue, l'homme qui médite se sent dépaysé. Mille
signes de la patrie provoquent chez lui de mélanco^
liques retours. Il s'élève au-dessus des terres fan-
geuses de la réalité vers des champs pénétrés de
soleil ; il sent ces parfums des jours antiques que les
mers du Sud conservaient encore quand les vais-
seaux d'Alexandre les parcoururent pour la première
fois. La mort, en habit de pèlerin revenant de terre
sainte, frappe à la porte de l'âme, qui commence à
sentir, ce qu'elle ne voyait pas dans le trouble de la
470 LA THÉOLOGIE
vie, qu'il lui sera doux de mourir. Elle est assurée
alors que ses œuvres la suivront; la vérité lui appa-
raît comme la récompense de ses bonnes actions;
elle voit T insuffisance de toutes les formes passagères
pour exprimer l'idéal; les mots d' « être » et de « néant »
perdent leur sens contradictoire ; elle s'envisage avec
la Divinité dans les rapports d'un fils avec son père,
et elle prie à peu près en ces termes : « Notre Père,
qui êtes au ciel... »
Quel droit a l'homme dissipé sur ces fugidves
impressions? L'esprit superficiel, qui ne voit pas
le sens divin de la vie, n'est-il pas l'athée par ex-
cellence ? L'homme est religieux au moment où le
sentiment de l'infini prend chez lui le dessus sur le
caprice ou la passion. Le plaisir, essentiellement
égoïste, est par conséquent la négation du divin, l'in-
verse de la religion. Je comprends la fine ironie
d'Horace, reléguant le plus loin possible les dieux
dont il n'a nul besoin. Namque deos didici securum
agere œvum. Je comprends, la religion parfois un peu
baroque, mais jamais bourgeoise, de M. Alfred ^e
Musset; sa joie n'est pas la gaieté; quand il veut rire,
il se contraint; aussi est-ce bien le vrai Dieu qu'il
adore.
Je ne puis,— malgré moi l'infini me tourmente.
Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir;
DE DÉRANGER. 471
Et, quoi qu'on en ait dit, ma raison s'épouvante
De ne pas le comprendre, et pourtant de le voir. •
0 toi que nul n*a pu connaître,
Et n'a renié sans mentir,
Réponds-moi, toi qui m*as fait naître
Et demain me feras mourir !
Puisque tu te laisses comprendi'e,
Pourquoi fais-tu douter de toi ?
Quel triste plaisir peux-tu prendre
A tenter notre bonne foi?
Mais ce dieu de guinguette et de geus attablés, à qui
Ton frappe sur l'épaule, qu'on traite en camarade et
en bon vivant, m'irrite comme une usurpation de
titre de noblesse. Non, ils ne peuvent te connaître,
être saint qu'on n'entrevit jamais que dans la séré-
nité d'un cœur pur. Tu n'appartiens qu'à nous qui
savons te chercher. Les blasphèmes de l'homme de
génie doivent plus te plaire que le vulgaire hom-
mage de la gaieté satisfaite. L'athée est bien plutôt
celui qui te méconnaît à ce point que celui qui te
nie. Ce désespoir des Lucrèce et des Byron fut plus
selon ton cœur que cette confiance^efTrontée de l'op-
timisme superficiel qui t'insulte en te bénissant.
Je n'insisterais pas sur la puérilité de cette théo-
logie roturière, si elle ne nous faisait toucher du doigt
un des phénomènes de la conscience religieuse les
plus dignes d'être étudiés, je veux dire l'alliance sîn-
472 LA THÉOLOGIE
guliëre qui s'établit quelquefois entre le dogmatisme
et la frivolité. Rien ne met à l'aise comme les opi-
nions arrêtées en fait de politique, de religion, de
littérature. Ce qui fait la rhétorique en poésie fait en
religion le besoin des formes rigoureusement déter-
minées. On ne songe pas que la clarté est l'opposé
de la poésie et de la religion, qui poursuivent un
idéal obscur et mystérieux. La France, le seul pays
où l'on s'amuse, est par excellence le pays des partis
pris et des horizons bornés. La tendance qu'ont les
gens du monde à prendre pour de l'orgueil le calme
du philosophe, se passant de ce qu'ils regardent
comme essentiel à la vie tranquille, la facilité avec
laquelle les personnes qui ont mené une vie légère
se prêtent sur le retour à des idées étroites se rat-
tachent à la cause que nous indiquons ici. La Fon-
taine se convertit; Boccace et l'Arioste ne se conver-
tirent pasr Cela est tout simple : les contes de
La Fontaine sont licencieux ; les récits de Boccace et
de l'Arioste ne sont que charmants. La grande pensée
ne connaît pas de résipiscence, et le grand art n'a
jamais à se repentir.
La gaucherie de l'esprit français, quand il s'agit de
l'infini, cette timidité qui fait que, ne sachant ni le nier
ni le comprendre, il essaye de lui faire sa part, ne date
pas, du reste, de nos jours. Voltaire offrit le premier
DE BÉRANGER. 473
la combinaison singulière d'un tour d'imagination
fort irréligieux et même assez immoral avec une phi-
losophie pesante et saine. Voltaire est un esprit
léger; ce n'est pas un esprit hardi. Le rire de M. Bé-
ranger resta également fort éloigné de la vraie
finesse ; son air dégagé conserva toujours quelque
chose de cette affectation de galanterie qui rend
parfois le Français si ridicule à l'étranger. Sa façon
de prendre le5 femmes ressemble à sa religion : elle
manque non-seulement de toute distinction , mais
même de tout atticisme et de toute urbanité. Les
familiarités choquantes qu'il se permettait avec son
lecteur tenaient au même principe, je veux dire à ce
défaut de réserve quï l'empêcha de sortir jamais des
limbes de la vulgarité. Recherchant la faveur d'un*
certain public qui aime à être traité sans façon, il
l'enhardissait à se mettre en rapport avec lui, à le
prendre en badinant. Aussi tomba-t-il plus lourde-
ment que personne dans les pièges tendus à tous
ceux qui n'ont pas horreur des opinions plates. Rien
de plus fatal pour le développement de l'esprit qu'une
haine dominante ou une sympathie dominante. Bé-
ranger n'eut qu'une haine, la Restauration dévote,
l'association , très-folle en effet, du trône et de l'au-
tel. Cette haine l'a perdu. 11 ne faut jamais tant dési-
rer une chose que tout le reste soit indifférent ou
47i LA THÉOLOGIE
même secondaire. La vie totalement désenchantée
que le xviii* siècle avait créée, et dont la déplorable
tradition régna exclusivement jusqu'en 1815, l'ex-
trême sécheresse de la société sortie des derniers
temps de la Révolution, ne le révoltaient pas. Débar-
rassé du noble et du prêtre, il se souciait peu que les
choses que ces deux classes représentent, souvent
très-mal, je l'avoue^ souffrissent quelque déchet.
Comprend-on maintenant pourquoi*M. Béranger a
obtenu son brevet d'orthodoxie, et comment le pays
catholique par excellence a choisi pour son poëte
national le railleur superficiel des dogmes du catho-
licisme, l'inconvenant détracteur de son culte et de
ses pratiques ? Son apparence de légèreté a été son
excuse. Un grain de polissonnerie lui a fait tout
pardonner. Qu'on examine les réputations deve-
nues nationales, on verra qu'il n'en est presque
aucune où n'entre ainsi un peu de la faveur qui
s'attache à un certain mauvais goût. Les bonnes
manières, au contraire, qui sont nécessairement aris-
tocratiques, en ce sens qu'elles impliquent le respect
de soi et des autres, déplaisent toujours et rendent
impopulaire. Combien n'a-t-il pas servi à Henri IV
d'être un libertin 1 Ce bon pays de France n'a pu
résister à la séduction d'un roi bon camarade, ne
respectant aucune femme et ayant des airs familiers.
DE BÉRÂNGER. 475
Il y a quelques années, le public rafTola de la cor-
respondance d'un homme célèbre, où celui-ci s'a-
vouait joueur, aventurier et mauvais sujet. Cela ne
lui fit aucun tort, et, quand on raconta qu'il fit une
fin chrétienne, tous en furent édifiés. J'imagine qu'il
arrivera quelque chose de semblable pour M. Béran-
ger. La légende le fera se confesser en échangeant
un gros rire avec son curé. Lui-même s'était complu
dans cet affreux type du curé rabelaisien, le Vicaire
de Wakefield de la race gauloise, dont l'idéal a été
caressé par tous nos chansonniers, et que M. Béran-
ger nous a mqntré, dans une denses plus piquantes
chansons, buvant au cabaret et ne damnant per-
sonne.
Voilà à quel prix tout lui a été permis. La France
aime l'impiété grivoise; elle ne tolère pas la religion
épurée. M. Déranger l'a enchantée en se moquant
des croyances pour lesquelles elle a fait la Saint-
Barthélémy, traversé un siècle de guerre civile, mis
à l'ordre du jour les tortures et les proscriptions. Le
protestantisme a amassé contre lui des trésors de co-
lère ; la France en a eu le vertige : elle a applaudi
ou laissé faire d'atroces persécuteurs, Foucault, Bâ-
ville, Saint-Florentin, dignes de la même exécration
que les Carrier et les Fouquier-Tinville, à l'heure
même où elle adorait Voltaire et lisait clandestine-
476 LA THÉOLOGIE
ment la Pucelle. Ah ! si les pasteurs du désert avaient
voulu imiter le curé que devait chanter M. Béranger,
ils n'eussent pas été des séditieux. Mais ils étaient
graves, indépendants et austères ; ils furent pendus
ou roués, et ceux qui les pendirent, à leur retour à
Paris, furent accueillis comme des hommes fort ho-
norables. On est compromis dans ce pays si l'on y
avoue des sentiments particuliers en religion ; on est
perdu si l'on nomme Spinoza sans accompagner son
nom d'un anathème ; mais le libertin y est sacré : le
Code le protège, et il a droit à de la considération.
Que le penseur réclame les droits imprescriptibles de
la science et du libre examen, c'est un novateur, et,
s'il a des lecteurs, un homme dangereux. Mais, s'il
voulait bien, au lieu de cela, chanter Lisette et rire
des choses saintes le verre en main, le clergé serait
odieux, rétrograde, ennemi des lumières en s'oppo-
sant h lui, et l'ombre du poète national se lèverait
pour montrer à tous les joyeux convives de France
la liberté menacée et les principes de 89 en danger.
Il résulte de tout ceci une leçon pour les jeunes
poètes qui, selon une prédiction vieille déjà de quel-
ques années, ne pourront manquer d'illustrer la
seconde moitié de notre siècle. 11 ne faut pas être
trop délicat. Au lieu de scruter avec crainte le pro-
blème que d'autres trouvent si clair, soyez vulgaires.
r
DE BÊBANGER. ' 477
riez, faites des chansons à boire, flattez les erreurs
populaires, et il vous sera pardonné. Des éditions de
vos œuvres légèrement expurgées vous mettront à la
portée de tous. On fera des vignettes où les jeunes
filles vous souriront. Vous serez à la fois le poëte des
cabarets et- le poëte des familles, des dîners bour-
geois et des lectures du soir. Vous jouirez, pour me
servir des paroles de l'éditeur du Déranger des fa-
milleSy « de cette immortalité fabuleuse que la recon-
naissance des peuples accorde à ceux qui les ont sin-
cèrement aimés. » Vous serez national. Gela est tout
simple; chaque pays recherche la liberté qui lui con-
vient. La liberté de penser et de croire n'a de prix
que pour ceux qui sont capables de croire et de pen-
ser : la liberté de Tépicuréisme bourgeois , au con-
traire, est d'importance majeure dans un pays où la
poursuite d'un certain bonheur vulgaire est devenue
la cause des révolutions politiques, l'inspiratrice de
la Muse, le souci, et, en un sens, la religion de tous.
FIN
/
TABLE DES MATIÈRES
Préface i
Philosophie de l'histoire contemporaine 1
Llostruction supérieure en France. . . . , 69
L'Institut de France 117
Trois professeurs au Collège de France 137
I. Ramus 137
i
II. Eugène Burnouf 155
III. Etienne Quatremère 164
La chaire de sanscrit au Collège de France 185
La chaire d'hébreu au Collège de France 191
Destitution d'un professeur au Collège de France 241
Les Études savantes en Allemagne 251
L'Instruction publique en France jugée parles Allemands. . . 263
Réflexions sur l'état des esprits (1849) 297
L'Avenir religieux des sociétés modernes 337
Du Libéralisme clérical 419
La Théologie de Béranger \ . . . 461
FIN DE LA TABLE.
PARIS. — J. CLAYE; imprimeur, RUB SA! N T-B KN 0 IT, 7.